PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

frontières

Frontière
frontières

anthologie pour le Printemps des Poètes 2023
*
Un poème de Christophe Condello
Pieds nus dans l’âme
Sommes-nous passerelle
entre tous les humains
entre toutes les époques
un pont suspendu
au-dessus de l’indifférence
ce jardin multicolore
pétri de diversité

si peu nous est offert

pour ouvrir ce passage
qui définitivement
nous guidera

de l’anatomie à l’âme
de la terre au ciel
des nuages aux oiseaux
de soi à nous

couchés sous la Grande Ourse
toundra lumineuse
sans commencement et sans fin
humbles
nous tendons la main

Pieds nus dans l’âme
la vie parfois primitive
s’offre
brutale
se trouve
dans l’intervalle
entre deux ciels laminés

elle s’affirme avec le temps
qui efface
la mémoire de nos sèves

subsiste en elle
un territoire
plus vaste
que toute certitude
un territoire qui pourra recevoir
et la neige
le sexe diaphane des étoiles
et n’être plus
qu’un feu dans la nuit
le souffle de nos moissons

la respiration
de chaque croyance

Il est l’heure de la lumière
nous prenons la route
vers le nord
malgré les tempêtes
celles passées et celles à venir
nous désirons
une présence à l’autre
que plus personne ne parle

à notre place

nous attendons
le premier flocon
comme un baiser
*

1 – Les poètes déclarent : Ni orpheline, ni sans effets, aucune douleur n’a de frontières !
 
2 – Les poètes déclarent que dans l’indéfini de l’univers
se tient l’énigme de notre monde, que dans cette énigme
se tient le mystère du vivant, que dans ce mystère palpite
la poésie des hommes : pas un ne saurait
se voir dépossédé de l’autre !
 
3 – Les poètes déclarent que l’accomplissement mutuel
de l’univers, de la planète, du vivant et des hommes
ne peut s’envisager que dans une horizontale plénitude du vivant
— cette manière d’être au monde par laquelle l’humanité cesse
d’être une menace pour elle-même. Et pour ce qui existe…
 
4 – Les poètes déclarent que par le règne de la puissance actuelle,
sous le fer de cette gloire, ont surgi les défis qui menacent
notre existence sur cette planète ; que, dès lors, tout ce qu’il existe
de sensible de vivant ou d’humain en dessous de notre ciel a le droit,
le devoir, de s’en écarter et de concourir d’une manière très humaine,
ou d’une autre encore bien plus humaine, à sa disparition.
 
5 – Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les
rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence
qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux
 de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert
à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une
célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière
de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette
célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou
bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir,
sa puissance d’exister, se doit d’en prendre
le plus grand soin.
 
6 – Les poètes déclarent qu’en la matière des migrations
individuelles ou collectives, trans-pays, trans-nations et trans-monde,
aucune pénalisation ne saurait être infligée à quiconque,
et pour quoi que ce soit, et qu’aucun délit de
solidarité ne saurait décemment exister.
 
7 – Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie,
l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre
et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire
des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations,
et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons,
celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.
 
8 – Les poètes déclarent qu’une politique de sécurité
qui laisse mourir et qui suspend des libertés individuelles
au nom de l’Ordre public contrevient au principe de
Sûreté que seul peut garantir l’exercice inaliénable
indivisible des Droits fondamentaux.
 
9 – Les poètes déclarent qu’une Constitution nationale
ou supranationale qui n’anticiperait pas les procédures
d’accueil de ceux qui passent qui viennent et qui appellent,
contreviendrait de même manière à la Sûreté de tous.
 
10 – Les poètes déclarent qu’aucun réfugié, chercheur d’asile,
migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé
poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde
sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages,
non pas un cœur tous les cœurs, non pas une âme toutes les âmes.
Qu’il incarne dès lors l’Histoire de toutes nos histoires et
devient par ce fait même un symbole absolu
de l’humaine dignité.
 
11 – Les poètes déclarent que jamais plus un homme
sur cette planète n’aura à fouler une terre étrangère
— toute terre lui sera native —, ni ne restera en marge d’une
citoyenneté — chaque citoyenneté le touchant de ses grâces —,
 et que celle-ci, soucieuse de la diversité du monde,
ne saurait décider des bagages et outils
culturels qu’il lui plaira de choisir.
 
12 – Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances,
un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance ;
que l’enfance est le sel de la terre, le sol de notre sol,
le sang de tous les sangs, que l’enfance est donc partout chez elle,
comme la respiration du vent, le salubre de l’orage,
le fécond de la foudre, prioritaire en tout,
plénière d’emblée et citoyenne d’office.
 
13 – Les poètes déclarent que la Méditerranée entière est désormais
le Lieu d’un hommage à ceux qui y sont morts, qu’elle soutient
de l’assise de ses rives une arche célébrante, ouverte aux vents
et ouverte aux plus infimes lumières, épelant pour tous les lettres
du mot accueil dans toutes les langues, dans
tous les chants, et que ce mot constitue
uniment l’éthique du vivre-monde.
 
