PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

anthologie Désir, Printemps des poètes 2021

Anthologie Désir
quelques poèmes avec ce mot 
www.patrick-joquel.com

**
il faut repeindre le moteur

Allons recouvrir l’horizon d’un mouvement lent des mâchoires, ruminants que nous sommes. Un chemin de mousse serpente sur ce versant. C’est une belle promenade en compagnie des vaches. On rumine, on se lave la mémoire à grandes eaux. On germe dans un petit couloir, on maquille la douleur, on lessive l’espérance. L’abîme cogne contre le château des évidences,e t toujours contre ce château, je dresse mes soirs de brume, les chaussures de ma pesanteur, l’alcool des nuits illisibles, le balancement d’un squelette, la fleur d’ennui qui poétise le tourment. Mon chant casse la croûte dans la bouche des ruminants,s’imbrique à l’œuf sidéral. A chaque ligne c’est comme si je dictais mes dernières volontés. Je remplis le petit cochon rose, la tirelire d’instants à paître. Le moteur tourne en harmonie avec le désir. On a bien oublié un sac ou deux dans une chambre passée mais… Les jours s’en vont toujours sur un chemin pavé d’amphores.
Yves Artufel
éditions Gros Textes
*

Si tu viens chez moi ce soir
Apporte-moi un crayon un crayon noir
Je voudrais tacher mon visage
Coupable d’être belle
Je ne veux être mise en cage
Je voudrais faire une croix sur mon cœur
Pour qu’il ne le désire point

Apporte-moi une gomme pour
Effacer mes lèvres

Apporte-moi une petite pelle
Pour arracher toutes mes intuitions de femme à leurs racines
Pour labourer tout mon être… pour aller au paradis peut-être

Apporte-moi une lame de rasoir
Pour me raser la tête
Qu’elle prenne le grand air
Et que je pense sans le poids du foulard

Apporte-moi des fils et une aiguille
C’est pour ma langue
Je voudrais la coudre à mon palais
Ainsi mes cris seront sourds

Ah n’oublie pas des ciseaux
Je voudrais censurer mes idées chaque jour

Apporte-moi aussi de la poudre à vaisselle
C’est pour laver mon cerveau
Le laver et l’étaler sur un fil
Pour que le vent emporte mes espoirs
Au plus lointain de la terre

Sais-tu ? Il faut être raisonnable
Si tu pouvais me trouver un étouffoir
Pour étouffer mes émotions
A l’heure où l’on m’accuserait de prostitution
Quand je voudrais choisir l’amour

Il me faudrait aussi une copie de mon identité
Lorsque mes frères et sœurs croyants
Me couvrent de mépris et d’insultes
Il faut que je me rappelle qui suis-je

Je t’en supplie au nom de dieu
Si tu vois que l’on vend le droit
Achète-le-moi
Que le mélange à mon repas
Je préfère le manger moi-même
Avant qu’il soit totalement dévoré
S’il te reste encore quelques sous
Apporte-moi un grand collier
Je veux y enfiler en grandes lettres
Je suis un humain
Je suis encore un humain
Je suis chaque jour un humain
Ghada Assaman
–Syrie-
*
Voici l’extrait d’un poème de Michel Baglin de son recueil « Les mots nous manquent » aux éditions Rhubarbe.

    Devant l’énigmatique beauté qui nous
submerge et nous dépasse.

    Devant toute ivresse qui rêve l’infini et
devant l’infini que l’on devine entre les herbes
ou les étoiles, les gestes courbes de l’amour,
 
    les mots nous manquent.

    Devant la crue et l’incendie, la peur du vide,
l’effroi, le plaisir qui geint ou la douleur qui
hurle, devant le temps qui nous tourmente,

   les mots nous manquent.

   Ils nous manquent devant le cercueil des
êtres aimés, l’irréversible que l’on s’épuise à
vouloir corriger pourtant et le chaos des
existences.

   Ils nous manquent, comme ils manquent à
tant de gosses mortifiés que le langage laisse
dehors sans aucune clef pour aucune porte.

   Devant ceux-là mêmes ayant grandi,
humiliés par leur propre bêtise, écrasés par
l’indigence de leurs rêves, qui se sont mis à
ânonner des invectives en forme de versets tout
juste bons à tromper la peur, à boucher les
issues, à voiler la lumière,

   les mots nous manquent

   Et voilà qu’ils nous manquent plus
cruellement encore sur le trottoir, devant ces
morts, ces téléphones au sol qui sonnent sans
réponse.

(…)

   Des mots à mettre au bout des mains,
comme des outils, des caresses ou des lanternes.

