PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

perché sur ton planisphère

Perché sur ton planisphère
avec des encres de Zaü
éditions lo Païs
2002

1
Tu m’expliques
Orion
Rigel et Bételgeuse

La dérive des continents
Le lent cheminement de l’homme
et la danse des atomes

Mais
tu ne me dis pas
où j’étais
avant de venir au monde

2
Tu ouvres les yeux
le paysage apparaît

Tu le regardes changer devant toi

Tu fermes les yeux
il disparaît

Le mot habite en ta mémoire
et tu l’écoutes

Longtemps

3. Tu es né comme le feu
de ces mots
que tu échanges
pour traverser la nuit
à la belle étoile

A l’aube
debout
face à l’est
tu ordonnes le soleil

4. Tu me dis
de regarder le ciel
d’apprendre
la couleur de chaque étoile
le refrain des grillons

Mais
tu ne m’expliques pas
comment j’étais
avant de naître

5. Ce matin
tu étais dans le noir

Tu as cherché
longtemps cherché à tâtons
les lettres de ton prénom

Tu as chaussé
sans te tromper
les syllabes de ton nom

Tu es sorti

Le soleil t’a reconnu
la boulangère
et la marchande de journaux aussi

Maintenant
tu peux habiter ta planète

6 Tu comptes avec moi
les bougies de mes anniversaires

Tu me montres le chemin

Tu me dis
que demain
je serai grand et fort

Mais
je ne saurai jamais
qui j’étais
avant que tu ne me donnes un prénom

7.
Tu me dis
unique au monde
et
tu me regardes
comme si tu lisais
sur mon visage
un vieux parchemin

Tu m’appelles
poussières d’étoiles

Mémoire de la vie

Echo du premier mot

Serais-tu
en train d’imaginer
la longue histoire
de chacun de mes atomes

8 Tu me dis
de ne pas jouer avec le feu
qu’une allumette
a le pouvoir
de réduire un palais en cendres
et tu vis
les mains dans les poches
sur des faisceaux d’électrons

Tu te promènes
en sifflotant
sous des pluies radioactives

9
Dans ses noirs infinis
le cosmos par endroits pleure
et ses larmes sont dans l’espace
comme des oeufs dans un nid

Le temps les couve

Un beau soir
car c’est alors un beau soir
une étoile brise sa coquille
et te sourit

10 Depuis longtemps déjà
tu ne crains plus vraiment le feu

Pourtant
même en marchant sur la lune
un soir de juillet
tu ne t’es pas beaucoup éloigné
de ton silex natal

La nuit
tu cherches toujours
à sonder
l’épaisseur de ton rêve

11 Tu te tiens debout
face à la tempête
et
tu lances
à la crête de chaque vague
un galet

Tu le sais bien
tu ne blesseras pas la mer

Tu n’es pas dupe
et pourtant
tu continues

12
Tu sais
s’éclairer à la luciole
ou croiser la plume avec la peur
c’est du pareil au même

Aucune encre
aucun papier
entends-tu
aucune encre ne se trempe au passé
aucun papier ne se froisse au futur

Il n’y a pour tenir pôle à ton présent
que le ululement d’un grand duc
et celui plus lointain de Jupiter

13
Tu pourrais
si tu t’en donnais la peine
m’expliquer
tout
du fonctionnement de mon corps
et peut-être même
déchiffrer
mes secrets les plus intimes

Sauras-tu
un jour
me dire
où je suis
quand je dors

14
Tu te lèves chaque matin
tu ouvres les volets
tu regardes
les citrons de ton citronnier
les feuilles de ton ginkgo biloba
tu te demandes
si le petit chamois du Capelet
se souvient de toi
si le Cap Horn salue
en cet instant
un marin
ou si l’Everest accueille aujourd’hui
une nouvelle cordée

Puis
tu prends ton cartable
et tu vas à l’école
inscrire la date sur ton cahier bleu

15
Tu m’apprends l’alphabet
vingt-six lettres pour écrire le monde entier

« Les nuages flottent dans le ciel »
« Je n’ai pas envie de travailler »
«  Il fait beau »
«  Le petit chat est mort »

Vingt-six lettres
pour tout dire
absolument tout
et laisser
entre point et majuscule
flotter ce silence
où tu reprends souffle

Ce silence
où se murmure
tout ce que tu caches

16
Tu écris entre les lignes des lettres illisibles
Parfois une phrase t’échappe
A la pointe du crayon
tu la suis
Elle pose son baluchon de S
son foulard de ENT
son collier de A avec ou sans accent
tous ses bijoux
tous ses hiboux
tous ses cailloux
Tu te sens léger
libre

