PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

inédits ou anciens textes

Exercices du plus haut silence :
Etre assez léger…
Patrick Joquel,
*
Premier soir. Sur le balcon. Un chat sur un mur. Noir. Depuis combien de générations ce chat vit-il ici
?
Le bruit du torrent vient écumer mes oreilles. Rumeur tendre. Soir calme. Vertige. Ce souffle de l’eau. Dure. S’inscrit dans la durée. Des milliers d’années… Combien d’hommes et de femmes ce torrent a-t-il enlacés sous sa couette 
?

*
Un petit oiseau me tient compagnie. Il picore les planches de mélèzes. Je fume. Les bruits de la pluie couvrent ceux du torrent. Le souffle de l’orage frémit les feuilles du tremble. J’aime ce frisson. L’éclair épouse la ligne de crêtes. Le grondement du tonnerre, utilisons le cliché, roule sur les pentes, me pénètre. J’aime l’orage et depuis longtemps.

*
A rebrousse torrent je m’élève. Je monte avec mon silence enfoui dans mes poumons. Je monte à la forge de mes pas. Je marche au rythme de mes pulsations. Mon sang rembobine le dénivelé. L’œil jauge le sommet : tête de Longet 3 146m. Me tire en amont. Trois chamois traversent le torrent. Je leur souris.

Je m’élève comme on remonterait le temps. Malgré juillet le sol par endroit est gelé. De vastes névés rémanents et noircis soulignent la fine frontière qui sépare les saisons. Je monte et les renoncules arctiques, tout à l’heure en aval fruits mûrs, à présent corolles épanouies. Je vais de l’une à l’autre et toujours en prise d’altitude.

Enfin le replat. Pas de lac glaciaire. Tout a glissé trop vite. Juste du caillou. Le torrent disparaît. Demeure son fruissement souterrain. Secret. Et sous la caillasse un cœur de glace…

Hier chasseur de viandes. Aujourd’hui chasseur de mots. Itinéraires communs sur la terre et toujours aussi nomades nous partageons à des milliers d’années d’intervalles un même effort. Une curiosité aussi. Aller voir comment se porte le monde. Là-haut. Là-bas.
Nous montons. Ombres entremêlés. Souffles accordés. Un homme unique. Une terre. Et son silence grêlé de marmottes. Parfois une Arnica vient apaiser la douleur de la pente et de sa jaune bouffée me tient sur la courbe de niveau.

Le regard cherche entre les cailloux le passage. Guide le corps. Suit un chemin tacite. Pas à pas la crête approche. Et le sommet. Là un oiseau moqueur dont j’ignore le nom me chante et s ’envole. Un bosquet de silènes acaules et de gentianes printanières m’accueille. Je me perds dans la vision d’un paysage sucre glace. La grêle hier durant l’orage.

Toujours très loin dans le silence la profonde rumeur de l’eau. Le bourdonnement de l’insecte. Régulièrement un grondement d’avion. Difficile d’échapper à son monde.

Retour résolument en crête et sur une pelouse alpine à fleurs multiples. J’évite de déranger les couples de zygènes en pleine copulation. Je les envie un instant… Être assez léger pour s’aimer sur un brin d’herbe

*
Je pars avec le soleil. Ses rayons rasent la pelouse alpine et déjà les marmottes le saluent. Droites. Dans la lumière.

Les eaux calmes de la tourbière palpitent. Leurs méandres ondulent sans un remous. Frais silence

Chacun de mes pas lève les Alpes. Pelvoux. Ailefroide. Écrins. Tout cela se pose dans mes yeux. Indélébiles.

Seuls m’entourent et m’accompagnent le crissement des graviers. Le cliquetis des bâtons. Le souffle.

Ici. Tel est mon désir. Celui qui me pousse en amont. Me tenir ici. Avec les muscles bien souples. Et ma langue. Et mon regard. Et ce carnet. Quelques mots. Quelques pas. Pour vivre plus.

Voici une haute moraine. Chaotique. Avec ses blocs immenses. Arrachés au pic. Témoins des fracas glaciaires. Le vent y joue de sa palette sonore. Son du vent sur les pierres. Parmi les herbes rases. Dans le creux des oreilles.

Je marche sur l’arête sommitale. Comme un songe entre deux versants. Le chaos des pierres d’un côté. Et de l’autre. Douceur des pelouses trouées de lacs verts.

Le glacier rocheux semble encore actif. Je compte cinq vagues de pierres. Houle immobile à mes yeux. Imperceptible glissade. Pierres broyées pulvérisées. Ainsi naissent les sources. Comme si sous leurs couvertures de pierres les rochers se liquéfiaient.

*
Rocca Bianca 3050 m

Marmottes. Sentinelles de l’aurore. Vive nonchalance. Un marmotton et sa maman. Câlins. Puis. Petit déjeuner de fleurs fraîches. Moi. C’est par les yeux.

Je marche. Les mains vides. Si démuni. Dans ce monde offert à profusion. Tellement partagé. Si fragile. Si frêle. Et pourtant si bien intégré à sa joyeuse exubérance.

Ici. Toutes les eaux sont figées. Sous leur édredon de cailloux.

Le silence. A son zénith. Trouble à peine un caillou vagabond. Valorise une étincelle à plumes.

Je reprends souffle. Autant dans mon corps. Qu’en ce moi dont je sais si peu

Où suis-je
?
Dans la chair
?
Dans l’esprit
?
Dans le regard
?
Dans l’éclair du plaisir
?

Dans tout cela
car
comment dissocier sans en mourir
?