   Pour faire un peu de lumière dans sa propre
obscurité. Un peu de paix.

   Et rassembler les morceaux éparpillés de
notre part commune en dessinant quelque chose
qui vaille.

   Quelque chose qui ressemblerait à la vie
désirable que vantent les poèmes.

Michel Baglin
*
Voyager

Voyager pour gagner un ailleurs
A la saveur rêvée des émois
Voyager pour battre la campagne
Quelquefois trop sauvage
Voyager pour caresser le vent
De mes pas hésitants
Voyager pour déguster un désir
Accroché sur un quai
Voyager pour croire à demain
Et se pendre aux fils du destin
Voyager pour coller aux souvenirs
Les tendresses aigres-douces
Des douleurs passées
Ou des victoires trop chères
Voyager pour croire encore
Qu’on peut toujours vibrer
Et jouer à cache-mots
Avec l’innocente vérité
Voyager pour s’amuser de ceux
Qui regardent vaciller les âmes
Voyager pour à nouveau aimer
Les mystères d’un regard dévoilé
Voyager simplement
Voyager pour exister
Jusqu’au cœur de tes yeux
Et cueillir cet ailleurs
Que ton sourire m’a laissé espérer

Philippe Barbeau
Ailleurs
Cotcodi 64/65
*

En ce matin d’oiseaux tumultueux
Une page s’éclaire

Le soleil et la tourterelle

Le désir de bien faire

Je suis là près du merle
J’habite la présence

J’écris pour filtrer la lumière

Marc Baron, éditions Pluie d’étoiles

*
Me faut de l’espace
Du temps du désir

De l’oubli de la foule
De la flamme de l’eau

Du fleuve me faut
Du courant d’air

Du bleu de terre
Des branches nues

Du souffle me faut
Des rêves des raisons

Du silence de la folie
Du jamais entendu

Marc Baron
éditions Pluie d’étoiles

*
l’oiseau
Il faisait souvent le même rêve : un oiseau descendu du ciel se mettait à discuter avec lui. Au bout d’un moment l’oiseau lui disait son envie parfois d’être un petit garçon. L’autre lui avouait son désir de voler comme un oiseau. « Ok, changeons ». l’oiseau devenait enfant et courait. L’enfant oiseau s’envolait. « À tout à l’heure !… »
Quand il s’éveillait à nouveau il était enfant.
Daniel Biga
Le bec de la plume
Cadex
*

Le cœur à trois heures du matin

Dehors
des nuages
cherchent la lune
dans un fatras d’étoiles.

J’écoute l’horloge,
lis le livre
de mon sang.

Je m’interroge  :
Que sais-je  ?

Que l’eau érode la pierre,
que la solitude nous érode.

Je nous vois,
à la croisée des chemins,
dépliant des cartes
de douleur et de désirs.

A quoi pense-t-on
en achetant un tableau  ?
A quoi pense-t-on
en achetant une arme  ?

La nuit est pleine d’ambulances
et de rêveurs.

Je pense que le sens de la vie
est de nous défaire de notre cuirasse
c’est pourquoi
je pilote mon cœur
sur le papier,
c’est pourquoi
nous nous risquons
aux journaux intimes, aux lits et aux baisers.

Au coin de la rue,
la tristesse mendie.
Il fait froid
et elle a un seul bras.
Nos pièces ne sont pas le soleil,
nos pièces ne sont pas des baisers.
C’est ainsi
que le monde
se trahit.

Une heure se faufile
dans une brèche du monde.
Que chasse-t-elle donc  ?
La ville épuisée
pose sa tête de néon
sur sa manche sale.

Tout nouveau souffle ouvre une porte.
Où allons-nous  ?
Un seul bourreau
dans la maison du regret  :
il habite le miroir
que le sommeil
nous tend souvent.

Du balcon,
je regarde
la ville.
Impossible de compter
toutes les chambres
en manque de l’eau claire
d’une fille.
Peter Bakowski traduit de l’australien par Mireille Vignol et Pierre Riant
the heart at 3 a.m. Hale and Iremonger. Liqueur 44/84
*

L’invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble ;
-Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
-Les soleils couchants
revêtent les champs,
les canaux, la ville entière
D’hyacinthe et d’or ;
-Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal
*

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! Que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin, nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Charles BAUDELAIRE
Les Fleurs du mal
*

1 – Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !
 
2 – Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers
se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme
se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite
la poésie des hommes : pas un ne saurait
se voir dépossédé de l’autre !
 
