PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

la Beauté Printemps des poètes 19

Printemps des Poètes 2 019
la Beauté
anthologie proposée par Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

Extrait « Les techniciens du sacré »
CHANT DE LA NUIT
« Dans la beauté j’avance
Précédé par la beauté j’avance
Suivi par la beauté j’avance
Auréolé par la beauté j’avance
Auréolé et soutenu par la beauté j’avance
Cela se termine en beauté
Cela se termine en beauté »
Les Techniciens du sacré :
Une anthologie établie par Jérome Rothenberg
version française établie par Yves di Manno,
Editions José Corti, Collection Merveilleux n°35

*
un arbre dans le matin
et trois nuages pour la beauté
l’herbe tremble presque rien
je vais peindre sur du papier de soie
le vent quelle couleur ?
et la pluie si elle vient ?
la terre tourne lentement
on voit juste bouger les feuilles
les secondes vont au rythme du cœur
je suis au monde
j’ai le temps

Marc Baron
éditions Pluie d’étoiles
*
Je connais des maisons que la neige couvre de son édredon, l’hiver. Elle isole ainsi leurs pudeurs des soleils perçants. Calfeutre leurs murmures de son si dense silence. Révèle aussi la pureté de leurs courbes, l’élan de leurs murs. Ces maisons entrent alors en saison bleue comme d’autres en lumière. Elles s’épanouissent en douceur et au fil de leur beauté se suspendent de vierges mystères.
Aucune trace ne conduit vers elles, aucune piste ne s’en éloigne. Elles sont plus closes et plus isolées que des planètes.

Tout le poids du monde
et de la vie à la mort
Fragile équilibre

Patrick Joquel
Maisons bleues
Soc et Foc

*
ton poids
bien posé sur les skis
tu caresses la neige
et son ronronnement
accompagne avec douceur
ta glisse

un feulement de plaisir
t’accompagne
et tes yeux
éblouis
par l’hiver
te baignent de beauté


en cet instant précis
ton âge est éternel

tu te sens
pur et beau
totalement accordé
à la joie
entièrement immergé
dans un silence
épanoui

Patrick Joquel
Inédit 2010
*

le canal te promène
en son rêve aquatique
tes pensées
jouent au chiot tout fou
autour de tes pas
ton regard intercepte un merle
deux merles
le plus petit suit le plus gros
ils t’accompagnent
le temps de quelques arbres
encore un petit plaisir
tendresse et beauté du jour
leçon de vol
pédagogie à plumes

Patrick Joquel
inédit 2 018

*
Murmures du sapin

Es-tu heureux ?

Moi je le suis

Dans tes yeux
brille ma beauté
Je l’entends dans ta voix
Je sais
que tu ne m’oublieras jamais

©Patrick Joquel
inédit 2 018

*
Trouver les mots pour dire
le liseron
la coccinelle
le coquelicot
la mésange
et sa plume laissée
dans la rosée de l’aube.

Prendre sa plume pour écrire
en lettres naines
l’humble beauté de chaque jour

tandis qu’au ciel
sonnent en vain les trompes
des grandes odes prophétiques :
les poumons noirs de l’orage.

Jean Joubert
Petite musique du jour
Pluie d’étoiles éditions
2004

*
Dans l’éblouissement
de la page vierge
c’est toujours
le même poème
que j’écris
et réécris
pour dire
la beauté du monde

Bernard Mazo
Ici et là 3

*
L’invitation au voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble ;
-Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
-Les soleils couchants
revêtent les champs,
les canaux, la ville entière
D’hyacinthe et d’or ;
-Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal

*
L’étranger

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur, ou ton frère ?
― Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
― Tes amis ?
― Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
― Ta patrie ?
― J’ignore sous quelle latitude elle est située.
― La beauté ?
― Je l’aimerais volontiers déesse et immortelle.
― L’or ?
― Je le hais comme vous haïssez Dieu.
― Eh ! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
― J’aime les nuages…les nuages qui passent…là-bas…là-bas…les merveilleux nuages ! »

Charles BAUDELAIRE
Poèmes en prose

*

Tu reviens ici
après une très longue absence
et
ta douleur
enfin apprivoisée
est venue avec toi
fidèle et douce

ici
t’a attendu le chant
paix et beauté
posent leurs syllabes
sur ton épaule

un nouveau sentier
de louange
creuse en toi
son itinéraire

Patrick JOQUEL
Un petit cœur de glace, l’épi de seigle

*
Le Vol en V des oies sauvages

Elles ont tracé la seule et unique
lettre qu’elles savent écrire,
V magnifique
dans le ciel de leur exil.

