PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

Merret

Merrett à Coucy le Château
©Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com
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Jeudi 21 septembre 2 017
Paris. Gare du Nord. Un jeudi après-midi. Jamais aucun de ses rêves n’avait déposé Merrett sur une case de Monopoly. Ses rêves le promenaient sur les pentes du Mercantour, le funambulaient sur les crêtes ou le contemplaient sur les sommets. Ski de randonnée, marche ou escalade, il désirait connaître tous les vallons, tous les sommets, toutes les aiguilles de la chaîne frontalière. C’était sa joie totale et absolue que d’être au sommet d’une montagne.

En ce jeudi 21 septembre 2 017, à 14h14, gare du Nord à Paris, il écoutait un vieux pianiste chanter Summertime. Il attendait le train pour rejoindre Coucy-le-Château. Autour de lui, la foule avec des centaines d’aventures génétiques diversifiées, colorées, pressées. Des escalators, des boutiques, des sandwiches, du béton lisse et la rumeur d’un monde en mouvement.

Coucy-le-Château, il ne savait rien de cette petite ville avant que Cathy, la documentaliste du Collège Léon Droussent ne le contacte en juin dernier pour lui proposer de participer au projet « A Coucy, tout le monde fait le mur ». En effet, tous les murs du collège avaient été équipés pour l’escalade. Il ne restait plus aux collégiens, au Principal et à toute l’équipe éducative, des agents aux professeurs à découvrir la verticalité, l’équilibre et la solidarité.

Cathy avait découvert les compétences de Merrett via un documentaire sur le Mercantour dans lequel il tricotait avec les aiguilles du Ponset. Un reportage réalisé par la chaîne internationale de sport Crisps, beer and sofa. Le jeune grimpeur lui avait plu. Elle avait montré l’émission aux professeurs du Collège et le Principal s’était organisé avec le lycée de la Montagne de Valdeblore où étudiait Merret pour organiser deux stages durant l’année scolaire et au printemps le séjour d’une classe de 3e à Valdeblore. Le travail de Merrett serait validé en pratique et en pédagogie. Pour un jeune homme qui voulait devenir guide, c’était une première en or.
Voilà pourquoi Merrett attendait gare du Nord à Paris un TER en direction Anizy/Pinon. La gare la plus proche de sa destination finale.

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Vendredi 22 septembre 2 017
La première matinée Merrett explora les différents murs du Collège, découvrit les prises, les niveaux d’engagement. Rien à redire, ceux qui avaient conçu et installé ces murs d’escalade connaissaient leur affaire. Du plus facile aux vraiment ardus, tous les niveaux se présentaient sur les différentes parois et on pouvait varier à l’infini ou presque les itinéraires de montée. Côté sécurité, tout avait été pensé pour que les élèves échappent aux dangers de la pesanteur.

Pendant qu’il explorait ainsi, les élèves, dans la cour ou par les fenêtres, le regardaient. Plusieurs classes stoppèrent carrément les cours pour venir observer le spider boy comme l’avait surnommé une élève.

A onze heures, Cathy donna son programme à Merrett. Il commencerait dès 13h, par deux heures avec une classe de 3e, avec leurs professeurs de français et d’anglais, Sarah et Cédric. Il aurait ensuite cette classe une heure tous les jours car elle avait été choisie pour partir au printemps dans le Mercantour.

Après les cours, Merrett rentra à l’hôtel Bellevue où le collège avait négocié une petite chambre et les repas. Il faisait beau, il en profita pour longer les murailles des ruines du château de Coucy. Personne, à part une vieille femme avec un panier en osier. Côté Ouest, il restait deux hauts murs qui donnaient une idée de la taille du bâtiment à sa grande époque. Les ruines des tours impressionnaient le garçon. Il croisa un petit troupeau de chèvres et se sentit comme chez lui avec elles. Puis il rentra à sa chambre d’hôtel, se doucha et en attendant l’heure du repas regarda Crisps beer and sofa. Un match de foot, il n’aimait pas trop mais quand on est seul et loin de chez soi…

On toqua à la porte. Merrett ouvrit. C’était le jeune serveur, un garçon à peine plus âgé que lui, blond et souriant :
• On a pensé avec Hugo le chef, que ce serait plus sympa pour toi de manger avec nous plutôt que tout seul comme hier, si ça te dit ?
• D’accord.
Ils descendirent et s’attablèrent tous les trois.
• Cuisses de canard et patates, annonça Hugo.
• Alors cette première journée ? demanda le blond.
• Bien. Les 3e étaient un peu intimidés par le mur, mais contents d’essayer. Je crois qu’on va bien s’amuser.
• Au fait moi, c’est Léo. Et toi, je sais, Merrett.
• Tu me devances dans l’ordre alphabétique.