3 – Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel
de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes
ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant
— cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse
d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…
 
4 – Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle,
sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent
notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe
de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit,
le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine,
ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.
 
5 – Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les
rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence
qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux
 de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert
à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une
célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière
de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette
célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou
bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir,
sa puissance d’exister, se doit d’en prendre
le plus grand soin.
 
6 – Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations
individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde,
aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque,
et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de
solidarité ne saurait décemment exister.
 
7 – Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie,
l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre
et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire
des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations,
et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons,
celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.
 
8 – Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité
qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles
au nom de l’Ordre public contrevient au principe de
Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable
indivisible des Droits fondamentaux.
 
9 – Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale
ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures
d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent,
contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.
 
10 – Les poètes déclarent qu’aucun réfugié, chercheur d’asile,
migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé
poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde
sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages,
non pas un cœur tous les cœurs, non pas une âme toutes les âmes.
Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et
devient par ce fait même un symbole absolu
de l’humaine dignité.
 
11 – Les poètes déclarent que jamais plus un homme
sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère
— toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une
citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —,
 et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde,
ne saurait décider des bagages et outils
culturels qu’il lui plaira de choisir.
 
12 – Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances,
un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ;
que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol,
le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle,
comme la respiration du vent, le salubre de l’orage,
le fécond de la foudre, prioritaire en tout,
plénière d’emblée et citoyenne d’office.
 
13 – Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais
le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient
de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents
et ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres
du mot accueil dans toutes les langues, dans
tous les chants, et que ce mot constitue
uniment l’éthique du vivre-monde.
 
14 – Les poètes déclarent que les frontières ne signalent
qu’une partition de rythmes et de saveurs,
qui n’oppose pas mais qui accorde,
qui ne sépare que pour relier,
qui ne distingue que pour rallier,
et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur,
n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.
 
15 – Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation,
souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous
et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.
 
16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez
bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom,
que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira
des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans
l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est
le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans
l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde
où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme
là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières,
en cent fois cent fois cent millions de lucioles !
— une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous,
les autres pour garantir l’ampleur de cette
beauté contre les forces contraires.
 
Patrick CHAMOISEAU
Paris, Genève, Rio,
Porto Alegre, Cayenne,
La Favorite,
Décembre 2016

*
Parcourant
Les territoires du souffle
La Poésie
Ne thésaurise rien

Nulle empreinte
N’ossifie son essor
Nul usage
Ne pétrifie sa flamme

Elle insuffle son et sens
Dans les parcelles du monde

Disant sans vraiment dire
Elle ravive le désir
Multipliant les signes
Elle demeure
A l’avant.

Andrée Chedid
Territoires du souffle
Flammarion 1999
*

Oubliettes intimes

Lecteur, ne me cherche pas d’histoires. Je n’ai rien voulu dire. Certes dans l’inter-dit, je parle, je me terre. Mais c’est toi que je perds dans ces oubliettes intimes. Bien sûr, nous sommes faits d’énigme et la langue est obscure. Bien sûr je suis sous influence. Bien sûr, je vogue sur un radeau, mais on peut néanmoins partager la mer. Beauté, laideur, jouons à qui désire, à qui sait retrouver un sens dans ce désastre. Ce corps à corps est notre unique loi
Pierre Colin
Nouveaux délits 21
*

Vandale au cœur léger

Je demande assistance aux mots qui passent,
serruriers, brocanteurs, luthiers de la mémoire.
Mots errants qui nous guettent, vandales
aux cœurs légers. Mots de profils, voués
aux transes. Mots gardiens des gésines de l’œil
et de la voix. Je demande écueil et cri,
offrande et lutte. Rien ne nous sert d’adieu
dans cette langue, ignorants que nous sommes
des déroutes du corps dans nos désirs.
Pierre Colin
Mer égée 05
Nouveaux délits 21
*

Nous avancions dans l’épaisseur du monde
Il nous tenait
dans sa chaleur et son désir
Nul ne songeait à s’enfuir
et nous étions pourtant dans l’ombre
comme plombés dans les mêmes doutes
Nous étions soudés liés pour écouter les cendres
Parfois partaient du cœur des oiseaux au fort ramage
Michel Cosem
Friches 92
*

Les hiboux

Ce sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.

Leurs yeux d’or valent des bijoux
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux point de genoux !

Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? Les Andalous ?
Ou dans la cabane bambou ?
A Moscou ? Ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?

Hou ! Hou !
Pas du tout, c’était chez les fous.

Robert Desnos
Chantefables et chantefleur

*
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?

Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.