14 – Les poètes déclarent que les frontières ne signalent
qu’une partition de rythmes et de saveurs,
qui n’oppose pas mais qui accorde,
qui ne sépare que pour relier,
qui ne distingue que pour rallier,
et que dès lors aucun cerbère, aucun passeur,
n’y trouvera à sévir, aucun désir n’y trouvera à souffrir.
 
15 – Les poètes déclarent que toute Nation est Nation-Relation,
souveraine mais solidaire, offerte au soin de tous
et responsable de tous sur le tapis de ses frontières.
 
16 – Frères migrants, qui le monde vivez, qui le vivez
bien avant nous, les poètes déclarent en votre nom,
que le vouloir commun contre les forces brutes se nourrira
des infimes impulsions. Que l’effort est en chacun dans
l’ordinaire du quotidien. Que le combat de chacun est
le combat de tous. Que le bonheur de tous clignote dans
l’effort et la grâce de chacun, jusqu’à nous dessiner un monde
où ce qui verse et se déverse par-dessus les frontières se transforme
là même, de part et d’autre des murs et de toutes les barrières,
en cent fois cent fois cent millions de lucioles !
— une seule pour maintenir l’espoir à la portée de tous,
les autres pour garantir l’ampleur de cette
beauté contre les forces contraires.
 
Patrick CHAMOISEAU

*
Jeunesse

Tu chantes  !

Pour un temps s’apaise
L’univers en tornade
Que tu portes dans tes flancs

Tu danses  !

Ton corps brûle ses frontières
T’emporte hors de ton corps

Tu cries  !

Ta fureur attise l’âme
des univers éteints

Tous les appels du monde
te traversent jeunesse  !

Tu enfantes le feu

Andrée Chedid
Poème pour un texte
Flammarion
*
J’ai oublié la frontière
Elle court pourtant dans le vide
et n’arrête pas le feu
Elle laisse naître une fleur
accorde le passage au chevreuil
ouvre d’autres raisons de vivre
celle par exemple d’aller voir où s’achève l’hiver
où fleurissent ensemble les amandiers
celle de surprendre un renard au travers de la route
Celle enfin de goûter
sous les volets bleus
le silence des chats
Michel cosem
Inédit 007
*

il faut repartir nu
à la juste mesure
à l’empan
la coudée
déposer sur le sol
la brume des regards
l’œil dessillé
visage contre visage
c’est la peau qui
nous dit la frontière
il faut repartir nus
et pris au dépourvu
ajusté à la nuit
au commerce des mains
porter des toasts
à la lumière…

Monique Domergue
Le siècle s’effondre
Bremont

*
Jalel El Gharbi, poéte tunisien
Poème de l’exil, du monde qui rétrécit et des égorgeurs

Ils sont venus de loin, de très loin, de derrière les dunes
Ils portent des poignards et marchent comme des égorgeurs
Ils ont mis un voile noir sur les visages les plus matinaux
Si je reste encore ils vont me poursuivre jusque chez moi

C’était encore l’aube d’avant
Tout dormait encore les oiseaux les belles et le vent
Si je n’étais pas aussi matinal
J’aurais saisi Kairos par les cheveux
Et je l’aurais traîné loin dans le premier estaminet
Il y a derrière le paravent de la forteresse
De vieux parchemins historiés
Et les amis qui ne dessoûlent pas
Il y a la dame qui a vu mes longues ivresses
Et qui s’est étonnée de me voir plus lucide
A chaque verre, à chaque icône, à chaque perle, à chaque goutte de sang

Faites comme si je n’existais pas
Faites comme si j’étais un métèque

J’ai le temps de demander asile à la poésie
Le temps de revoir les plus belles pages de la vie
Le temps de me dresser seul comme au plus fort de l’orage
Le temps de lire une page d’un roman sur la mer
Le temps de prier dans d’autres langues
Le temps de revoir les plus belles couvertures des  romans de mes seize ans
Le temps de revoir sa belle chevelure
Le temps de rêver d’une île lointaine

D’où viennent-ils ? De quelle caverne sortent-ils ?
Nous lisions le livre et nous n’avions pas d’autres questions
Que celle de l’image et de la syllepse et ses traductions.
Nous ne demandions rien même pas le paradis
Nous ne demandons rien sinon le droit de pêcher
D’étreindre le matin se levant entre Byrsa et Hadrumète

Tenez ! me voici tout nu ! Je n’ai rien hormis la soif
Je ne veux rien hormis les rivages de la dernière jeunesse
Je ne demande rien hormis le vent qui souffle du Nord

Comment sont-ils venus jusqu’ici ?
Du sang a coulé sur la plus haute cime
Des hommes sont morts qui aimaient le voyage, le sourire d’une femme, l’olivier qui pousse
Ils pensaient que nos frontières allaient rétrécir
Et nous voici comme des albatros
Ils pensaient que nous choisirions l’exil
Et voici qu’il nous suffit d’un peu de rouge, d’un peu de blanc
Pour être chez nous. C’est que le monde a rétréci tant nos cœurs se sont élargis.