Merrett questionnait beaucoup à propos du château.
• Je vois que le château t’appelle. Après le service, proposa Léo, je viens te chercher, et on y va.

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• Tiens ! Prends cette frontale ! ordonna Léo. Et suis-moi.
Ils passèrent la porte de Laon et tournèrent aussitôt à droite longeant le rempart. Dans l’ombre de la tour une vieille silhouette voûtée ricanait en silence.
• Tu vois cette porte ? demanda Léo.
Il n’en restait que l’encadrement et le linteau.
• L’autre jour, je suis passé dessous. J’avais envie de pisser. Et tu vas voir, donne-moi la main.

Ils traversèrent la porte. En lieu et place de la végétation d’herbes et de ronces qu’ils y voyaient l’instant d’avant, il faisait grand jour et des dizaines d’hommes de tous les âges s’affairaient à construire le rempart. Il était presque terminé.
• C’est incroyable, murmura Merrett.
• L’autre fois, quand je suis passé, j’étais au milieu d’une bataille. J’ai vite repassé la porte. Le temps de calmer ma frayeur, je l’ai franchie à nouveau. Ce coup-ci, il y avait des canons avec leurs servants. Il neigeait. Personne ne m’a vu.
• Regarde ! On porte des habits d’époque. Incroyable.
• J’aime bien. Et ça te va bien aussi ce vert moulant.
• Qu’est-ce que tu crois, petit, tremblait une vieille voix d’ombre, quand je joue, je m’applique.
• En tout cas, c’est pratique : on n’est pas gêné pour bouger. Si je me souviens bien les remparts et le premier château avec ses quatre tours ont été construits entre 1225 et 1230 sous l’impulsion d’Enguerrand III.
• Comment tu le sais ?
• J’ai lu des trucs sur Coucy avant de venir ici. Sur la toile.
• Tu es un curieux toi.
• L’habitude d’étudier la montagne, la météo. En escalade, on ne laisse rien au hasard. Mais cette porte ?
• Elle ne marche pas à tous les coups. J’étais déjà venu pisser là auparavant, et il ne s’était rien passé. Mais l’autre fois, paf ! et là aussi repaf ! Pourquoi ? J’en sais rien. Mais ça marche ! et pour toi aussi. C’est cool. On rentre ?
• Non, c’est trop incroyable.
• Je te parle pas de l’hôtel, on rentre oui, mais dans le château.
• Ok.

Ils repassèrent par la porte de Laon, bien défendue par sa barbacane et entrèrent dans l’enceinte fortifiée. Ils traversèrent des campements parmi des chèvres et des poules bavardes, au centre des femmes affairées à cuisiner pour toute cette troupe de bâtisseurs. Au bout du village, la porte de Maître Odon était ouverte. Ils entrèrent dans le bourg. Une longue allée en terre battue, bordée d’habitations, menait à l’église du XIIIe siècle. Une dame superbement vêtue en sortait. Le seigneur de Coucy, Enguerrand 3, l’accompagnait. Ils se dirigeaient vers le chantier du château.
• C’est Blanche de Castille, je parie. Elle vient demander à Enguerrand III de faire allégeance à son fils, le futur saint Louis.
• Oui, pendant la régence, Enguerrand aurait bien voulu piquer la place au petit Louis, mais finalement il s’est contenté de Coucy.
• L’héritage de l’évêque Rémi au temps de Clovis et du vase de Soissons, quand même. On est au cœur de l’Histoire de France
• Blanche va le conforter dans sa Seigneurie. Echange de bons procédés.

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Samedi 23 septembre 2 017
Quand Merrett se réveilla dans son lit le samedi matin, il se demandait s’il avait rêvé… Il noya son doute d’abord sous une douche bien chaude, puis avec un solide petit déjeuner.
Le soleil jouait avec les brumes matinales, il décida de l’accompagner en courant autour du château. Il éparpilla au premier passage le petit troupeau de chèvres ; elles s’habituèrent à lui rapidement et à son troisième tour ne s’occupaient plus du tout du coureur, broutant tranquillement. A chaque tour, il passait sans la voir devant une vieille femme toute tordue et occupée à couper de l’herbe pour ses lapins. A la fin du dixième tour, il était en nage mais la question de la porte spatio-temporelle taquinait toujours son esprit.