Elles laissent quelque chose après elles,
elles emportent quelque chose
par-delà les nuages ;
pour cette beauté essentielle,
grâces vous soient rendues, oies sauvages.

Car il a suffi d’une seule et unique lettre
dans le ciel démesurément gris
pour que, mieux qu’une bibliothèque,
vous donniez corps à notre nostalgie.

Ismaïl KADARÉ
Poèmes, Traduction de C. Durand,
Librairie Arthème Fayard

*
René DEPESTRE

…Pour qu’enfin tu cesses de croire
que la couleur de la peau fait
la beauté et que tu ailles
chercher l’humain et ses gloires
à mille mètres sous le cœur
Cette petite lampe sous la mer…

Une petite lampe sous la mer ????
Gallimard
*

Le ciel aux aguets tourne sabre et couteau
Il invente l’origine
A entendre le vent piauler
je crois que la mer me veut
qui seule encore
me couche
me relève
me plonge
dans ses creux
où sanglés comme un cheval d’obstacle
nous allons à l’écume

La mer en joie m’attend
la mer au souffle court
Bleu de lait ce métal flambe au soleil
Lames urgentes et brèves
l’une après l’autre
remises à ma ferveur taciturne
Je ne suis que la beauté
qui passe sous toi
et qui s’absente

Jean Marie Barnaud fragments d’un corps incertain cheyne

*
Chaque jour, au bord de la mer, tu entres dans la beauté : paupières de sable, déferlante des vagues ou mouettes en équilibre dans l’air.
Tu ne demandes rien, la vie est ce qu’elle est, limpide encore, et fragile.
Tu peux croire que tu rêves dans les arabesques d’eau que la marée a laissé sur la plage, ton espoir vient des promesses de l’enfance.

régis Louchaert
carnets d’été, lieux d’être 40

*
Les éditions Bruno Doucey publient le troisième volume de la « Trilogie de jeunesse » de Yannis Ritsos, La Marche de l’Océan (après Symphonie du Printemps en 2012 et Le Chant de ma sœur en 2013).
Extraits :

RYTHME fièvre et veille
C’est là sur les rochers nus
que nous va-nu-pieds vagabonds
regardions la Beauté
marchant pieds nus dans la mer
que nous écoutions sa voix
frissonner avec les calmes résonances
et les astres phosphorescents
qui plantent des légendes dorées
dans les vertes profondeurs.

Ô cœur vénéré
cœur d’enfant sans défiance
qui toujours consent.

Nous étendions les mains
pour recueillir les fleurs des astres
pour recueillir les astres de nos élans
qui répliquent aux voix de la mer
de nous retenir à la robe de la Beauté
en voyageant vers l’infini
par la route que dessinait sur le grand large
la lune énorme de l’été.

NUS sur la plage l’après-midi nous luttions
avec nos corps moites d’enfants de douze ans
pour l’étreinte plus encore que pour la lutte
pour la lutte plus encore que pour la victoire
seulement pour la victoire.

Cheveux au goût salé
cuisses hâlées par le soleil
le clapot au milieu du baiser
la mer bien au-delà du spasme.

Les midis bourdonnants descendaient en tourbillons de feu
pour envelopper de flammes blanches les maisons de pêcheurs
pour incendier les cœurs qui sont sans résistance.

Au-dehors des fenêtres les douces notes de guitare de la brise
le visage lumineux de l’éclaircie
dans la mémoire blanche de l’été
avec un faisceau mauve d’ombre
oblique sur la joue veloutée.

Respiration dorée de l’eau sans limite
filets qui sèchent au soleil sur les rochers
barques remplies de fruits et de fleur
nos maisons inscrites dans la mer
les voilà nos maisons.

