PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

1 517 pieds sur le papier

 

Extraits :

*

3X8+2X7

Un soleil de janvier tomba

sur le photocopieur d’Emma

elle appuya sur le vert

c’en fut fini de l’hiver

l’univers ne tient qu’à un doigt

*

3X6+3X7

Un jeune oursin de Hyères

lut dans la presse un dimanche

qu’il partageait un bon tiers

de son génome avec l’homme

il se dit que par chance

il n’aimait pas les pommes

*

5X8

Un cormoran rêvait paillettes

strass et scénario cinéma

il décrocha un premier rôle

dans un polar sur le pétrole

adieu Palme d’or et Croisette

*

1X6+4X7+2X9

Un dragon d’Angleterre

voulait déclarer sa flamme

à une très belle femme

hélas il était à sec

du bout du dos jusqu’au bec

il n’avait pas de carte bancaire

alors il resta célibataire

La préface de Jacqueline Held

La découverte et la lecture d’un nouveau

recueil de Patrick Joquel me procurent toujours

une joie intense. Je l’aborde en effet avec la curiosité,

l’attente, le pressentiment d’une surprise :

quoi de nouveau cette fois-ci ? Qu’a-t-il encore

inventé ?

Car certains poètes, même majeurs, se

peuvent enclore dans l’attendu. Certes, ils nous

enrichissent, mais dans un registre balisé d’avance

qui ne promet que peu ou pas de total étonnement.

On peut les classer dans tel genre ou tel autre: lyrique,

comique, méditatif…

Depuis que je connais Patrick et fréquente

assidûment son oeuvre, j’ai toujours été frappée

par l’intense curiosité d’esprit, le goût de l’inconnu,

du risque, le courage impétueux, joyeux qui

lui fait dépasser perpétuellement ses limites, explorer

sans cesse de nouveaux champs d’écriture.

Ne se satisfaire définitivement de rien. Ne jamais

s’enfermer. Rebondir.

A travers Perché sur mon planisphère,

Mammifère à lentilles, Tant de secrets se cachent

alentour, Entre écritoire et table à cartes, Maisons

bleues, Croquer l’orange… – pour ne citer

que quelques titres, Patrick poursuit sa route, tour

à tour pensif, tendre, ironique et doucement moqueur,

ébauchant un pied de nez là où nous ne l’attendions

pas, mais toujours lui-même. En prise directe

- et c’est peut-être sa très grande force – avec

notre monde moderne de l’ordinateur, d’Internet,

des voyages spatiaux, le regard embrassant à la

fois l’homme de la préhistoire et l’homme d’un

futur à inventer… Tout cela comme en se jouant,

le plus naturellement du monde et sans jamais

tomber dans l’artificiel. Ecriture multiple, variée,

plurielle mais toujours voix singulière, unique

parce qu’on retrouve, dès que l’on creuse un peu,

une même souche, une même manière de dire.

Oui, quel délicieux recueil que Mille cinq

cent dix-sept pieds sur le papier ! Côté déjà délectablement

loufoque du titre : seul un auteur de limericks

pouvait avoir l’idée biscornue de compter

le nombre exact de pieds d’un ouvrage. Et l’on

peut dire que nous avons là, avant les textes euxmêmes,

la précieuse essence de tout limerick : jeu

de mots inattendu, cocasse, impertinent, raccourci

saisissant nous donnant à voir sans le dire l’oeuvre

poétique sous forme d’un mille-pattes.

Mais qu’est-ce donc exactement qu’un

limerick, cette forme particulière de l’humour largement

popularisée par Edward Lear ? Le limerick

nous raconte sous forme lapidaire et poétique

une petite histoire absurde. Un zeste de cruauté

désinvolte pourra être le bienvenu, tel ce couplet

de Edward Lear lui-même, admirablement traduit

(ou réinventé ?) par Henri Parisot, « le père sévère

» :

« Entendant pleurer ses enfants,

Il les jeta dans l’océan

Et dit en noyant le troisième :

C’est silencieux que je les aime. »

Le limerick est en ce sens l’antidote du

mélodrame. Ce petit côté sadique, disons plutôt

ce parti pris de traiter par le rire une situation tragique

en elle-même, n’a pas échappé à Patrick.

Nous le montrent par exemple : la marmotte et

l’aigle, l’ours du pôle, ou l’astéroïde anonyme.

Se retrouve aussi présente dans ce recueil

la petite référence géographique souvent

de rigueur : le héros du limerick ne surgit pas de

nulle part. Il est généralement d’une ville ou d’un

pays. Le dragon d’Angleterre, le potier chinois ou

le jeune oursin de Hyères vont donc ici déambuler

de page en page et de pied ferme. Ou de pied en

pied.

Et – le limerick étant la revanche de la

fantaisie sur l’esprit de sérieux – domine ce petit

grain d’indéfinissable folie que je sens doucement

flotter ici sur l’escargot timbré, l’aspirateur du dimanche…

ou les chagrins promenés en laisse au

bord du Rhin.

Mais, chut… j’en ai trop dit.

A toi, lecteur, bon appétit !

Jacqueline Held

 

http://www.corps-puce.org/