Ruendo des merveilles
Cette histoire se déroule dans la vallée des Merveilles. Cette vallée située dans la Haute Roya (Tende, Alpes-Maritimes) au cœur du parc National du Mercantour, est célèbre pour abriter plus de trente mille gravures protohistoriques, vieilles d’environ 4000 ans.
Pour simplifier la compréhension du récit, les noms des lieux sont les noms actuels. L’action se déroule à quelques années près 2000 ans avant notre ère.
Je remercie pour leur accueil et leur soutien tous les chercheurs (et les bénévoles des chantiers d’été sur le site) du laboratoire départemental de recherche préhistorique du Lazaret de Nice (06)
Premier chapitre
L’ancien regardait tomber la pluie. Une lourde pluie de printemps. Gorgée de promesses. Des mélèzes nus montait parfois l’appel d’une mésange et, chaque fois qu’il l’entendait, le vieux souriait dans sa barbe. Il se sentait bien : aussi paisible que la pluie. Aussi serein.
De l’autre côté du feu un tout jeune homme jouait avec une branchette.
- Toi qui viens ici pour la première fois de ta vie, toi que j’ai choisi pour m’accompagner sur les hautes terres sacrées, réjouis-toi ! déclara très solennellement le grand prêtre du mont Bego. Le dieu taureau te salue ! Celui qui donne la vie t’accueille dans ses multiples bras d’eaux ruisselantes ! Il se penche à nouveau sur nous et les lacs du ciel débordent pour toi ! N’oublie jamais cela, Ruendo, jamais !
Ruendo hocha la tête. Il n’oublierait pas. Et tandis que le crépuscule effaçait lentement le paysage détrempé, il se remémorait les premières heures de sa nouvelle vie.
La veille au soir, alors qu’il trayait la Reine-Blanche, son oncle était venu le chercher.
- Va vite ! lui avait-il ordonné. Notre grand prêtre est revenu. Il te demande.
Ruendo avait croisé le regard de son oncle : oui, ce serait sûrement lui ! L’automne précédant, le grand prêtre était revenu seul de la montagne : son assistant l’avait quitté pour succéder au prêtre des Vésubiens, foudroyé à la fin de l’été sur les pentes du Capelet. Au lieu d’hiverner avec eux, comme d’habitude, l’ancien était parti pour chercher un nouveau serviteur. Ruendo l’avait alors accompagné jusqu’à la fin des gorges…
Sur la place, au milieu du cercle des hommes, le grand prêtre, les mains jointes sur son bâton de marche, attendait. Ruendo s’était agenouillé devant lui. Il se souvenait mot pour mot de ses paroles : « J’ai parcouru toutes les vallées, la plaine et le littoral. J’ai rencontré des dizaines et des dizaines de jeunes gens et finalement, c’est toi, Ruendo, que je choisis. Nous partirons demain matin. »
On ne discutait pas la parole du grand prêtre. Avec un peu de fierté et beaucoup d’émotion Ruendo avait fait ses adieux au village. Chaque foyer lui avait offert un cadeau pour la route : une grande cape d’herbes tressées pour le protéger du froid et de la pluie, une aiguille en os, du fil, des silex, une belle hache en pierre polie, des pointes de flèche, des herbes et des champignons séchés… Son père lui avait remis un sac à dos en peau de chèvre et sa mère y avait placé des vêtements chauds… Son oncle lui avait donné sa flûte d’os, celle dont il lui avait appris à jouer pendant les longues heures durant lesquelles ils gardaient ensemble le troupeau…
Au lever du soleil, il avait pris son arc et son carquois, son poignard en silex, sa besace puis, emboîtant le pas de l’ancien, il était parti sans se retourner. Ils avaient remonté le fleuve puis s’étaient engagés rive droite dans l’étroit vallon de Caramagne. Un peu plus tard, dans un rétrécissement du vallon ils s’étaient arrêtés à une source.
- Ici, le dieu taureau a frappé de son doigt de feu le rocher et la pierre s’est ouverte. L’eau a jailli. Aussi longtemps qu’elle coulera le chemin restera ouvert à ceux qui montent sur la montagne. Bois !
Ils avaient bu et poursuivi leur ascension. Le vallon s’était élargi. La neige tapissait encore le flanc nord tandis que sur le versant sud les premiers crocus s’éparpillaient parmi les herbes sèches. Ils avaient ainsi marché à la lisière des deux saisons…
Plus tard, alors que le ciel se chargeait de nuages et que la température baissait, l’ancien lui avait montré de son bâton un gros rocher qu’entourait un muret de pierres.
- Voici l’enclos et l’abri d’un berger de la plaine. Nous y passerons la nuit. Je prépare le feu. Toi, va chercher du bois.
Ruendo avait ramassé des branches cassées par l’hiver, tiré un lièvre trop curieux… Puis le ciel s’était ouvert. Sans bruit. Maintenant une nuit paisible recouvrait la terre. Ruendo jouait avec une fine branche qu’il enflammait, traçant dans l’obscurité de leur abri des arabesques rougeoyantes… Le vieux l’impressionnait. Il ne parlait guère. Ruendo regrettait déjà les rires de ses amis…
Il ralluma une nouvelle fois son tison.
- Ca suffit, grommela l’ancien. Dors maintenant !
Ruendo soupira. Décidément, ce ne serait pas drôle tous les jours… Il s’enroula dans sa cape d’herbes tissées et bercé par le clapotis de la pluie sur le rocher, il s’endormit.
Le grand prêtre veilla longuement le repos tranquille de l’adolescent, puis, il chargea le feu et s’allongea à son tour sur la pierre humide.