Yannis Ritsos, La Marche de l’Océan, traduction du grec par Anne Personnaz, édition bilingue, préface de Bruno Doucey, Éditions Bruno Doucey, 2014, pp. 29 à 33.

*
La petite lampe sous la mer

Haïtien attelé au soc
Du lait tendre au petit matin
Né pour caresser le printemps
Son destin descend à la mer
Où il trouve une jeune lueur
De toute beauté une lampe.

Pour panifier la liberté
Pour donner au ventaux sources
Et au sang innocent versé
Le dit du miel et du lait
Le doux bonsoir du basilic
Cette petite lampe sous la mer.

Pour que sur ton cœur de mouette
Pour que sur la rose des vents
Sur la bonté sur ses songes
Le travail le faire l’amour
Cesse de régner l’injustice
Cette petite lampe sur la mer.

Pour être le « nègre » de la mer
Pour porter les mots de l’azur
Et du citron le chant du sel
Pour être au maïs arrimé
Et le semer dans son sillage
Cette petite lampe sur la mer.

Au vent amoureux d’un voilier
L’avion d’un sextant de lune
Le bateau d’un éclat de cap
Voici mon cerf-volant d’aurore
Cette petite lampe sur la mer.

A ceux qui n’ont pas eu d’enfance
Au poète que fuit le chant
Pour le pêcheur sans un poisson
A tout métier sans soleil
A l’écrivain sans un lecteur
Cette petite lampe sur la mer.

..
A ceux qu’on tue pour le plaisir
D’enlever une aile au bonheur
De voir le sang doubler la rose
A ceux qu’on tue sur un bûcher
Laissant jusqu’au bout la flamme
Faire son tour de chant de cœur
Cette petite lampe sur la mer.

A ceux qu’on tue au jour le jour
A chaque jour sa fine goutte
De froid de fiel de félonie
De feu bilieux de cigarette
D’escarbille de jalousie
Cette petite lampe sur la mer.

A tous les soldats inconnus
De l’amour et de la douleur
Du racisme et de ses guerres
Aux innocents morts à minuit
A leur sang perdu dans la nuit
Cette petite lampe sur la mer.

Aux lynchés du sud de la peur
A ceux qu’on lynche avec les yeux
A ces milliers de lampes
Tombées au chant de l’innocence
Pour chanter leur gloire je lève
Cette petite lampe sur la mer.

Aux femmes à qui l’orgasme
Chaque soir tourne un dos glacé
Pour être au vagin éblouies
Voici un phare et un radar
Un cocorico pour boussole
Cette petite lampe sur la mer.

Pour que ton amant chaque soir
T’émerveille les reins les seins
Et te libère dans le corps
Une volée de mutins piments
Qui laisse bouche bée ton sang
Cette petite lampe sur la mer.

..

Pour qu’enfin tu cesses de croire
Que la couleur de la peau fait
La beauté le moine le printemps
La raison et ses profondeurs
Et que tu ailles Homme blanc
Chercher l’humain et ses gloires
A mille mètres sous le cœur
Cette petite lampe sur la mer.

Pour que naisse la liberté
Pour que son nom soit musicien
Je dis ses espoirs et ses tourments
Son doux bonjour à l’horizon
De tout cœur j’annonce son triomphe
Que je lis dans vos yeux frères noirs
Et en pleurant riant je lève
Vers le visage du vaste monde
Mon seul bien ma goutte de lait tendre
Une petite lampe sur la mer.