Il la franchit à nouveau et se retrouva en pleine nuit. Dans la basse-cour des feux trouaient la nuit et veillaient sur le sommeil des maçons et autres artisans, ouvriers du chantier. Certains dormaient emmitouflés à la belle étoile et les autres dormaient sous des abris de fortune ou dans les maisons du bourg. La porte de la forteresse était ouverte. Un garde veillait. Il passa quand même, par le côté du pont levis, se tenant en équilibre accroché du bout des doigts aux anfractuosités des pierres et aucun garde ne l’entendit.

Les tours et les remparts étaient finis. Ils pesaient de toutes leurs forces sur la nuit et la campagne alentour. Les appartements seigneuriaux les longeaient. La famille d’Enguerrand et ses proches y résidaient déjà : des fenêtres éclairées en témoignaient. Il n’osa pas rentrer à l’intérieur.

Avant de repasser la porte et de revenir au XXIe siècle, Merrett voulut s’emparer du couteau d’un dormeur. Il n’aimait pas ce geste de vol mais il voulait avoir le cœur net. S’il rêvait, le couteau ne resterait pas dans sa poche… A moins qu’il ne voyage pas à travers le temps, et dans ce cas, ça ne servait à rien. Il renonça. Il eut une petite hésitation avant de franchir la porte : et si elle le ramenait à une autre époque que la sienne ? S’il se perdait dans les labyrinthes du temps ? Un seul moyen de la savoir : passer !

Il passa et retrouva Coucy comme il l’avait quitté. Soulagé, il entra dans le Bellevue pour manger. En lui apportant son assiette, Léo demanda :
• Tu y es retournée alors ?
• Retourné où ? demanda Sylvia, la seconde serveuse du Bellevue. Au château, c’est ça ?! Combien de fois Léo faudra-t-il te dire que c’est dangereux. Dan Ge Reux. C’est de la sorcellerie.
• Allo ! cria Hugo le cuisinier. C’est prêt pour la neuf !!

Samedi midi, le restaurant et l’hôtel était complet. Merrett mangea rapidement et fila s’offrir une bonne sieste. Besoin de dormir après toutes ces aventures. Le soir, il dîna avec Sylvia et Hugo sans parler un seul instant de la porte.

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Dimanche 24 septembre 2 017
La réception d’un sms le réveilla. Le petit matin étirait ses brumes à la fenêtre. C’était Léo. « Rdv à la porte vers 10h07 ». « Ok » et il se rendormit aussitôt.

Cette fois-ci le donjon était fini. Imposant. Majestueux. Enorme.
• C’était le plus haut donjon du pays !
• Ah oui, je me souviens : plus haut que celui du roi au Louvre. Tu as déjà été au Louvre ?
• Non.
• Moi, non plus. On ira ensemble un de ces jours si tu veux.

Les drapeaux étaient en berne. Le village était désert. Seuls quelques gardes veillaient les remparts. Soudain, la cloche de la chapelle du château sonna le glas. Enguerrand 3, un des seigneurs les plus puissants du Royaume, un des plus craints et des plus respectés était mort. Il avait une soixantaine d’années, toujours vif, toujours gaillard. Un accident stupide : un cheval qui cabre, un cavalier qui chute et son épée qui remplit son rôle en transperçant son maître.

Le cercueil sortait de la chapelle et traversait ensuite la salle des Preux porté par quatre hauts chevaliers de Coucy suivi de la famille proche. Ensuite, il descendit dans la cour et les chevaliers, soldats, moines, et villageois, tous suivaient tête basse et larme à l’œil. Ils accompagnaient leur seigneur à sa dernière demeure.
• 1 242, mort accidentelle du seigneur Enguerrand III, murmura Merrett.
• Quel type extraordinaire ! murmura Léo. Régner aussi longtemps et sur un aussi grand territoire. Construire cet immense château.
• Et mourir aussi bêtement. La vie se moque de nous et nous sommes peu de choses. Peut-être es-tu de la famille d’Enguerrand ?
• Et cela expliquerait pourquoi je peux franchir la porte, oui, ça se tient, souriait Léo.
• Et moi ?
• Je t’ai tenu la main. La main d’un seigneur est toute puissante Merrett. Toute puissante.
• Et les chevilles ?