De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

Joachim du Bellay, Les regrets
*

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désirs à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.

Paul Eluard
Le phénix
seghers
*
Quand sonneront les douze coups
à l’horloge de l’an nouveau
embrassez-vous sur les joues
dans le dos
dans le cou
tout partout
là où vous le désirez
faites exploser les baisers
Et puis tenez-vous les mains
deux par deux
trois par trois
par dizaines
par centaines
par milliers
et dansez si vous pouvez
et chantez si vous voulez
souriez à vos amis
à ceux qui ne le sont pas
ceux qui le sont à moitié
à ceux qui le deviendront
souriez au monde entier.
Catherine et René Escudié
*

Et devant nous
1
Je ne veux pas
que l’air me touche avec ses mains froides

je ne veux que
l’absence et le délaissement et que demain

commence, sans gestes, sans
désirs fous, je suis

debout, j’ai fini par me désentraver tout seul
des mauvais rêves

et maintenant
c’est aux autres de savoir où se réchauffe

le soleil, ici, pas
un chemin, la terre seulement et

sa fatigue, la mémoire
immobile, les oiseaux morts.
2
Réveillez-moi, vous
les marcheurs, faites-moi signe

j’ai traversé, de part
en part, ce qui m’était donné de jour

et c’est trop de douleurs, trop de blessures, de guerres
gagnées ou perdues

tout se brouille, tout
vient buter

contre ce mur, réveillez-moi, faites
que chaque mot

recouvre dans mon corps sa place
et sa substance

vous êtes
loin déjà, vous qui passez.

3
Cet arbre, je me souviens, c’était
le ciel qui se courbait

comme une branche, qui
bourdonnait dans la chaleur des fruits

c’était la sève et
le surcroît, les yeux ouverts

et devant nous, rien d’autre qu’un matin
immense, c’était

hier, je me souviens, le jour ne pouvait pas
finir.
Claude EstebanN4728 /7
*
la lumière touche
le flanc de la montagne
comme un désir
d’aller plus loin
de franchir les jours
d’atteindre l’été
rien n’est plus présent
que le corps de la montagne
dans les mots posés en attente
Claude Held

*

LA BONNE SOUPE

Ne prenez pas de piment,
Ni estragon, ni origan,
Pas un seul brin de persil,
L’oignon, le sel sont à proscrire.
Ni os, ni moelle, ni lardon,
Pas de lait, ni de farine,
Laissez ça à la voisine.
Trois verres d’eau dans la marmite,
Que vous ferez cuire à feu doux.
La recette est inédite :
C’est la soupe à rien du tout.

Nota : si vous désirez pourtant
Un bouillon plus consistant,
Ajouter en fin de cuisson
Un beau caillou bien rond.
PIERRE GABRIEL
LE CHEVAL DE CRAIE
Le dé bleu.
*

Lorand Gaspar publie Derrière le dos de Dieu, aux éditions Gallimard.
Trois cailloux dans ma poche, ramassés près de la mer 
deux noirs, un ocre jaune, plats et lisses, très lisses 
je pense en les touchant au chemin et au temps parcourus 
je pense en les touchant au désir d’aller dans l’inconnu 
à la force interne qui soude leurs particules, à celle 
des vents, des sables et des eaux 
dont le jeu me permet je ne sais pourquoi, 
de toucher quelque chose comme 
un dur noyau d’être dans l’ouvert –

*

Il y a des limites
Partout tu en trouveras
sauf dans ton désir
De les franchir.
Guillevic

Chaque poème
Est une aventure
En même temps
Que le constat de l’aventure

Pas plus
Sauf le désir
D’aller plus
Dans l’aventure

Et le besoin
D’inventer ce plus
En l’écrivant
Au corps à corps

Guillevic
Art poétique
*

désir de désert
désert de désir
désert des arts
lézard du désert

désir de lézard
désir de dessert
dessert au désert
désert de dessert

lézard du désir
lézard au dessert

Patrick Joquel
tant de secrets
éditions gros textes
*4
le vent d’Est
celui qui vient de la mer
et donne ici selon la saison tant d’eau et de neige
le vent d’Est effeuille les chênes
petit bruit de vent
petits bruits de chute ou de course
petits bruits d’hiver
je découvre l’intense architecture de chacun
les branches
de plus en plus fines et souples
un chêne
un corps
un monde
tous différents
tous chênes jusqu’au plus haut bourgeon
jusqu’au bout du bout
comme un désir
tenir le monde ou le caresser
l’offrir ou le retenir encore un peu
un tout petit peu
avant la chute
avant la perte
aller plus loin que soi-même
en cet insaisissable
où l’ombre de l’ombre projette
un désir
poursuivre
avancer
résister de bois ferme à l’effritement
le vent d’Est
vient de la mer
effeuille mes cheveux
petit bruit de vent