René Depestre
Journal d’un animal marin

*
L’enfant conduit au cirque

À la voisine venue pour mener son enfant
au cirque dont roulaient les tambours
Il ne faut pas disait la mère ardente
Qu’il soit mis comme un va-nu-pieds :
Elle tendait donc les plis
Du tablier noir
y grattant d’un ongle brisé
des larmes de boue
Un soir de beauté descendait
qui s’épanouirait à la fin du cirque
en grande nuit glacée.
Jean FOLLAIN, Poèmes et prose choisis, N.R.F.
(1903-1971)

*
Pour l’océan des tempêtes
J’ai hésité VTT
Ou bien vélo à sonnettes
J’ai pris celui de l’été
Le bon choix toujours en tête
Un grand triomphe en beauté
Miss lune m’a fait la fête

Patrick Joquel
7 poèmes pour un tour de lune
*

Casquée de vent
La fleur prodigue son silence
Mur de beauté
Rire aveugle
Où s’apprivoise la mort

Moreau du Mans
1924-1998
*
Vivre comme un âne
S’arrêter à la beauté d’un chardon, à la saveur de l’herbe en marge des chemins, les quitter
Se perdre entre les troncs
Ruer
Braire
Ruer
Garder deux yeux têtus sur le monde
L’ânonner

Isabelle Guigou
Cadastre
clarisse
*

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie,
De ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Eté et de Midi
Je te découvre, terre promise,
Du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
Comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme,
Sombres extases du vin noir
Bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs,
Savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui grondes sous les doigts du Vainqueur
Ta voix grave de contre-alto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme
Aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes,
Les perles sont des étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse
Aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Eternel.
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sedar Senghor

*
Daniel Biga
Mons 10 mai 1 978

avec les paysages à l’horizon
le vent se lève à l’ouest
village encore à l’ombre
soleil neuf

avec les gens qui parlent trop
ceux qui se taisent
je vis d’amour
JE N’EN PEUX PLUS DE BEAUTE
silence
cris à peine audibles

avec le thym en fleurs
Avec les geais batailleurs
le vieux berger qui dit que
ce n’est plus comme avant
descendant vers les sources de la Siagne
avec l’éternité présente
avec la mort inéluctable

Daniel Biga
Né nu le cherche midi

*
L’espoir est une veilleuse fragile

Sur cette terre vouée au désastre
Nous tenons nous résistons
Nous nous arc-boutons
Contre vents et marées
Défiant le soleil des armes
Son éclat meurtrier.

Car il faut persister persister sans fin
Dans l’âpreté des jours
Comme si l’on ne devait jamais mourir…

Dans ce poème ce n’est pas moi qui vous interpelle
Dans ce poème ce n’est pas ma voix que vous entendez
Mais ce qui me traverse et me maintient :
L’ombre désespérée de la beauté
Cet espoir infini au cœur des hommes

Car dans nos mains qui tremblent
Cette petite lueur de l’espoir
Est une veilleuse fragile
Au cœur de la nuit carnassière…

Bernard Mazo
L’espoir , anthologie, Gallimard

*
J’ai marché sur l’écriture
La nuit était blanche taillée dans la lune d’hiver
Une mélodie suivait un chemin de givre
et nous étions ceux qui parlaient

Sur une première marche
une ville cherchait son reflet
Sur une autre se perdait une histoire
Sur une autre encore palpitait une vie
sur une autre enfin s’affirmait la beauté

J’ai marché sur les écritures
Je n’avais plus envie de raturer

Michel Cosem « images au cœur roux » (l’Amourier ed.)

*
Colette Gibelin

Et nous voici,
encore une fois,
jetés dans les vendanges et bousculés d’azur,
célébrant la beauté du monde
Nous voici menacés,
dissous, désarmés,
ivres de soleils imparfaits
Iles folles de la nuit,
Iles éclatées
Nous scintillons dans nos défaites
de toute l’insolence de vivre
Quelles sources en marche
Quel acharnement ?
Mains nues,
abandonnées aux drames, aux blessures,
aux caresses,
j’aime la vie jusqu’au désespoir
Terre insensée,
nous t’invoquons, royale
Et nous voici dans ta poussière,
investis, effrités,
clamant encore la joie d’être mortels

*
Automne admirable et trompeur
Fête folle des couleurs
Comme si la terre était pétrie de joie et d’or

Les oiseaux s’en vont vers ailleurs
Ils ont bien tort
Le monde est superbe et fragile

Cette beauté qui s’éparpille
me fait un peu peur
Le ciel est un palais de mille fleurs

Il faut aimer chaque seconde
Vivre est miracle provisoire
emporté par le vent

Colette Gibelin

*
Antonio Gamoneda

HIVER

La neige craque comme du pain chaud
et la lumière est pure comme le regard de certains êtres humains
et je pense au pain et aux regards
tandis que je marche sur la neige.