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Lundi 25 septembre 2 017

Merrett se réveilla dans son lit d’hôtel. En pleine forme. Il ne comprenait pas comment ses virées nocturnes dans le passé ne laissaient aucune trace de fatigue dans son corps. Il ne cherchait pas non plus. Une longue journée de cours d’escalade l’attendait au collège. Il connaissait son programme par cœur. Une classe par heure, divisée en trois groupes et chaque groupe en binôme : l’un grimperait et l’autre assurerait. Avec lui, pour surveiller, assurer la sécurité autant que les apprentissages, deux professeurs : celui d’EPS et un autre. Il récapitula : d’abord les 3e phare du projet, ensuite les deux cm2 de Coucy, puis une classe de 6e ; l’après-midi une 5e, une 4e et une autre 3e. « Journée bien remplie, faudra assurer » pensa-t-il.

Il s’habilla rapidement, engloutit un savoureux petit déjeuner : jambon/fromage et pain ; croissant; fruits secs et café ; avec la presse locale pour compagnie. Ensuite, il descendit la route du Collège dans une légère brume « à l’accent écossais » se murmura-t-il en se remémorant son premier séjour dans les Highlands, aux saveurs de bière et au surprenant goût tourbé de son premier whisky d’Islay.

Dans la salle des professeurs, il se servit un café à la machine et se cala le dos contre le radiateur pour observer.
• Bonjour Merrett, s’approcha Cathy. Tout va comme tu veux ? 
• Oui, Cathy. Je bois le café et je commence à sortir le matériel.
• La première classe le fera, tu sais.
• Je sais, mais c’est comme ça : la sécurité passe par la gestion du matériel.
• C’est vrai. Un cours bien préparé, normalement, ça fonctionne mieux. Mais, dis-moi, je te voyais sourire avec ton café à la main. Qu’est-ce qui t’amuse ici ?
• C’est que là, je joue au prof. Café et tout le bazar. Dans une semaine, je retourne au lycée, de l’autre côté de la barrière, et j’aurai un autre regard sur mes professeurs. C’est drôle.
• On n’est que des humains, tous.
• Certains profs sont plus humains que d’autres. Ici, je suis du bon côté du stylo rouge même si je n’ai pas vos soucis d’évaluation. Ça m’amuse aussi de voir les regards des élèves sur moi.
• Pour eux, tu es le héros. Ils ont tous vu le reportage de Crisps, beer and sofa et certains plusieurs fois. Ce projet les porte et fédère tout le collège. C’est génial !
• Je sais. T’inquiète pas je jouerai mon rôle. Tu passes dans la journée ?
• Seulement entre midi et treize heures. J’ai des classes toute la journée au CDI, mais à la pause, je passe te donner un coup de main.
• Très bien. Pendant la pause, je ne garderai qu’un mur ouvert à la grimpe, par sécurité. Mais on ne sera pas trop de deux. Sauf si tu veux grimper aussi.
• N’oublie pas que j’ai le vertige sur un tabouret.
• Faut pas que les souris entrent chez toi Cathy alors.
• J’habite au premier.
• Ouf. Allez à plus.

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Quand Merrett et Léo passèrent la porte cette nuit-là, ils se retrouvèrent dans une légère brume d’aurore. Les tours portaient leur écharpe. Les trois portes de Coucy étaient encore fermées.
• Je ne vais pas attendre, dit Léo. Je rentre au XXIe siècle.
• Je rentre aussi, mais par-là ! montra Merrett.
• Par le rempart ? Tu es fou !
• Ils ne peuvent pas me voir. C’est un angle mort. Je ne risque rien.
• Mais c’est vertical !
• Tu oublies qui je suis.
• Et comment tu t’assures ?
• Je ne m’assure pas. Mains nues.

Finalement Léo resta pour regarder. Il trembla tout au long de l’ascension de son ami et souffla de soulagement quand il le vit basculer de l’autre côté du créneau. Quelques minutes plus tard, une corde glissait le long des pierres. Léo grimpa à son tour, juste avec les bras.
• Faut toujours que tu fasses le malin. Tu aurais pu te servir des pieds !
• Tu peux parler. Mais la corde ?
• Chance : elle m’attendait là, bien lovée sur elle-même.
Dans un recoin sombre de la tour, une vieille ombre se frottait les mains :
• Je pense à tout, petit.