***
Jalel El Gharbi né en 1958.
Poète, traducteur, universitaire tunisien.
Dernière publication poétique : Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête, aux Editions du Cygne 2010

*
Petite comptine désabusée mais quand même pleine d’espoir à la veille de Noël 2007
et de la nouvelle année 2008

Je voudrais que ma petite comptine
soit une carte de séjour
pour tous ceux qui cherchent asile
pour tous ceux qui ne veulent que partager
notre banquet.

Père Noël, père Noël, tu vois des frontières
de tout là-haut
de ton traîneau ?

Je voudrais que ma petite comptine
soit un vrai test génétique
le seul, le même et l’unique
celui de tous nos frères humains.
Il n’y pas besoin de clé
pour entrer.

Père Noël, père Noël, tu vois des frontières
de tout là-haut
de ton traîneau ?

Je voudrais que les identités
soient simplement humaines,
pas nationales,
pas provinciales,
pas régionales,
pas départementales,
pas cantonales,
humaines, tout simplement humaines.

Père Noël, père Noël, tu vois des frontières
de tout là-haut
de ton traîneau ?
Et, pendant que tu y es,
fais-nous simplement un beau sourire
et souhaite-nous la plus belle,
la plus chaleureuse,
la plus fraternelle des nouvelles années.

Amitiés toutes et tous.

Catherine et René Escudié

*
Titre : Sur le ton exact du désir
Auteur : Emmanuel Flory
Editeur : Rougerie

(Ne prendrai corps
qu’à l’appel de mon nom
prononcé sur le ton exact du désir

Rejoins-moi sans plus attendre
Laisse au lierre
Le soin
De s’éprendre des pierres
Oublie les clés au fond du puits

Ces voyages-là
Se font sans passeport

Nul besoin
De titre de séjour
pour passer la frontière de mes bras

*
Alain Freixe

Lumière d’après la neige

Il neige.
L’air est blanc. La vitre est aux buées. Et j’ai le front embrouillé de noir et de rouge.
Je regarde tomber la neige.
De calmes voitures noires filent dans la nuit. A la frontière. Là où la mort fait sentinelle.
C’est dans mes yeux, ces échardes. Ces images. Ce lit de pierres dans la montagne. Cette valise éventrée. Et ces papiers. Ces cahiers comme un feu froid dont les cendres glissent sur la nuit. Ce ciel raccourci sous le fouet de la lune.

*

Je pense aux pierres. À leur absence de forme sous la neige. Malgré le vent.

Je pense à ce cri perdu répercuté dans le vide de la combe. À tous ces cris suspendus aux épines des villes. Laines de misère sans oiseaux.
Je pense à cette chance : avoir en soi un déchirement possible. Pour que s’y amasse la neige qui tombe. Et qu’on puisse y entende le cri des pierres, des mélèzes et du froid. Celui des hommes. Si près, finalement. Et qui agonisent sous tous les pals du monde.

Je pense aux ombres dont les habillent les sans-regard. À leur façon de prendre pied dans la mémoire. À cette violence du silence quand il leur sert de mur. Et de poteau.

*

Je pense aux mots des poètes. À leurs écrits traversiers. Impair, passe et manque. Passereaux de tous les étés.

Je pense à demain. Quand ça claquera dans la montagne comme en nous sous les coups du dégel. Et que couleront toujours jeunes les eaux vives du jour.

Extraits de Dans les ramas, collection Grammages, L’Amourier, 2007

Dialogues, Comme on tombe amoureux
© Alain Freixe
Freixe (site)
à l’ami,
à Jean-Marie Barnaud,
à celui pour qui « échanger paroles est acte des amoureux »,
1-

On lit. C’est un poème ? Une prose ? On ne sait plus. Une présence, oui. On s’interrompt. On est soudain loin dans le ciel. Ou le corps. On revient sur ses pas. On relit. On va aveugle dans la grande nuit des pages. Ou du monde. Autour cela n’a pas plus de nom que de couleur. Ou tous et toutes. On s’égare. Se perd. On a peur, parfois. On remonte. On est vivant.

2-

Dans un poème, la poésie, c’est quand l’étoffe des mots se déchire. Les pierres du chemin se perdent sous celles, plus impérieuses de la montagne. C’est quand se dérobent, les pas…Non que l’on tombe vraiment mais c’est quand l’on titube. Et boite. Quand soudain on a du mal à respirer parce que l’air que l’on avale est si froid que l’on ne peut plus déglutir. Que la bouche reste ouverte au son froid de l’air qui passe et ouvre quelques fenêtres au cœur qui sommeillait. Laisser entrer l’air. Reprendre souffle. Et rythme. Sauter hors fascination et se vouer à nouveau au discontinu des mots et au cortège que l’on se doit à soi-même. À l’attention que l’on se doit quand on monte et que les mains parfois s’y mettent. Jusqu’à reprendre pied dans le jour. Petit mais qu’on nous prête encore. Fidèle comme cette lumière qui a besoin de tous les mots des poètes pour porter son miel jusqu’à nous.