Aujourd’hui c’est dimanche et il me semble
que le matin n’existe pas uniquement sur la terre
mais qu’il est entré doucement dans ma vie.

Je vois la rivière comme un acier obscur
descendre parmi la neige.
Je vois l’aubépine : flamber le rouge,
l’aigre fruit de janvier.
Et les chênes, sur la terre brûlée,
résister en silence.

Aujourd’hui, dimanche, la terre est semblable
à la beauté, à la nécessité
de ce que j’aime le plus

Antonio Gamoneda, blues castillan, traduit de l’espagnol par Jacques Ancet, édition bilingue, coll. Ibériques, José Corti, 2004, pp. 84 et 85

*
Beauté de ce monde

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.
Les pleurs peuvent inonder toute la vision.
La souffrance Peut enfoncer ses griffes dans ma gorge.
Le regret, L’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
La lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée.
J’ai connu le goût amer de la séparation.
Et l’oubli de l’ami et les veilles auprès du mourant.
Et le retour vide du cimetière.
Et le regard terrible de l’épouse abandonnée.
Et l’âme enténébrée de l’étranger,
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
Mes yeux d’ici-bas. On se demandait: « Résistera-t-il? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
Sombres recouvraient les jardins à mon approche
La femme aimée tournait de loin sa face aveugle
Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
La charrue dans le champ comme un soleil levant,
Félicité, rivière glacée, qui au printemps
S’éveille et les voix chantent dans le marbre
En haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
Si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.
Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
Rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
Car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde,
Il faut jeter bas le masque de la douleur,
Et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
Et les contrées du rire et de la quiétude.
Joyeux, nous marcherons vers la dernière épreuve
Le front dans la clarté, libation de l’espoir,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ilarie Voronca
*
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
A la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

Paul Eluard
L’amour la poésie

*
L’ETRANGER (Jean-Pierre SIMEON)

Je suis né à Paris de parents français :
mon état civil est net
comme une chemise du dimanche.
Mais je suis étranger
plus étranger que l’étranger
à mon pays quand il est
dur et froid comme la pierre
et fermé comme une porte
au ciel changeant des visages.
Je suis étranger à la beauté
qui ne s’offre qu’à son miroir,
étranger à celui qui sonne le tocsin
pour un courant d’air,
étranger forcément
à la douceur d¹un sourire
s¹il dit non.
Etranger vraiment
plus étranger que l’étranger lui-même
au pays qui met son blé et sa lumière
à la cave du coeur.

*
Encore
Un dimanche à rêver
Sur les collines
Encore
Au jardin
L’ombre du frêne
Et la longue lecture
Des riches heures
De l’été
Quand le monde à notre porte
Nous verse en milliers d’éclats
Sa beauté

Hélène Cadou
Si nous allions vers les plages
éd. Rougerie 2003

*
Nuit après nuit, tu scrutes les étoiles. Leur beauté n’est pas le sujet. Les nommer te paraît dérisoire. La distance qui t’en sépare ? Un détail. Tu cherches plutôt à établir avec elles un lien, disons physique. Peu à peu, ton corps se libère de la pesanteur. Ses formes, ses aspérités et sa consistance se dissolvent pour ne laisser place qu’à la conscience organique que tu en as. Il en résulte une extrême concentration allant de pair avec une expansion prodigieuse. Les battements de ton cœur deviennent audibles. Heureusement que tu es seul ! Ils s’élèvent en une colonne d’harmonies naviguant à la vitesse de la lumière. A cette colonne, tu adhères. Tu sais qu’au bout de sa trajectoire elle va rejoindre d’autres battements, une autre colonne d’harmonies venant de ce que l’on appelle communément l’infini. De celui-ci, chaque étoile accrochée là-haut n’est qu’une halte semblable à la tienne. Pour l’heure, tu te réjouis à l’idée de cette correspondance heureuse.
Du moins sa promesse.