Patrick Joquel
*
On n’a jamais déployé
autant d’obscurité

On est tout fendillé
pareil au mélèze
après la foudre

Hébété

Obstiné

Carbonisé au cœur
mais
osant le désir de vivre
ou
plus simplement
celui de survivre
à l’envol des vautours

On cherche à franchir
ce guet de flammes vives

A conquérir
une fois de plus
le matin

On cherche à dégager
Comme un nouveau langage

A fouler
les sentiers habituels

Dans ce quotidien têtu
et souvent futile
on cherche à retrouver
son ossature

Patrick Joquel
suites pour un no man’s land
éditions Colline inspirée, R.D. Congo

*
Vivre comme vit l’enfant. Dans l’éclat des premières fois. Dérouler ses jours dans leur intensité. Comme invincible. Rayonnant. Demeurer sur la crête des joies primordiales. Dévaler des pentes de totale émotion. Puis s’engloutir dans le sombre infini de puits sans fond. Et rebondir à la lumière d’une caresse. Back to full light. Jouer comme on rêve et de tout son corps. Rêver comme on joue et de tout son être. Tenir le jeu comme seule occupation sérieuse et responsable. Ouvrir au monde sa présence et se donner. Ouvrir son désir d’être humain à tous les points cardinaux de la Terre

Patrick Joquel Vivre m’étonne et marcher m’interpelle, Gros Textes, 2014
*

2
Chant de la rue

La dignité ankylosée
Pieds et mains liées dans les boues des misères légalisées
Nous sommes broyés par les roues
D’une répression ordinaire

Matraques
Ségrégations
Hardes
Sont notre éloge funéraire

Liberté en berne

Un drapeau blanc sur sa peau noire
Il était venu sans violence
témoigner de notre conscience
et porter à ta connaissance
les frustrations de notre race

Tu l’as pris pour un charognard
un fomenteur de dissidence
tu l’as traité en accessoire

Un homme est mort assassiné
encore un homme
encore un
un de trop

Nous viendrons donc à votre messe
puisque tel est votre désir
nous viendrons armés de jeunesse
pour célébrer votre plaisir
sur l’autel sanglant de vos rues

Nous viendrons
sa mort en écharde
joindre notre silence
aux crues de la liberté

Sur l’écorce écorchée
des bois de barricade
volent et se dessèchent
les chairs effilochées
de quelques camarades
3
chant de l’exclu

Lassitude profonde
Ma main n’a pas pour vocation de quémander
Donne lui donc un monde à façonner
Une terre où vagabonder
Où s’incarner
Des visages à fécondés

Donne à mon cœur son nom
Son vrai prénom
Que notre amour puisse scander
L’espérance d’une fidélité tenace

Nostalgique des lointaines savanes
Mon silence
Oiseau nocturne
Rêve
Lové sur mon épaule gauche

Contre ses plumes blanches
Chaudes et acres
Mes regards se déposent

Trêve après trêve reposés sur la savane
Mes regards limon fertile sèvent lovés au cœur de nos silences

Contre ton pagne rêche
De sable et de sel
Mes muscles se détendent

Nostalgique des lointaines grossesses
Mon épouse femme debout pleure
Sur les ruines de son foyer

Contre ses larmes fauves
Chaudes et acres
Ma peau sombre s’éclaire

Nuit après nuit assombrie en sa cellule
Ma peau noire limon fertile hurle
Sur son désir privé d’épouses

Contre mon pagne rêche
De sperme et de sang
Mon espoir se lacère

Mais demain

Nous tremperons aux feux
Secrets des bois sacrés
Nos dernières rancunes
Et sans revanche aucune
Hisserons à l’ouest de nos yeux
Les drapeaux mêlés de nos peaux

Nos enfants viendront cueillir
Lmes palmes dorées de nos souvenirs

Nos enfants épouseront de jeunes femmes

La terre à nouveau sera ronde et bleu
5
Petite suite sahélienne

Femme, vierge et noire
Avec le grain de ta peau pour seul vêtement
Tu marches sur un sable lissé par le vient

Dune douce ou courbe noire en exil
Tu es lumière dense
Et ta danse
Apaise les nuits d’effroi
Où l’on pleure parfois
Sans s’en douter
Sur d’anciennes puretés