Du chemin de ronde ils contemplaient tout un village fantomatique. Sur l’esplanade, juste devant la seconde porte, des feux crachotaient sous la brume humide : des gens dormaient enroulés dans leurs couvertures. Ils descendirent et dans la ruelle un chien s’approcha, renifla, grogna et lança un bref jappement avant de les suivre. Quand Merrett renversa un seau, le chien rassura la femme qui était sortie voir ce qui se passait. Les deux garçons s’étaient fondus dans l’obscurité.

La seconde porte était ouverte. Ils passèrent comme deux ombres entre les gardes somnolents. Des tentes abritaient la garnison du seigneur de Coucy. Celle des cuisines résonnaient déjà de bruits : le clairon sonnerait avec le lever du soleil.

La porte du château était fermée. Trois gardes veillaient chacun dans sa guérite. La brume s’éclaircissait lentement. Les coqs chantaient. Des voix soulevaient le silence des toiles. Les soldats sortaient de ses rêves.
Ils retournèrent au village. Le maréchal-ferrant réveillait son feu. Pour lui, comme pour d’autres, la journée commençait déjà. Les ruelles, désertes tout à l’heure, prenaient corps.
• Filons vers les remparts. Il y a moins de monde.

Ils prirent les escaliers pour retrouver le chemin de ronde et se caler contre les pierres. Ils regardaient le château se réveiller. Là-bas, le donjon veillait, hautain et rond. Fermé sur lui-même. Derrière les appartements du seigneur et de sa suite avec de petites fenêtres aux lumières vacillantes de bougies.

• C’est un sacré truc quand même ! souffla Merrett.
• Attend le jour où on entrera dans la salle des preux, sourit Léo.
Le clairon sonna. Ils partirent.

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Mardi 26 septembre 2 017

Quand ils franchirent la porte spatio-temporelle, le soleil du matin brillait. Les perles de rosée au sol étincelaient. Une petite buée s’échappait de leurs bouches.
• Regarde : il y a eu du changement.
• C’est la rénovation moderne d’Enguerrand VII, on est au XIVe siècle. Fin XIVe.

Dans la cour du château, adossé au rempart nord, la nouvelle demeure prenait le soleil toute la journée. Merrett et Léo entrèrent par la porte grande ouverte. Ils montèrent à l’étage. Personne : la table attendait. Des céréales, des noix, des tranches de charcuterie, du pain. Une cruche de lait chaud fumait. Des bruits de voix, de pas au-dessus et dans l’escalier. Ils se cachèrent dans le couloir opposé.

Des enfants giclèrent joyeux dans la salle, suivis d’une dame. Ils se servirent en riant. Quelques instants plus tard, ils filaient dehors comme des moineaux.
Le seigneur et sa dame s’installèrent ensuite pour leur premier repas. Le chef de la garnison du château, et d’autres responsables les rejoignirent.
• Les paysans attendent déjà pour vous rendre hommage et vous apporter leur part de récolte, seigneur.
• Je les recevrai après la prière, sur mon siège lion.
• Deux arbitrages également seront nécessaires, une histoire de récolte abîmée entre deux paysans et leurs vaches.
• Ils passeront en dernier, ordonna le seigneur. Ils devraient être capables de s’arranger entre eux, bon sang. Ce ne sont pas des enfants.

Merrett et Léo les suivirent jusqu’à la chapelle. Ils passèrent par la grande salle des Preux. Elle était immense. Immense et lumineuse. Enguerrand VII avait fait ouvrir de larges fenêtres à l’ouest et la lumière traversant la verrière sud caressait les pierres, les boiseries, les statues. Il y en avait neuf. Neuf preux ! Trois héros païens : Hector, Alexandre le Grand et Jules César ; trois héros de l’Ancien Testament : Josué, le roi David et Judas Maccabée ; trois héros chrétiens : le roi Arthur, Charlemagne, Godefroi de Bouillon.
Elles accentuaient la grandeur solennelle de la pièce. Le haut plafond tout en bois avait la forme d’une carène inversée.
• Gigantesque ! murmura Merrett impressionné. Léo mit son doigt sur la bouche.
Ils pénétrèrent dans la chapelle et le prêtre commença la prière du matin.