Dans les buissons
sans te tromper
tu conjugues au présent
être avec bonheur dans la lune

17
Tu me dis
que je n’ai jamais cessé d’exister
et que j’existerai toujours
mais je ne sais pas vivre sans la terre
alors qu’elle
elle sait si bien tourner sans moi

18
Perché sur ton planisphère
tu éblouis d’imaginaire
un ou deux lampadaires
ils écoutent alors
les degrés de ta boussole
et toi
pour mieux savourer tes trésors
tu fermes les yeux
tu t’en vas frotter la terre des Amériques

19
Tu oublies les soleils couchants
l’envol des chauve-souris
la douceur du rossignol

Tu te crois grand
mais tu ne sais plus trop
comment va la terre
ni si la mésange huppée
est revenue habiter
le tronc creux de l’olivier

dans ton jardin

C’est dommage

20 La lumière ne te traverse pas

Ton ombre est là
debout
sur le mur
dans le cercle du projecteur

Face à toi

Tu la regardes longuement
en silence

Lequel des deux
éprouve l’autre

Lequel des deux se refuse à l’étreinte

La lumière ne te traverse pas

Ton opacité te condamne
à créer
ta propre étincelle

21 Aujourd’hui
tu as déjà beaucoup moins peur du noir
tu sais rouler en vélo
demain tu planteras des arbres
tu grimperas au sommet du Bego
tu iras peut-être te baigner
à M’bodiène au Sénégal
ou bien jongler avec les anneaux d’Uranus

Mais
tu ne retourneras jamais
dans le ventre de ta maman

C’est la vie

22 Tu frottes un bâton de craie

Tu sens le temps
s’effriter entre tes doigts

Tu regardes le goudron
s’effacer sous tes couleurs

Ton ombre prend corps
et puis
jour après jour
tu la vois disparaître

23
Non
crois-moi
hier est tout proche

Non
ne te retourne pas

Avance au bord de la paupière
et ruisselant
couche-toi sur la plage

Quand tu reviens à toi
tu es doré

Tu cours en riant
traverser la vague

24
Tu entres sur la pointe des pieds
dans les eaux fraîches de juin
Tu te baignes enfin

Ta brasse est lente et douce
les vagues bercent ton corps

Puis tu sors en claquant des dents
La brise te caresse
et le soleil te sèche

Tu garderas longtemps
sur ta peau
la saveur salée de ce bonheur là

25
Tu écoutes la lune
Tu entends les grillons
les crapauds
quelques chiens
un chat-huant

Tu me dis que
hormis la pénétrante au loin là-bas
notre ancêtre préhistorique
entendait la même terre

Seulement toi

depuis
tu as appris à conduire

26
Tu reviens écouter la Grande Ourse
et comme après une longue absence
apaisé
tu retrouves l’écureuil
le ver luisant et le lézard ocre de l’été

Avec eux
tu entends ronronner les ombres

Respirer les crapauds

Tu sais que tu es là

Maintenant

Que sans altérer sa lumière
un jour nouveau peut se lever sans toi

Tu te dis qu’au fond
cela est sans réelle importance

27 Au bout
tout au bout de ton chemin
tu ne sais pas
où te mèneront
les trois colverts de l’étang

Moi aussi
je l’ignore
et cela ne m’empêche
ni de battre des paupières
ni de crier merveille
au retour des hirondelles

28 Tu me dis
que sans moi
le monde serait différent

Je ne te crois pas

C’est plutôt moi
qui sans le monde
serait autre

29 Tu partiras d’ici
comme tu y es venu

A bord du mystère

Et de ton premier cri
à ton dernier soupir
tu palpes la lumière

30 Tu t’arrêtes

La saxifrage à fleurs multiples est là
parallèle à la falaise
perpendiculaire à la pierre

Un vertige te saisit
Un parfum tropical te respire

Tu restes là
immobile
tu écoutes le temps dérouler ses climats

Tu comprends tout à coup
que chaque vie s’accroche à son rocher
le fissure
et y demeure
Longtemps

31
Tu as fait cinquante deux fois le tour du soleil
et puis tu t’es en allé

Moi je tourne encore un peu

J’entends l’écho du Big Bang
rouler sur la chaussée

France-info
mordre le jour

Les hirondelles
zébrer l’espace

Je me demande
si les bégonias du balcon
s’interrogent
eux aussi
sur le sens de la course
©Patrick Joquel
Bien sûr, dans le livre on enlève les numéros des poèmes. Pas de titre non plus. J’attends le bon à tirer avec une lente et belle impatience (le contrat aussi)…Cela permettra une lecture sous une autre forme ; rassure-toi, je pense avoir pesé chaque mot suffisamment pour que ce soit ok.