3-

On approche de la frontière. Le colporteur de vent, mon ami, sait qu’il va lui falloir ruser. Résister. Non se jeter sur. Mais tenir la bonne distance. Celle du rôdeur de crêtes. Qui se penche ici, chancelle là. Avant de tomber. À genoux. Comme on tombe quand on est amoureux. Avant de se relever. Et dans la marche qui s’en suit saluer du coin des yeux le passage du cœur. Cela suffit pour une joie !

P.-S.
Comme on tombe amoureux est paru aux éditions L’attentive dirigées par Eliane Kirscher avec des peintures de Maria Desmée à 19 exemplaires en 2006.

*
Hommage à Guillevic (et son poème « Chanson »)
Petit enfant sage
quand tu trouveras
au-dedans de toi
la porte fermée
souviens-toi que la clé
est dans ta poche percée.
Petit enfant sage
quand tu butteras
au-dedans de toi
contre les hauts murs
qui t’emprisonnent
souviens-toi que tu sais voler
sans jamais avoir appris.
Petit enfant sage
quand tu seras arrêté
au-dedans de toi
par les frontières tracées
par les ombres du passé
souviens-toi que tu es né
sans carte d’identité.
Bernard Friot
*
Sur une seule rime

Un, bis, ter…
Pomm’ de terre !

Un grand militaire
Survolant la terre
En hélocioptère
S’écria : Tonnerre,
Par vingt-six soupières,
Pourquoi des frontières ?

Au diable la guerre !

Jacqueline Held
Un militaire sur une pomme de terre
Gros textes
*

Comment dire

Avec quels mots
la rupture

Ce moment

Et sa brutalité

La frontière
entre avant et après

Ce lieu
barbelé de frais
que soudain
on traverse
en se déchirant

Peut-être
avec ces trois mots-là

Un présent fracturé
Joquel 5 suites pour un no mans land
Editions Colline Inspirée, Kinshasa.
*
On sort

On promène son corps

Une longue houle
de loin en loin
roule
jusqu’aux cheveux

Les caresse

Pourquoi
chercher ainsi
à défricher sans cesse
et l’espace
et le temps
?
Pourquoi
arpenter avec autant de tension
les sentiers du Mercantour
?
Pourquoi
chercher à étreindre
d’un seul regard
360° d’horloge
?
Pourquoi chercher à nommer
chaque aspérité
avec l’aide
des points cardinaux de son corps
?
Pourquoi
s’obstiner
à cribler de mots
le silence
?
Pourquoi tracer tout cela
Avec des signes solubles à l’eau
sinon pour tenter de gommer toute frontière
!
Contre l’écriture
le temps perd un peu de son pouvoir

les livres
éclairent nos solitudes
Joquel 5 suites pour un no mans land, Editions Colline Inspirée, Kinshasa.
*
D’immenses étendues de sables
de soleils
et de vents entremêlés

Des siècles de traces
de pistes
et de combats
engloutis par le déferlement des dunes

Avec pour seule compagne
dans le tumulte incessant du silence
une prière
nous parcourons nomades infinis
la longue et lente noria des puits enfouies

Seule une prière
étoile filante en notre souffle
pour entendre à bout d’espoir
la grimace aigre-douce du chant des poulies

Peuple lent et de tendre noblesse
ta trace est dans l’espace
d’une tonitruante présence

L’homme
marcheur infatigable
abandonne en chemin ses empreintes

Seule une ombre le suit
le poursuit

Les vents de sable
une à une
enfouissent nos légendes
mais le désir des peuples évanouis
résonne encore entre les hautes herbes des savanes oubliées

Entre nos morts ruisselle un désert inouï
autour de moi
leur parole enfin déliée
et libres
j’entends tourbillonner
d’impalpables esprits

Fugaces compagnons de nos civilisations inachevées
demeurons fidèles à nos sentiers
l’éternité s’enfante à perpétuité
et contre toute haine
la parole irrigue l’espérance

Sur les marches de haute frontière
errant d’un pas boueux
un homme en ses fatigues
un homme en son aurore
vient offrir aux libertés
les prénoms de son peuple
Patrick Joquel, Contre toute haine la parole
*
Le chemin t’invite
à franchir toute frontière
Droit vers la lumière

inédit, Patrick Joquel
*
Éphémères du bouquetin
éditions Corps Puce
Patrick Joquel
Ces matins d’hiver sont si limpides que je ne sais plus. J’hésite. Sommes-nous encore vivants ? Déjà morts ? Leur transparence abolit toute frontière. Je me tiens juste. En équilibre sur un filin d’air. Un poumon de chaque côté. Je te rejoins. Enfin. Dans le silence. Nous nous aimons. Nous avons réussi. Comme un premier matin du monde. Et sans effraction
*
Patrick Joquel
maisons bleues
éditions Soc et Foc
Je connais des maisons dont la fierté cache de profondes incertitudes. Elles sont frontières et se dressent, funambules de pierres, aux portes des villages. Sous leurs airs sévères, leurs désirs hésitent et se balancent. La nuit, elles interrogent la voie lactée :
« Devons-nous guetter les orages ou bien garder le secret des fontaines ? Ouvrir l’horizon ou au contraire le clore à deux battants ?
Résister au vent bleu ?
Le suivre ? »