Abdellatif Laâbi
Tribulations d’un rêveur attitré
La Différence

*
Une histoire de bleu Jean-Michel Maulpoix Gallimard

On voudrait jardiner ce bleu, puis le recueillir avec des gestes lents dans un tablier de toile ou une corbeille d’osier. Disposer le ciel en bouquets, égrener ses parfums, tenir quelques heures a beauté contre soi et se réconcilier.
… page 35
Bleu de bleu

*
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer, laisser l’inspiration sortir.
Sylvain Tesson in Dans les forêts de Sibérie

*
MI-ROUTE

Il y a un moment précis dans le temps
Où l’homme atteint le milieu de sa vie,
Un fragment de seconde,
Une fugitive parcelle de temps plus rapide qu’un regard,
Plus rapide que le sommet des pâmoisons amoureuses,
Plus rapide que la lumière,
Et l’homme est sensible à ce moment.

De longues avenues entre des frondaisons
S’allongent vers la tour où sommeille une dame
Dont la beauté résiste aux baisers, aux saisons,
Comme une étoile au vent, comme un rocher aux lames.

Un bateau frémissant s’enfonce et gueule.
Au sommet d’un arbre claque un drapeau.
Une femme bien peignée, mais dont les bas tombent sur les souliers
Apparaît au coin d’une rue,
Exaltée, frémissante,
Protégeant de sa main une lampe surannée et qui fume.

Et encore un débardeur ivre chante au coin d’un pont,
Et encore une amante mord les lèvres de son amant,
Et encore un pétale de rose tombe sur un lit vide,
Et encore trois pendules sonnent la même heure
À quelques minutes d’intervalle,
Et encore un homme qui passe dans une rue se retourne
Parce que l’on a crié son prénom,
Mais ce n’est pas lui que cette femme appelle,
Et encore, un ministre en grande tenue,
Désagréablement gêné par le pan de sa chemise coincé entre son pantalon et son caleçon,
Inaugure un orphelinat,
Et encore un camion lancé à toute vitesse
Dans les rues vides de la nuit
Tombe une tomate merveilleuse qui roule dans le ruisseau
Et qui sera balayée plus tard,
Et encore un incendie s’allume au sixième étage d’une maison
Qui flambe au cœur de la ville silencieuse et indifférente,
Et encore un homme entend une chanson
Oubliée depuis longtemps, et l’oubliera de nouveau,
Et encore maintes choses,
Maintes autres choses que l’homme voit à l’instant précis du milieu de sa vie,
Maintes autres choses se déroulent longuement dans le plus court des plus courts instants de la terre,
Il pressent le mystère de cette seconde, de ce fragment de seconde,

Mais il dit « Chassons ces idées noires »,
Et il chasse ces idées noires,
Et que pourrait-il dire,
Et que pourrait-il faire
De mieux ?

Robert Desnos, Domaine public, Gallimard, 1953, p. 249-250.
*
*
De la liberté. FREEDOM, what else ?
On marche

On marche

Et même quand rien ne marche

On marche encore

D’Atlanta à Washington

Des bidonvilles de Brazzaville

Aux ghettos de Soweto

Rosa, Révérend, frère Malcolm

Patrice, Nelson

Rassurez-vous

Vos enfants suivent vos paroles

Et marchent sur vos pas

Vers l’horizon infini

De la liberté

La liberté

Encore et toujours

La liberté

Chère à vos cœurs

La liberté

Marquée au fer rouge

Dans la chair de notre peuple Noir

La liberté

Inscrite dans nos gènes

Indigènes

Et notre ADN

Hommes de paix

Dissidents

Résistants

Dormez peinards

Et n’ayez crainte

Vos enfants suivent vos paroles

Et marchent sur vos pas

Vers l’horizon infini de la liberté

La liberté

Encore et toujours

La liberté

Freedom

What else ?

Liberté

Entends-tu nos chants d’espoir ?