Je reprends souffle et pieds. Ici. Dans ce plus haut silence et je le remonte jusqu’à ne plus pouvoir m’élever. Jusqu’au plongeon dans le ciel. Au col de la Noire. Un cairn de basalte reflète les lumières. Tourne les heures. Basalte. Je marche sur un magma démantibulé. Pierres fondues dans les profondeurs de la planète. Et pressées jusqu’à ces hauteurs par les mouvements tectoniques. Solidifiées.

Plus bas. Je retrouve les eaux vives et le silence des pelouses. Ce chant liquide et jubilatoire accompagne mon pas. Au ralenti. Pour mieux savourer.

Lente montée vers les lacs Longet.

Je le vois. Le premier. A hauteur des yeux. A ras de la pelouse. Un poil en dessous du col. Je m’en approche. Je longe ses rives spongieuses. Linaigrettes. Frétillements de têtards. Reflet de vents sous le soleil. Lac peu profond. Bientôt comblé. Je vois le cheminement des pierres des graviers des sables que les pluies mettent en mouvement pour le dévorer. Lent processus. On croit le paysage figé et tout en lui n’est que mouvement. A son échelle. Comme moi aujourd’hui. Avant que mon corps ne s’immobilise à son tour.

Je pense à ces chercheurs de cuivre du néolithique qui arpentaient les cols pour leur minerai. Le lac était plus vaste. A présent morcelé en plusieurs lagons aux reflets métalliques dont certains se gorgent de sphaignes. Belles au bois dormant sans princes à venir.
Hier. Immense et suspendu. Aujourd’hui morcelé. Le lac multiplie ses yeux pour résister. Durer. Temps à l’œuvre. Sablier imperceptible.

Le col. Marque frontière et partage des eaux. A l’Ouest la Durance le Rhône la Méditerranée. A l’Est le Pô, l’Adriatique. Et toujours ces petits casernements. Ces bornes. Ces barbelés rouillés. Toujours les mêmes vestiges des humaines bêtises. Le temps à l’œuvre ici aussi.

Dernier col. Ne pas perdre trop d’altitude. Versant plutôt sud. À grimper sous le soleil du milieu du jour. Et au détour d’une vieille moraine un névé. Juste un changement d’orientation. De regard.

Du col je grimpe au petit sommet. 3 014 m. Petit plaisir en prime. Histoire d’y être. Je revois les deux cols passés de ce tour de la tête Noire ou d’Estoilles. Le temps. Ce matin. J’étais au col de la Noire. J’ai emprunté ce zigzag tracé par les marcheurs parmi les basaltes brisés. Je m’interroge sur l’âge de cette trace qu’à mon tour je viens d’entretenir.

Là-bas. Le col Longet. Avec ses lacs. Embuscade au silence. Et tout près. Ce col de la Blanche où je vais revenir avant de plonger vers St Véran.

Les lieux demeurent. A peine modifiés par mon passage. Et je passe. Je suis passé. Tout demeure en mes yeux. Les lieux demeurent. Que gardent-ils de ce passage
?
Quel souvenir
?
Quelques miettes. Une pierre déplacée. Chacun influe sur l’autre. Nous passons.

*
Ce chant de fontaine accompagne ici les hommes depuis longtemps. Celui du clocher aussi. Ceux qui ont choisi ce haut vallon pour y vivre, à quel désir ont-ils obéi ? Leur force étreint le silence et leur ténacité appelle au respect. De leurs vies demeurent ces hautes bâtisses. Pierres et bois. Plein sud. Avec leurs outils. Leur savoir vivre ici façonné par des siècles de labeur et balayés en quelques décennies. Celui qui passe en ces ruelles aujourd’hui avec son appareil numérique et son portable peut-il imaginer vraiment cet autrefois si proche ? Et plus loin encore celui des chercheurs de cuivre du Néolithique ? Existe-t-il un lien génétique entre ceux-là et les familles les plus anciennes du village ? Autant de questions qui défient notre intelligence et nous ramènent à la seule question qui reste sans réponse : d’où venons-nous ?

*
Pain de sucre 3208m

On ne sait pas. Quand on est si haut. Si abrupt. Face au vide. On hésite à plonger. Ou plutôt. Un instant. La tentation de. Plonger.

L’attrait. Le désir d’en finir. Là. Ou simplement l’appel de la pesanteur
?

On tient sur le sommet. Les yeux à 360°. On s’est tellement oublié. Tellement lâché. Tellement allégé. Pour se tenir. Ici. Au plus haut. Lové autour de son cœur. Tout en silence et suspendu à la pulsation. Âme et corps totalement associés. Sans la moindre faille et lissés par tant de beauté. Offert à la vie et traversé.

On se lève à regret. Toujours. Et dès les premiers pas qui ramènent au quotidien le désir d’une prochaine ascension palpite.

Sur le pierrier la trace transversale à peine jalonnée de cairns instables m’entraîne vers la Rocca Rosa. Puis le tracé devient presque invisible et la pente se raidit. Les graviers deviennent boues. Le sol en surface est dégelé. Sous la couche luisante on devine le permafrost. Aucune plante ne pousse ici.

Là haut. Sur de belles dalles roses à l’inclinaison parfaite on repose. Les yeux sur le Viso et ses nuages.

Déjà. Le soleil disparaît. La fraîcheur du vent. L’atmosphère instable. On rentre. Et dès les derniers pas qui ramènent au quotidien le désir d’une prochaine ascension palpite.

Patrick Joquel
Saint Véran, été 2006.
www.patrick-joquel.com