* Patrick Joquel, requiem pour un millénaire, éditions de l’épi de seigle

sur les meules abrasives de leurs frontières
les peuples calfeutrés aiguisent
des phrases de vive haine

ce soir encore
le crépuscule est rouge
et l’olivier fébrile

les hommes n’ont que quelques mots
pour interpeller l’infini
quelques mots dans la nuit
pour marcher éblouis
et tenir dans leurs mains tremblantes
la flamme incandescente de la vie

*
Patrick Joquel, inédit
En lisant le Monde du 13 avril 2022
les soldats sont partis vers l’Est
la capitale reprend des couleurs
après le silence
après les sirènes
après les explosions
après les semaines d’enfermement
les rues bruissent de moteurs
les terrasses offrent au soleil leurs cafés
les commerces rouvrent
on peut à nouveau acheter des fleurs
bien sûr des amis manquent à l’appel
exilés ou morts
bien sûr les hommes encore au front
et l’angoisse de celles qui les attendent
bien sûr le conflit continue
et un effet boomerang reste à craindre
bien sûr la solidarité humanitaire envers ceux qui résistent à l’Est
comme avec ceux qui en ville et alentour ont perdu leur maison
bien sûr tout cela toujours et au quotidien
mais sans les sirènes
sans les fumées
ici
vivre devient possible
ailleurs en Europe
les exilés apprennent de la langue de leur pays d’accueil
cherchent à travailler
gardent contact via les réseaux avec ceux qui sont restés
tremblent chaque matin en allumant leur téléphone
et sourient quand l’interlocuteur aimé répond
que tout va bien

un sentiment d’unité échappe aux frontières
aux nationalités
et si l’on regrette qu’il faille passer par la guerre pour le découvrir
on ne peut que se réjouir de son existence

en lisant le Monde du 14 mars 2022
Le jour d’avant partageait les réseaux sociaux
regardait les séries du moment
le jour d’avant riait
en présentiel ou sur écran
le jour d’avant imaginait des lendemains joyeux
des futurs multipliés
le jour d’avant

le lendemain matin
c’était 15 minutes à boucler un sac
une valise à roulettes
et partir sous le fracas
terreur aux paupières
sans bien comprendre où menait le mot fuir
sur la rive en face
oui bien sûr
de l’autre côté de la frontière
mais
le jour d’après sous tente
rêves pulvérisés
sans repères
sous famille tronquée
sans certitude
comment les imaginer avant hier
?
comment penser à demain
quand l’aujourd’hui s’absente
?
© Patrick Joquel
et d’autres textes sur https://www.patrick-joquel.com/textes/mots-migrateurs/
*
en lisant le monde du 9 mars
un migrant
pourtant blanc
pourtant européen
pourtant chrétien
pourtant éduqué
bref un réfugié quoi
refoulé à une frontière européenne
ça n’existe pas
ça n’existe pas
et pourtant oui
faute de visa
liberté de circuler entravée
une frontière
c’est du sérieux
patte blanche obligatoire
et sourire oblitéré
passeport composté
sinon
passage interdit
une frontière
c’est du sérieux
ça se contrôle
question de protection intérieure
question d’humanité à variabilité aléatoire
aux bons soins de l’élu responsable du pays
et sans majuscule

*

en lisant le Monde, 14 novembre 21
migrants
ton désir d’une vie
se heurte aujourd’hui à de frais barbelés déroulés au Nord de l’Europe
les barbelés aussi explorent de nouvelles frontières
un jour au sud
un autre à l’Est
et maintenant au Nord
jeu géographique et mouvant pour des kilomètres de voyage

tu patauges sur le sol d’une forêt d’automne humide et froide
bloqué
sans rien d’autre que ton sac et ton téléphone à la batterie déchargée
tu es devenu l’arme d’une guerre politique
d’une guerre économique
une arme de chair et d’âme
des gens
au chaud dans leurs bureaux
jouent ta vie à la roulette … ou aux cartes
cynisme à vomir
être humain est-il vraiment une aventure digne d’être vécu
?
je tourne en rond sur mon clavier avec quelques mots en boucle
comment peut-on oser agir ainsi
?
instrumentaliser de manière orchestrée des êtres humains
?
comment
?
à croire que certains n’ont pas le même miroir que nous dans la salle de bain
et quand je dis nous
je sais c’est facile au chaud derrière la baie vitrée
je me range de ton côté
voyageur loin de tout miroir
Patrick Joquel, inédit

*
Patrick Joquel, inédit

bien sûr
la communication bien sûr
la convivialité bien sûr
le collectif budgétaire bien sûr
la mondialisation bien sûr
la pensée unique bien sûr

Bien sûr
il faut gérer les intervalles
tendre vers l’asymptote de la prise de notes
pratiquer la fongibilité asymétrique
ne pas hésiter à rétro-agir
à surfer sur le zapping
à intégrer

Justement
l’intégration des différences
« Mais la peur ! clame un politicien fracturé, la peur des odeurs de l’autre ! »
bien sûr l’autre bien sûr la peur bien sûr

Est-il humainement correct de s’étonner qu’on ferme une usine ici pour en ouvrir une identique au-delà de la frontière
?
Vive l’argent vive l’argent vive l’argent d’hiver
qui s’en va tintant sonnant dans les grands tiroirs caisses

Est-il économiquement correct de suspendre un hamac entre deux oliviers plutôt qu’aux piliers de la Bourse
?
Vive l’argent vive l’argent vive l’argent d’hiver
qui s’en va tintant sonnant dans les grands tiroirs caisses

Est-il socialement correct d’affirmer que l’avenir se conjugue au métissage
?
Est-il poétiquement correct d’écrire ainsi
?