Ce sont les mêmes qui déjà s’élevaient

Au-dessus des champs de coton

Liberté

Nous marchons vers toi

Depuis 400 ans

Et même si les temps ont été durs

Et le sont encore

Parfois

Jamais nous n’avons perdu

Et jamais nous ne perdrons la foi

Nous marchons vers toi

Liberté

Belle, rebelle et fraternelle

Liberté

Terre de mille et une merveilles

Liberté

Noir soleil

Resplendissant comme un joyau de feu

Liberté

Don de Dieu

Dont le cri de tonnerre tourné vers les cieux

Est né de la révolte

Et a enfanté la force, la lutte, et le sens

Liberté

Nous marchons vers toi

Depuis 400 ans

Et même si les temps ont été durs et le sont encore

Parfois

Jamais nous n’avons perdu notre âme

Et jamais nous ne perdrons notre flamme

Demain sera

Jour de noces

Après des siècles d’infidélité

Nos rêves enfin épouseront la réalité

Et nos gosses

Témoins seront de l’avènement d’un nouveau jour

Alors

Les fils et filles du Nord et du Sud

Assis à la même table

Celle de la fraternité

Partageront

Le pain

Le vin

Et l’humanité

Demain sera

Merci

Rosa Parks

À toi je pense inconsciemment

Chaque fois que je monte dans un bus

Et que je m’assois où bon me semble

Merci

Martin Luther King

Aujourd’hui encore ton rêve rassemble

We have a dream

Et ce rêve épousera la réalité

By any means necessary

Merci

Frère Malcolm

Merci

Muhammad Ali

Pour ta fierté et ta liberté de ton

Ton insolence et ton arrogance

Merci

Barack Husssein

Tu casses la baraque

Bon vent

Et quoi qu’il arrive

Merci pour l’élan et l’inspiration

Yes we can

Yes you can

Ange, Maelle, Léa

Vous avez le droit de rêver

Et de tout espérer

Merci

Mandela

Pour toutes ces années sacrifiées

Pour la liberté de ton peuple

Merci

Pour ton abnégation et ta foi

Merci

Sankara, Lumumba

Pour votre courage politique

Vos prises d’opposition

Et votre sens du devoir

Merci

N’krumah

God bless the USA

United States of Africa

Tu vois, ton panafrican dream

A traversé le temps et les frontières d’Accra

Chers poètes, historiens, artistes

Professeurs d’espérance

Vos univers respectifs

Enveloppent le monde noir

De providentielle beauté

À partager avec la terre entière

Césaire

Damas

Fanon

Métellus

Senghor

Glissant

Frankétienne

Baldwin

Vos armes miraculeuses

Sont entre de bonnes mains

Pour ma part

Humblement

Je continuerai d’écrire encore

Jusqu’à l’amor

Jusqu’à la mort

Pour que notre nation nègre

Irradie la planète de la lumière de sa culture

Et qu’elle décrive elle-même

Sa propre histoire

Merci

Cheikh Anta Diop

Merci

Ali Farka Touré

Pour le blues de tes notes

Chanté du Mali au Mississipi

Merci

Billie Holiday

Nina Simone

Pour vos chants de protestations

Contre la ségrégation

Femmes belles et rebelles

Insoumises

Vous êtes des soleils noirs

Vous êtes des soleils noirs

Vous êtes

Des soleils noirs

Vos voix résonnent en nos cœurs

Et « Strange fruit »

Qui nous ancre dans l’histoire du peuple Noir

Nous rappelle

Que nous marchons

Depuis tout ce temps

Quatre siècles

De marche

À l’ombre de la justice, de la paix et de l’égalité

Quatre siècles

De marche

Couverts d’opprobres, d’injures et de boue

Mais nous avons toujours su nous relever

Nous élever

Et nous sommes toujours debout

Libres de rêver

D’espérer

Et de croire

Que demain sera différent

Merci

Bob Marley

Fela Kuti

Pour la puissance de votre sique

Et vos hymnes à la résistance

Repris en chœur de Lagos à Kingston

We get up

We stand up

And nobody but ourselves

Can chakala our dreams again

On marche

On marche

Même quand rien ne marche

On marche encore

Vers l’infini horizon de la liberté

Nous marchons

En quête de nous-mêmes

Et à la rencontre de l’Autre

Qui loin de nous appauvrir

Nous enrichit de sa différence

À condition qu’il ne nie pas

Et respecte la nôtre

À condition qu’il ne nie pas

Et respecte la nôtre

Nous marchons

Nous marchons

Même quand rien ne marche

Nous marchons encore

Sur le grand boulevard des bouleversés

Et en direction du Carrefour des cultures

Nous marchons encore

Vers la liberté

Freedom

What else ?