Hôtes de passage en ton ventre
Berceau de notre race
Nouveaux nés choyés sur tes reins
Abreuvés à ton sein
Nous portons tous la nostalgie
De ta mains
De ta face

Aurore humaine
Mon regard est de chair africaine

Ta main sur ma peau sèche
L’amour est menthe fraîche l’amour vient battre en brèche mes solitudes

Palme à palme
La lune cuivre d’argent
Le cuir moiré
De nos lagunes

Des enfants par milliers chantent en nous leur joie
Vogue
Frêle pirogue
Et donne à ce désir
L’or d’un corps nouveau né

Oui vivre est un plaisir
Cri vibrant sur la dune
Où ton regard de soie noire
S’étoile dans le mien

Palme à palme
La lune cuivre d’argent
Le cuir moiré
De nos lagunes

Le cercle se rompt
Se vide de son eau
Te libère

Tu accèdes à la lumière
A mon sourire
Terre d’asile
Notre amour t’accueille
T’apaise

Ma voix berce ton prénom
Ton seul bagage

En notre silence
S’absorbent nos présences

Olive vierge et noire
Ton huile est tendre à ma mémoire coule sable entre mains
Vivre avec toi est bien humain

Drapés d’un même pagne
Je marche et tu m’accompagnes

Un enfant à la pain
Un deuxième à la hanche
Un troisième en chemin
Femme et mère au désert
Ta peau noire est feutrée
Ta bonté palpitante
Et notre amour à l’orée
Du désert est premier

Femme et mère au désert
Ta peau franche est dorée
Ta beauté fascinante

Ta peau noire est fierté
Garçon soit sans regret
Un enfant d’homme est un enfant
Mon épouse est ta mère
Tu as l’amour pour source
Et ton prénom pour rivière

Ta peau noire est douceur
Petit vis avec bonheur
Un enfant d’homme est un enfant
Dans l’éclat de ta course
Tu as le jeu pour frère
Et ton frère pour lumière

Ta peau noire est clarté
Mon fils vis avec bonté
Patrick Joquel
Porter l’espoir
*

Contre toute haine la parole
Patrick Joquel

En cette saison rousse et sèche
nous marchons
auréolés de vent

Sans accalmie aucune
un souffle de glaise en nous respire
et se lave

Entre nos mains l’infini
pain fragile et sec
se rompt

La parole émiettée en chemin
nourrit l’écriture

Après son passage
les boues devant le ciel témoignent de notre écoute

*
Pas à pas approché
l’horizon
regard rose et couchant
veille
incroyablement lumineux

Pas à pas recherché
l’horizon
souffle intime et lent
éveille
en soi des nuits d’ivoire-feux

*
D’immenses étendues de sables
de soleils
et de vents entremêlés

Des siècles de traces
de pistes
et de combats
engloutis par le déferlement des dunes

Avec pour seule compagne
dans le tumulte incessant du silence
une prière
nous parcourons nomades infinis
la longue et lente noria des puits enfouies

Seule une prière
étoile filante en notre souffle
pour entendre à bout d’espoir
la grimace aigre-douce du chant des poulies

Peuple lent et de tendre noblesse
ta trace est dans l’espace
d’une tonitruante présence

L’homme
marcheur infatigable
abandonne en chemin ses empreintes

Seule une ombre le suit
le poursuit

Les vents de sable
une à une
enfouissent nos légendes
mais le désir des peuples évanouis
résonne encore entre les hautes herbes des savanes oubliées

Entre nos morts ruisselle un désert inouï
autour de moi
leur parole enfin déliée
et libres
j’entends tourbillonner
d’impalpables esprits

patrick Joquel
contre toute haine la parole
*

Portés
Parmi le désert des mondes
Portés
Par notre histoire
Et notre farouche volonté de vivre
Portés
Par quelques kilos de chair altérée
Portés sans hâte aucune
L’un vers l’autre
Portés

Réunis enfin
Autour de notre brasero intime
Où l’un par l’autre nudifiés
L’un à l’autre donnés
Jaillit notre rencontre

Posons-là
Nos baluchons de rumeurs

Ouvrons nos coffres aux désirs
Versons-les
Menthe sur le thé amer

Notre temps plonge dans la lumière

Buvons
Buvons ensemble l’entier sucré de cet instant
Fragile et chaud

Un bloc de silence braise en nous

Toutes les veilles des villages se ressemblent

Dans notre champ de vision interne
Le souvenir
L’imagination
Et le rêve se rejoignent
Se multiplient

Je me souviens
Tu me rejoins
Nous nous unifions

Dix heures sonnent au clocher
Un bloc de silence obscur s’affale
Sur notre visage il est sept heures au soleil levant

Patrick Joquel
le taille silence
*

*
Beauté sauvage,
Le renard parle de désir, d’ivresse, de pillage.
Il se lèche les lèvres sous la lune,
Il hume l’odeur du sang.