*
Patrick Joquel, inédit
Un bateau lumière
pour gommer toute frontière
et vivre paisible
*
Daniel LEDUC

Étranger, mon frère, je te serre la main
dans l’ombre et la lumière.
Toi qui t’exiles de la terre d’enfance,
de tes proches, de tes vents,
de tes marées d’images ;
toi qui franchis
des frontières invisibles,
et d’autres urticantes,
je te salue
par le sable, l’eau et la pierre.
Ton courage est ta langue,
ta parole est ton dû.
Marche
parmi nous autres –
et si certains te blessent :
ils n’humilient
qu’eux-mêmes.

*
• Monticelli Raphaël

C’était pour dire, Paroles du guet

Pour Jacky COVILLE
Guetteurs postés en bordure de notre monde
Disposés tout le long des frontières de notre monde
Sentinelles vêtues d’écumes et de terres
de fleurs et de feuilles
de pierre et de métal
vous avez connu de la terre la dureté l’odeur l’onctuosité quand elle se mêle à l’eau
la viscosité
vous avez essuyé la force et la charge du feu
Et vous voici pleins d’images et de légendes
Guetteurs des bords du monde
Faites venir jusqu’à nous les paroles du guet…

*
De la liberté. FREEDOM, what else  ?
On marche

On marche

Et même quand rien ne marche

On marche encore

D’Atlanta à Washington

Des bidonvilles de Brazzaville

Aux ghettos de Soweto

Rosa, Révérend, frère Malcolm

Patrice, Nelson

Rassurez-vous

Vos enfants suivent vos paroles

Et marchent sur vos pas

Vers l’horizon infini

De la liberté

La liberté

Encore et toujours

La liberté

Chère à vos cœurs

La liberté

Marquée au fer rouge

Dans la chair de notre peuple Noir

La liberté

Inscrite dans nos gènes

Indigènes

Et notre ADN

Hommes de paix

Dissidents

Résistants

Dormez peinards

Et n’ayez crainte

Vos enfants suivent vos paroles

Et marchent sur vos pas

Vers l’horizon infini de la liberté

La liberté

Encore et toujours

La liberté

Freedom

What else  ?

Liberté

Entends-tu nos chants d’espoir  ?