La liberté

Chère à nos cœurs

La liberté

Marquée au fer rouge

Dans la chair de notre peuple noir

La liberté

Inscrite dans nos gènes

Indigènes

Et notre ADN

Notre liberté

Qui se confond

Avec celle de l’Autre

Cet Autre que nous appelons

Au partage et A la fraternité

Merci

Louis Armstrong

I’m strong

Je suis fort de notre histoire

Je la porte en moi

Comme je porte ma croix, et mes souffrances

À bras-le-corps

Comme je porte mes dreads

Avec la fierté de ceux qui savent

D’où ils viennent

Et ce qu’ils doivent à leur ascendance

AND I THINK TO MYSELF

WHAT A WONDERFUL

BLACK WORLD
Marc Alexandre Oho Bambe
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*
Le cri de la beauté
sur la route lumineuse
les hommes vous attendent

Erwan Gourmelen
éditions Donner à Voir

*
Les grands pins décharnés parlent encore des tempêtes. Ils sont nés pour cela depuis des millénaires et vigies dans les soirs bleus ils ne s’occupent plus de leurs précieuses graines. Ce sont les amis du vent et de la pluie. Ils vont près des gros rochers émeraudes pour se moquer du sable et des modestes coquilles, pour réclamer aux îlots encore plus de beauté, aux horizons encore plus d’espace et de rêverie. Ils sont là au bout du monde avec leurs soifs de transparence.

Michel Cosem
Lieu ultime
Rougerie

*

Sept pierres enneigées
jardin zen dans le courant

Affaissée sur les grands pins
la lourde neige d’avril se rouille
du soleil levant

La beauté n’a pas d’heure
elle frappe à tout œil.
Guy JEAN Terres frontalières du quotidien Éditions Écrits des Hautes-terres, 1999

*
Beauté sauvage,
Le renard parle de désir, d’ivresse, de pillage.
Il se lèche les lèvres sous la lune,
Il hume l’odeur du sang.

Renard brigand,
Renard secrètement complice de l’orage,
Tu assièges mes nuits
Tu occupes les indicibles territoires du songe.

Jean Joubert
Alphabet des ombres
La porte
*
Un vieux fermier chantait :
 » Ah si vous connaissiez
ma pou ou ou ou le
vous en deviendriez
mabou ou ou ou le »

Une poulette chantait :
 » Ah si vous connaissiez
mon mé é é é ec
sa beauté vous clouerait
le bé é é é ec »

Michel Besnier
Mes poules parlent
møtus, 2004

*
Complainte amoureuse

Oui, dès l’instant que je vous vis,
Beauté féroce, vous me plûtes !
De l’amour qu’en vos yeux je pris,
Sur-le-champ vous vous aperçûtes.
Ah ! fallait-il que je vous visse,
Fallait-il que vous me plussiez,
Qu’ingénument je vous le dise,
Qu’avec orgueil vous vous tussiez !
Fallait-il que je vous aimasse,
Que vous me désespérassiez,
Et qu’en vain je m’opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse,
Pour que vous m’assassinassiez !

Alphonse Allais
in
Mille ans de poésie
Poèmes choisis par J.-H. Malineau
Milan, 1999

*
Choeur d’enfants

(à tue-tête et très scandé)

Tout ça qui a commencé
il faut bien que ça finisse :

La maison zon sous l’orage
le bateau dans le naufrage
le voyageur chez les sauvages.

Ce qui s’est manifesté
il faut que ça disparaisse :

feuilles vertes de l’été
espoir jeunesse et beauté
an-ci-en-nes vérités.

Moralité
Si vous ne voulez rien finir
évitez de rien commencer.
Si vous ne voulez pas mourir,
quelques mois avant de naître
faites-vous décommander.

Jean TARDIEU
Le Fleuve caché, Gallimard