Renard brigand,
Renard secrètement complice de l’orage,
Tu assièges mes nuits
Tu occupes les indicibles territoires du songe.

Jean Joubert
Alphabet des ombres
La porte
*

J’atteste
J’atteste qu’il n’y a d’être humain
que celui dont le cœur tremble d’amour
pour tous ses frères en humanité

Celui qui désire ardemment
plus pour eux que pour lui-même
liberté, paix, dignité

celui qui considère que la vie
est encore plus sacrée
que ses croyances et ses divinités

J’atteste qu’il n’y a d’être humain
que celui qui combat sans relâche
la haine en lui et autour de lui

Celui qui,
dès qu’il ouvre les yeux
le matin se pose la question :
Que vais-je faire aujourd’hui
pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté
d’être homme ?

Abedellatif Laâbi
10 janvier 2015
*

Bonheur
C’est être ici
Et tout ici
Et vouloir y rester
Nulle envie d’en sortir
Tout ici
Sans passé
Sans avenir
Remplir l’instant
En être plein
A déborder
Et contenir pourtant
Tout soi-même ou personne
Dans l’ici
Et nul désir d’ailleurs
« faisons ici trois tentes »
Déjà nous voyons Dieu

Gabriel Le Gal
Lieux d’être 41
*

Tu ouvres une brèche
dans l’épaisseur du monde
pour voir glisser le ciel
comme une aile
sur l’horizon parfait

Et c’est une joie
toujours neuve et désirante
que cette parole en voyage sur la mer

L’infini n’est jamais si loin
qu’entre deux portes.

Marilyse Leroux
Le Temps d’ici
*

La lecture comme l’amour

Quelqu’un vous a ouvert sa porte et vous invite à vous asseoir. Quelqu’un vous offre à boire. Quelqu’un qui n’est pas là. Qui y est sans y être. Qui n’a de visage qu’en sa voix. Cette ombre que vous ne voyez pas pourrait être la vôtre.
Cette ombre vous ignore. Elle parle dans le silence. Elle ne sait tien de vous, et pourtant elle vous cherche. Elle vous désire et vous dérange. Parfois, elle se dénude brusquement et tout entière se livre.
C’est une curieuse histoire, celle qui d’entre les pages fait ainsi se lever une espèce de corps chimérique qui vous est destiné et dont vous n’étreindrez que l’ombre.
Capable de solliciter la gamme entière de vos affections et de vos pensées, la lecture est le seul amour qui soit d’une réciprocité parfaite.
Comme l’amour, la lecture es jalouse. D’un amour jaloux pour les inconnus et pour leurs vies secrètes. A ces chambres d’hôtel que sont les livres on accède toujours par des escaliers dérobés.
Ce que nous donnent les livres, ils ne le reprennent pas. Et c’est pour chacun du même geste que commence une toute autre histoire.

Jean-Michel Maulpoix
Extraits de travaux en cours 2008
7 à dire
*

Voir, rien que voir.
D’un regard aussi neuf aussi fragile
qu’au débouché du ventre de la vie.
Voir
d’un œil ingénu gourmand
mais questionneur, accéléré
par des siècles d’humanité,
avide d’adhérer
aux sept couleurs élémentaires,
de soupeser
d’étreindre les volumes…

Sitôt la paupière levée
l’œil se fait bouche du désir :
grignoter chaque courbe
mâcher les arcs-en-ciel
lécher les couleurs panachées
ronger les broderies de haute lisse…
Avaler le visible
du regard d’un enfant heureux.