Ce sont les mêmes qui déjà s’élevaient

Au-dessus des champs de coton

Liberté

Nous marchons vers toi

Depuis 400  ans

Et même si les temps ont été durs

Et le sont encore

Parfois

Jamais nous n’avons perdu

Et jamais nous ne perdrons la foi

Nous marchons vers toi

Liberté

Belle, rebelle et fraternelle

Liberté

Terre de mille et une merveilles

Liberté

Noir soleil

Resplendissant comme un joyau de feu

Liberté

Don de Dieu

Dont le cri de tonnerre tourné vers les cieux

Est né de la révolte

Et a enfanté la force, la lutte, et le sens

Liberté

Nous marchons vers toi

Depuis 400 ans

Et même si les temps ont été durs et le sont encore

Parfois

Jamais nous n’avons perdu notre âme

Et jamais nous ne perdrons notre flamme

Demain sera

Jour de noces

Après des siècles d’infidélité

Nos rêves enfin épouseront la réalité

Et nos gosses

Témoins seront de l’avènement d’un nouveau jour

Alors

Les fils et filles du Nord et du Sud

Assis à la même table

Celle de la fraternité

Partageront

Le pain

Le vin

Et l’humanité

Demain sera

Merci

Rosa Parks

À toi je pense inconsciemment

Chaque fois que je monte dans un bus

Et que je m’assois où bon me semble

Merci

Martin Luther King

Aujourd’hui encore ton rêve rassemble

We have a dream

Et ce rêve épousera la réalité

By any means necessary

Merci

Frère Malcolm

Merci

Muhammad Ali

Pour ta fierté et ta liberté de ton

Ton insolence et ton arrogance

Merci

Barack Husssein

Tu casses la baraque

Bon vent

Et quoi qu’il arrive

Merci pour l’élan et l’inspiration

Yes we can

Yes you can

Ange, Maelle, Léa

Vous avez le droit de rêver

Et de tout espérer

Merci

Mandela

Pour toutes ces années sacrifiées

Pour la liberté de ton peuple

Merci

Pour ton abnégation et ta foi

Merci

Sankara, Lumumba

Pour votre courage politique

Vos prises d’opposition

Et votre sens du devoir

Merci

N’krumah

God bless the USA

United States of Africa

Tu vois, ton panafrican dream

A traversé le temps et les frontières d’Accra

Chers poètes, historiens, artistes

Professeurs d’espérance

Vos univers respectifs

Enveloppent le monde noir

De providentielle beauté

À partager avec la terre entière

Césaire

Damas

Fanon

Métellus

Senghor

Glissant

Frankétienne

Baldwin

Vos armes miraculeuses

Sont entre de bonnes mains

Pour ma part

Humblement

Je continuerai d’écrire encore

Jusqu’à l’amor

Jusqu’à la mort

Pour que notre nation nègre

Irradie la planète de la lumière de sa culture

Et qu’elle décrive elle-même

Sa propre histoire

Merci

Cheikh Anta Diop

Merci

Ali Farka Touré

Pour le blues de tes notes

Chanté du Mali au Mississipi

Merci

Billie Holiday

Nina Simone

Pour vos chants de protestations

Contre la ségrégation

Femmes belles et rebelles

Insoumises

Vous êtes des soleils noirs

Vous êtes des soleils noirs

Vous êtes

Des soleils noirs

Vos voix résonnent en nos cœurs

Et « Strange fruit »

Qui nous ancre dans l’histoire du peuple Noir

Nous rappelle

Que nous marchons

Depuis tout ce temps

Quatre siècles

De marche

À l’ombre de la justice, de la paix et de l’égalité

Quatre siècles

De marche

Couverts d’opprobres, d’injures et de boue

Mais nous avons toujours su nous relever

Nous élever

Et nous sommes toujours debout

Libres de rêver

D’espérer

Et de croire

Que demain sera différent

Merci

Bob Marley

Fela Kuti

Pour la puissance de votre sique

Et vos hymnes à la résistance

Repris en chœur de Lagos à Kingston

We get up

We stand up

And nobody but ourselves

Can chakala our dreams again

On marche

On marche

Même quand rien ne marche

On marche encore

Vers l’infini horizon de la liberté

Nous marchons

En quête de nous-mêmes

Et à la rencontre de l’Autre

Qui loin de nous appauvrir

Nous enrichit de sa différence

À condition qu’il ne nie pas

Et respecte la nôtre

À condition qu’il ne nie pas

Et respecte la nôtre

Nous marchons

Nous marchons

Même quand rien ne marche

Nous marchons encore

Sur le grand boulevard des bouleversés

Et en direction du Carrefour des cultures

Nous marchons encore

Vers la liberté

Freedom

What else  ?

La liberté

Chère à nos cœurs

La liberté

Marquée au fer rouge

Dans la chair de notre peuple noir

La liberté

Inscrite dans nos gènes

Indigènes

Et notre ADN

Notre liberté

Qui se confond

Avec celle de l’Autre

Cet Autre que nous appelons

Au partage et A la fraternité

Merci

Louis Armstrong

I’m strong

Je suis fort de notre histoire

Je la porte en moi

Comme je porte ma croix, et mes souffrances

À bras-le-corps

Comme je porte mes dreads

Avec la fierté de ceux qui savent

D’où ils viennent

Et ce qu’ils doivent à leur ascendance

AND I THINK TO MYSELF

WHAT A WONDERFUL

BLACK WORLD
Marc Alexandre Oho Bambe$

*
 Les sabliers m’ont livré leurs secrets
Ils m’ont dit que la ville repose sur leurs épaules
Et qu’ils ont beau voyager dans le ciel
Ils ne peuvent oublier leurs racines
Que Pointe-à-Pitre ne mourra pas
Que même les yeux nostalgiques
Regardent demain et confectionnent le temps
Ils m’ont dit
Qu’elle s’installe en nous comme un cœur
Ville-papillon
A l’étroit dans sa fleur
Ville-poésie
Si large dans ses mots
Qu’elle tire sa force de la mer
Assise à ses côtés
Qu’elle a traversé les cyclones
Les tremblements de terre
Les incendies
A pieds nus
Qu’elle connaît son désordre et sa fièvre
Ses poètes
Ses chansons
Les mendiants qui déposent la lumière du soleil
Sur un carton de nuit
Les putains que la nuit creuse sans répit
Les petits restaurants où la vie fait l’amour
Les frontières poreuses du plaisir
Les seins crémeux d’une marchande de sorbet
Les sabliers m’ont livré leurs secrets
Ils m’ont dit
Que Pointe-à-Pitre c’est la Guadeloupe
Un cœur pétri de légendes et de contes
L’anneau des désirades
Un rhum sec et turbulent
Une odeur de mangroves et d’aisselles
Un nombril lumineux
Une cadence où vibrent les tourbilons du pssé
El les fureurs d’aujourd’hui
Qu’on pouvait lire dans ses entrailles
Inclinaison du jour
Sur les toits de tôle
Les feuilles de l’arbre-à-pain qui allaite une cour
Le chant du coq qui n’a rien oublié
Des écorchures de l’aube
Ni de l’odeur du café noir
Les sabliers m’ont dit
Il n’y a ps de petites villes
La ville est une âme fabuleuse
Un beau livre d’histoire
Regarde ta ville
Tu verras ton visage

