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Ephémères du bouquetin

 « Éphémères du bouquetin »

Extraits :

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Constellations et planètes jonglent avec l’espace. Et le temps. Quelques rotations. Et s’en vont dans l’oubli. Ce point noir qui nous arrête. Nous suspend ou bien nous interroge. En fin de phrase. Dans le silence. Les mots aussi parfois s’échappent. Sans doute ont-ils d’autres orques à croquer. Je traverse alors la nuit. Les yeux plus ou moins ouverts. Le rêve en bandoulière. Drôle de nomade

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Ces matins d’hiver sont si limpides que je ne sais plus. J’hésite. Sommes-nous encore vivants ? Déjà morts ? Leur transparence abolit toute frontière. Je me tiens juste. En équilibre sur un filin d’air. Un poumon de chaque côté. Je te rejoins. Enfin. Dans le silence. Nous nous aimons. Nous avons réussi. Comme un premier matin du monde. Et sans effraction

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Voici le temps du mimosa. Avec ce silence jaune et bleu. Le temps passe. Et vite. Je me rêve millénaire. Avec des souvenirs à en épuiser les jours de pluie. Je vis le présent du monde. Je ne rate aucun éclat de lumière. Ni aucune trace de joie

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En ces heures matinales où le silence me chauffe à de froides étoiles. Où la main s’échauffe avec le courrier. Je pense aux moines. Et je m’interroge. Ecrire relève-t-il d’un état de veille ? Et tout poème s’inscrit-il dans la lignée des psaumes ? Le jour vient mettre un peu d’ombre à toutes ces interrogations. Je ne dois pas oublier de descendre les sacs poubelles

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Le sommeil s’ébroue dans l’écume d’un poème. Quelques mots. Beaucoup de silence. Sur les épaules. Pour traverser le jour. Avec la disponibilité d’un franciscain. Rien de moins capitalistes qu’un poème et qu’un moine. Errants tous deux. Tous deux mendiants. Je m’étonne que nos patrons. Ceux qui tiennent le pays au col. Ne les brûlent pas. Le poème et sa bure. Sans doute attendent–ils le moment propice pour les délocaliser. L’orant et le poète

Une note de lecture de Lucien Wasselin.

On le sait, le bouquetin hante les massifs montagneux ; par le passé il inspire les hommes préhistoriques qui le peignent sur les parois de nombreuses grottes. Il survit aujourd’hui dans le parc de la Vanoise et ailleurs après avoir été menacé de disparaître. Quel rapport avec la poésie, si ce n’est ce titre du dernier recueil de Patrick Joquel, « Éphémères du bouquetin » , qui interroge ? Je lis Joquel et je tombe sur ce fragment (car son livre ne contient que de petits pavés de prose) : « Le bouquetin. Tranquille nonchalance. Nonchalante sérénité. Il est là.. » et ses textes sont traversés de marmottes qui sifflent, de cigales, de chocards, de merles et d’autres sauvages compagnons. Que faire de ce livre inclassable (il ne s’agit pas de poèmes, mais de quoi d’autre alors ?) publié dans une collection de poésie ? On se souvient alors de ces marcheurs qui disent leur rapport au paysage : poètes comme Bernard Ascal (avec « Un cul-de-sac dans le ciel » paru aux Editions Rhubarbe en 2008) ou Max Alhau (avec son merveilleux « Du bleu dans la mémoire » paru aux Éditions Voix d’encre en 2010), photographes comme Nicolas Frémiot (avec son « Itinéraire Labrador » ou ses « Vagabondages » …). Et l’on pense à Kenneth White, le considérable passant comme le désigne Yves Leclair dans le n° 974-975 d’Europe…

Patrick Joquel aime la marche, qu’elle ait un but ou non, il la définit comme un septième sens. Il aime le voyage sous toutes ses formes et il compare la lecture à un voyage assis, un « voyage intérieur et qui conduit vers l’autre. » « Éphémères du bouquetin » illustre ces considérations générales. Tous les sens sont convoqués : « Une odeur froissée de lavande et de marjolaine… Bleu lumière… Juste chauffer sa peau… Je m’y enfouis le nez, la bouche… Pauses gourmandes.. » Une sorte d’osmose, de fusion s’établit alors entre le poète et le paysage : « Partager l’espace suffit. Nos corps se diluent dans le souffle. Nous ne savons plus qui du monde ou de soi respire. Se respire en l’autre. » Patrick Joquel a adopté une expression morcelée, saccadée qui peut désarçonner le lecteur. Qu’on ne s’y arrête pas : on peut supprimer les points qui hachent la phrase et les remplacer par d’autres signes de ponctuation pour reconstituer la phrase dans tout son souffle. Mais ce parti-pris de Patrick Joquel a un double mérite : simuler le souffle coupé du marcheur et surtout obliger le lecteur à accorder une attention soutenue à ce qui se dit. Et c’est là que surgit le poème qui traverse la marche, le paysage et le monde intérieur de Joquel.

Patrick Joquel, Éphémères du bouquetin . Editions Corps Puce, photographies de Magali Lambert, 72 p, 8 €. (Editions Corps Puce ; 27, rue d’Antibes. 80090 Amiens

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