Armand Monjo
Dans la peau du monde, Rougerie, 1997
*

 Les sabliers m’ont livré leurs secrets
Ils m’ont dit que la ville repose sur leurs épaules
Et qu’ils ont beau voyager dans le ciel
Ils ne peuvent oublier leurs racines
Que Pointe-à-Pitre ne mourra pas
Que même les yeux nostalgiques
Regardent demain et confectionnent le temps
Ils m’ont dit
Qu’elle s’installe en nous comme un cœur
Ville-papillon
A l’étroit dans sa fleur
Ville-poésie
Si large dans ses mots
Qu’elle tire sa force de la mer
Assise à ses côtés
Qu’elle a traversé les cyclones
Les tremblements de terre
Les incendies
A pieds nus
Qu’elle connaît son désordre et sa fièvre
Ses poètes
Ses chansons
Les mendiants qui déposent la lumière du soleil
Sur un carton de nuit
Les putains que la nuit creuse sans répit
Les petits restaurants où la vie fait l’amour
Les frontières poreuses du plaisir
Les seins crémeux d’une marchande de sorbet
Les sabliers m’ont livré leurs secrets
Ils m’ont dit
Que Pointe-à-Pitre c’est la Guadeloupe
Un cœur pétri de légendes et de contes
L’anneau des désirades
Un rhum sec et turbulent
Une odeur de mangroves et d’aisselles
Un nombril lumineux
Une cadence où vibrent les tourbillons du pssé
El les fureurs d’aujourd’hui
Qu’on pouvait lire dans ses entrailes
Inclinaison du jour
Sur les toits de tôle
Les feuilles de l’arbre-à-pain qui allaite une cour
Le chant du coq qui n’a rien oublié
Des écorchures de l’aube
Ni de l’odeur du café noir
Les sabliers m’ont dit
Il n’y a ps de petites villes
La ville est une âme fabuleuse
Un beau livre d’histoire
Regarde ta ville
Tu verras ton visage

Ernest Pépin
odyssée de la ville
*

C’est l’été aussi pour le corps
qui retrouve ses chemins d’enfance
ses sentes de mûres et de mente
ses greniers de sainfoin
ses viviers de senteurs
ses treilles de bonheur
ses fillettes en rose
ses vergers de désirs
ses lianes de pudeurs
ses courses buissonnières
ses moulins ses rivières
(averses de soleil au bas des déversoirs)
Chemins de transhumance
vers la maturité !

Guy Riolle
Friches 77

*

Tant de printemps passés
à rendre visite
aux cerisiers en pleine floraison
de tous ces souvenirs
je suis fait
les désirs ardents
habitant le corps
s’éteindraient-ils rien qu’à rencontrer
ce vent frais ?

Poèmes de ma hutte de montagne
Saigyo 1118-1190
Moundarren
*

s’il te plaît
dessine-moi un sourire
un instant trop doux
entre rire et absence
 
parfois sur ton passage
un visage s’illumine
matin bouquet
la vie alors est printemps
 
les lendemains de fête
le silence te dévore
la solitude se mesure
au souvenir de la foule
 
    J’ai mis mon masque de lune pour aller chercher Pierrot exilé dans les
     étoiles depuis presque deux mille ans. Je lui parle de la terre, je lui
raconte les hommes. Il me répond bruit et colère. Il me dit qu’un oiseau
bleu s’est posé sur lui un matin comme les autres. Il garde de cet instant
la douceur d’être nid et le désir infini de l’arbre d’arracher ses racines et
                                            d’oublier la terre.
L’oiseau bleu je l’ai vu moi aussi, à l’aube, planter ses griffes dans mon
                                  jardin et se repaître de sève.

 Jean-Louis Troïanowski
Un instant trop doux
Pluie d’étoiles 2003

*
Initium

Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
De son oreille où mon Désir comme un baiser
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente
La portait dans son rythme indolent comme un vers,
- Rime mélodieuse, image étincelante, -
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
Sa Splendeur évoquée, en adoration,
Et dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
Mon Amour entre, plein de superstition.

Et je crois que voici venir la Passion.

Verlaine, Poèmes saturniens
*

Oscar Wilde

La ballade de la geôle de Reading

Encore que chaque homme tue l’être qu’il aime,
Que chacun l’entende bien !
Certains le font avec un regard froid,
Certains avec un mot flatteur.
Le lâche avec un baiser,
L’homme brave avec une épée !

Certains tuent leur amour quand ils sont jeunes,
Et certains quand ils sont vieux ;
Certains étranglent avec les mains du Désir,
Certains avec les mains de l’Or ;
Le plus humain prend un couteau, car
Le mort est aussitôt refroidi.

Certains aiment trop peu, certains trop longtemps,
Certains vendent, et d’autres achètent ;
Certains font la chose avec bien des larmes,
Et certains sans même un soupir :
Car chaque homme tue l’être qu’il aime,
Pourtant chaque homme n’a pas à en mourir.
*

Le temps
 
Je suis couché, j’ai bien le temps,
je réfléchis, j’ai bien le temps.
Le jour est sombre, il a le temps,
plus de temps que voulu, du temps,
j’en ai à mesurer, du temps, du long temps.
Le mesure croît avec temps.
Une seule chose dépasse le temps,
c’est le désir, car aucun temps
n’égale du désir le temps.
 
Zeit