Ernest Pépin
odyssée de la ville

*
Home

« Personne ne quitte sa maison à moins
Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin
Tu ne cours vers la frontière
Que lorsque toute la ville court également
Avec tes voisins qui courent plus vite que toi
Le garçon avec qui tu es allée à l’école
Qui t’a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine
Porte une arme plus grande que son corps
Tu pars de chez toi
Quand ta maison ne te permet plus de rester.
Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas
Du feu sous tes pieds
Du sang chaud dans ton ventre
C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire
Jusqu’à ce que la lame ne soit
Sur ton cou
Et même alors tu portes encore l’hymne national
Dans ta voix
Quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d’un aéroport
En sanglotant à chaque bouchée de papier
Pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière
Il faut que tu comprennes
Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau
A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme
Personne ne se brûle le bout des doigts
Sous des trains
Entre des wagons
Personne ne passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion
En se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus
Soient plus qu’un voyage
Personne ne rampe sous un grillage
Personne ne veut être battu
Pris en pitié
Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ou la prison
Parce que la prison est plus sûre
Qu’une ville en feu
Et qu’un maton
Dans la nuit
Vaut mieux que toute une cargaison
D’hommes qui ressemblent à ton père
Personne ne vivrait ça
Personne ne le supporterait
Personne n’a la peau assez tannée
Rentrez chez vous
Les noirs
Les réfugiés
Les sales immigrés
Les demandeurs d’asile
Qui sucent le sang de notre pays
Ils sentent bizarre
Sauvages
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant
Ils veulent faire pareil ici
Comment les mots
Les sales regards
Peuvent te glisser sur le dos
Peut-être parce leur souffle est plus doux
Qu’un membre arraché
Ou parce que ces mots sont plus tendres
Que quatorze hommes entre
Tes jambes
Ou ces insultes sont plus faciles
A digérer
Qu’un os
Que ton corps d’enfant
En miettes
Je veux rentrer chez moi
Mais ma maison est comme la gueule d’un requin
Ma maison, c’est le baril d’un pistolet
Et personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage
A moins que ta maison ne dise
A tes jambes de courir plus vite
De laisser tes habits derrière toi
De ramper à travers le désert
De traverser les océans
Noyé
Sauvé
Avoir faim
Mendier
Oublier sa fierté
Ta survie est plus importante
Personne ne quitte sa maison jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille
Qui te dit
Pars
Pars d’ici tout de suite
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Ce sera plus sûr qu’ici »

Warsan Shire ( Poétesse somalienne)

*
Bienheureux les fleuves
qui n’ont pas de frontières
et bienheureux les vents
qui sautent les murailles :
ils sont du pays où ils respirent

Bienheureuse la nuit
que partout on accueille
comme une amie de toujours
et bienheureux le chêne
qui partage son hasard
avec le tremble et l’églantier

Ah faites-moi un homme
comme une rivière
comme un vent comme un arbre
jouissant du droit du ciel

citoyen du songe
où son regard se pose

Jean-Pierre SIMÉON
Sans frontières fixes, Cheyne, poèmes pour grandir

*

Avant la frontière
j’écris un poème en fraude
Au fond de ma poche

Jean-Claude TOUZEIL
Haïkus doubleS, l’épi de seigle
*
Utopies premières

Ressusciter la mer Morte
Apprendre par cœur les dernières décimales de pi
Remonter les chutes du Niagara en patins à roulettes
Faire un bouquet de roses des sables
Allonger l’espérance de vie des bonhommes de neige
Consoler une langue orpheline

Donner la patte au renard qui passe
Dialoguer toute la nuit avec la chouette hulotte
Arranger les bidons du chauffeur-laitier
Secourir les issues
Attendre un signe fort de l’arbre d’en face
Migrer avec les grues cendrées
Demander l’heure en tournant treize fois
dans le sens inverse des aiguilles d’une montre

Marcher vraiment sur des œufs
Attraper une étoile filante avec un filet à papillons
Prendre un nuage au lasso pour faire le tour du monde
Dissoudre les frontières
Enterrer la hache de guerre et ne jamais la retrouver
Noter l’ineffable
Écrire un poème au nez rouge
Écouter jusqu’au bout la symphonie inachevée…

Jean-Claude Touzeil
Poètes en val
*
SOLITUDE
Solitude, tristesse de mon âge,
Je te parle à voix basse
Pour ne pas effrayer
Mes réserves d’années
Où vont mes pas chargés de trop d’espace.
Voici que j’apprends de mémoire folle
Les derniers mouvements de l’écriture,
Ceux qui repoussent en vain l’avenir
Où palissent les couleurs de l’automne
Servantes du silence des ailleurs.
Tout devient ralentissement
Et mes amours elles-mêmes
Effacent leurs voyelles les plus tendres.
Maintenant, l’ultime frontière
Est à franchir, mais tous les passeports
Hélas ! demeurent périmés.
Un songe encore m’oblige à fouiller
D’inutiles bagages !

Orhan Veli
*