PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

du plus haut silence

Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

Exercices du plus haut silence : quatorze poèmes pour un refuge,
*
1
Au coin des restanques
montent les fumées d’octobre
Hiver imminent

*
2
Léger brin de bonheur
sous un soleil aphone
une feuille en couleur
son petit bruit d’automne
un soupir
élixir
le sentier du sous-bois se prépare au grand froid
je le suis
comme on suit
les secrets de la nuit
les trois jeux de la vie
un pic épeiche
ou la pluie

Total silence

*
3
Sous les mélèzes
il neige des aiguilles rousses

Plus haut
l’embâcle
le lac se calfeutre sous sa couette

Plus haut
les flocons
les songes cristaux

En cette altitude
tout est silencieux
même le torrent

Petit point d’exclamation noir
l’insaisissable hermine
suspend à son éclair blanc
nos pas

Les chamois
ne dérangent plus aucune pierre

Total silence

*
4
Plus bas

Dans le mélézin
tu t’ensilences

Parfois
craque un bois sec

Tu suis un cheminement de sanguins
tes doigts lui sourient

Ce soir
l’odeur de la forêt sous la langue
tu écouteras leurs saveurs ronronner ton corps

Total silence

*
5
Seul un corbeau s’accorde au torrent

Tu marches
dans une ambiance jaune
qu’un cliquetis d’aiguilles accompagne
Un son froissé
légèrement craqué
si feutré

Total silence

*
6
L’aigle

Total silence

En couple

Tu espères un chevreuil
un cerf
tu repères des traces
tu t’arrêtes sur des labours de sangliers

Et ce sont deux salamandres
sentinelles humides
que ton regard
capte à une petite source

Moment de grâce

L’une se cache avec lenteur
l’autre reste immobile assez longtemps pour t’insinuer le doute
puis soulève une paupière avant de se glisser
lentement
sous une racine

Plus tard
sur l’autre versant
tu contemples
léger
cet ubac

Tu sais qu’elles sont là

Tu emportes ce trésor avec toi pour l’hiver
Total silence

*
7
Chaudes châtaignes

Tu épluches un souvenir ancien
des siècles s’éparpillent à tes pieds

Sous tes dents
tu sens craquer l’histoire
et tu la croques avec bonheur

Tu entends des enfants lancer leurs bogues
Tu te penches sur cette écharde à leur petit doigt

Tout cela est joyeux

Aujourd’hui comme hier
partager la chaleur dénoue la parole

Cependant
tu n’oublies pas
et cela te serre au ventre
tous ceux que les hivers nourrissaient
uniquement de ce fruit

C’était avant la pomme de terre
quand la faim lancinait le petit peuple
dans les profondeurs du haut pays d’hiver

Tu t’interroges
« Que penseraient-ils de nos cornets de papier ? »

Total silence

*
8
Fin décembre
le soleil ne pèse pas
il n’ose pas se mêler aux fines étreintes du givre et de la feuille roussie

Il passe
léger adolescent

Celui qui arpente alors sans mot dire et les yeux éblouis les sentiers crissant de ces ubacs s’exile un peu plus profondément à chacun de ses pas

Avec son amour à la main
comme un bouquet de légendes immortelles
il se réjouit du chant d’un lichen
d’un fragment de gui
du crochet d’un pin

Les ombres sont longues
le silence aussi
les pins cembro se reposent

Suspendus
aux ubacs de décembre
ils s’abandonnent à leurs songes

Du secret
le randonneur
engoncé dans sa parole
surprend
parmi les traces de chevreuils
quelques fragments d’écorces

Il s’agenouille et déchiffre une à une
ces cartes égarées

Lorsqu’il reprend sa marche
il n’est plus tout à fait là
nul ne saura jamais vraiment jusqu’où il les a suivies

Pas même lui

En décembre ici
les ombres sont longues
le silence aussi
*
9
Le dernier nuage éteint
le ciel se prépare à la nuit
celle-ci sera bleue
et de ce bleu mistral
qui met l’horizon à portée de main

Parfois
tes propres infinis tiennent aussi
au bout de tes doigts

Total silence

*
10
Sous son duvet bleu
la nuit t’endort te caresse
ton corps te repose

*
11
L’horloge et le silence

A les écouter
tu hésites

Lequel des deux
donne à son compagnon
sa densité

Tu ne peux pas dire

Tu ressens
la même incertitude
lorsque tu te tiens
tout rassemblé autour de ton souffle
et suspendu à la crête hivernale
ou bien
devant un très vieux mélèze
égaré dans la neige

Tu ne peux rien dire
alors
tu écris

Seul
le chuintement du crayon sur le papier
permet
de mieux te fondre
au silence

L’horloge et le silence
le crayon sur le papier
le papier sous le crayon
le feu
avec ses petits bruits de braise
et la flamme

Tu te tiens là
exposé
dans la légèreté des milliers d’années passées

En connivence avec

Le feu
sa flamme
et ses petits bruits d’étincelles

400 000 ans de braise
et toujours la légèreté de la première fois
l’émerveillement

De la hutte en branchages dressée sur la plage de ce lieu appelé désormais Terra Amata jusqu’à nos maisons de pierres
de bois
de briques ou de béton
tu reposes
à cette heure de la nuit
dans le même silence

Il passe ainsi
tel un flambeau
d’une génération à l’autre
et les visages de ceux qui te l’ont transmis reviennent
par vagues
écumer tes mémoires

Total silence

*
12
De grands épicéas sous la neige
ubac immense et droit
noirs sur leurs épaulettes blanches
prêts à s’ébrouer
à se mettre en marche

Total silence

*
13
Pas à pas
sur la pente enneigée
tu vas
vers de plus hauts givres

Tu aimerais
que ton écriture aille ainsi
vers cet état
de transparence éblouie

Le poème
avec son poil blanc
demeure insaisissable à l’œil

De longues patiences
le débusquent
parfois
au détour d’un mot

Il te regarde
aussi surpris que toi
de ton intrusion
dans son chant

Tu t’étonnes
qu’il te prenne la main
pour t’accompagner
sur les hautes lignes
qu’il funambule

Total silence

*
14
Au fond de l’hiver
un refuge en pierre et bois
La vie me traverse

Lieux d’écriture et de partages
La Doire, Fontan, Sussis, Peymeinade, Vallée de la Vésubie et autres lieux du Mercantour, Mouans-Sartoux.
Texte 8 publié au Cahier du Museur avec un accompagnement de Luce Guilbaut. 25 exemplaires. (Livre d’artiste) En 2 014.