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Mercredi 27 septembre 2 017

- Tu as de la documentation sur le château ? demanda Merrett.
- Je vais te chercher ça, répondit Cathy.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme lisait un résumé de l’histoire du château de Coucy.
• Incroyable ! Enguerrand VII meurt sans héritier. Le château est acheté par un Louis d’Orléans. Le premier du nom. Arrière-grand-père de François premier. Les Orléans vont réussir ce que les Enguerrand cherchaient : de Coucy, devenir roi de France. Quelle histoire ce château !

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Le soir même, Sylvia avait enfin osé les accompagner, ils entrèrent tous les trois dans la grande salle des Preux. Louis d’Orléans y donnait une fête. Entre les immenses statues de chevaliers, des jongleurs colorés imposaient leur rythme à des balles et autres objets. Au fond, sur une estrade, un petit groupe de musiciens alternaient des airs de danse avec des morceaux plus mélancoliques. A travers les grandes fenêtres, un rêveur, s’il y en avait un, aurait pu compter les étoiles. Les invités discutaient par petits groupes, dansaient ou ripaillaient autour d’une des tables dressées le long des murs.
• J’ai faim, murmura Léo.
• Fais gaffe à ne pas tacher ta belle tunique blanche, se moqua Sylvia.

Que choisir ? un des pâtés ? du jambon cru ? de la soupe ? du ragoût ? du rôti ? quel fromage ? C’était une table de fête, riche et colorée… Il goûta chaque charcuterie et choisit finalement une terrine de lièvre pour en tartiner deux larges tranches de pain. Il en porta une à Merrett qui contemplait le haut plafond tout en bois.
• On dirait une coque de bateau. C’est magnifique !
• Tiens, mange ! C’est du lièvre et du bon !
• Et pour boire ?
• Un lait de chèvre.
• Bien seigneur Merrett, il s’inclina dans un léger sourire. Je m’en occupe.

Il revint avec deux pichets de lait de chèvre tiède.
• Un régal ! murmura Merrett.
• Je confirme.

Une jeune fille les rejoignit un peu plus tard et commença à leur parler. Elle en avait manifestement après le blond Léo.
• Attention Léo, souviens-toi : on ne doit absolument pas intervenir sinon on risque de modifier notre présent. On regarde, mais on ne touche à rien.
• C’est dommage Merrett, bien dommage.
• C’est vrai qu’elle est belle comme une princesse de nos contes d’enfant.
• C’est ça, mon vieux. C’est ça. Et bien regarde : je vais danser avec mes rêves de gosse.

Léo prit la main de la jeune fille et l’entraîna vers les danseurs. Merrett les regarda danser en souriant. Léo n’était pas du tout dans le rythme de l’époque. Le rock et toutes ces sortes de musique étaient encore loin. Ce fut un fiasco complet. La jeune fille glissa des mains de Léo et fila vers ses compagnes :
• Il danse comme un paysan. C’est sûrement un paysan, un apprenti forgeron ou quoi. Je ne sais pas comment il est entré, mais je vais le faire chasser du château, cet imposteur.
• Il est temps de filer Léo.

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• Il faut qu’on se montre plus discrets Léo ! conclut Merrett.
• Dommage…
• Et tu aurais changé le cours de l’Histoire. On ne serait peut-être pas nés si tu lui avais fait un enfant, ajouta Sylvia.
• Ç’aurait été dommage ça aussi : je suis quand même assez réussi comme spécimen.
• Ça va les chevilles, se moqua Sylvia.
• Et toi, au fait, où tu étais ? demanda Merrett.
• Tu ne me croiras jamais.
• Vas-y !
• Avec Louis d’Orléans. C’est qu’il me harcelait, le bougre ! Et devant tout le monde. Il a voulu m’embrasser, je me suis dérobée avec grâce et je me suis échappée d’un air coquin.
• Oui, faut vraiment qu’on se montre plus discret la prochaine fois.
• Bon ! Sommeil, bailla Merrett. Je vais me coucher. Demain ?
• Je suis au service demain soir.
• Ok Léo alors quand tu as fini, tu m’appelles. Et toi ?
• Trois jours de vacances. Je pars à Paris.
• Tu veux toujours partir Sylvia… On n’est pas bien ici à Coucy ? demanda Léo.
• Si, mais je veux bouger. Voir le monde. Et je commence par Paris. Dès que j’ai trouvé un boulot, je pars.
• Bonne chance alors !
• Merci Merrett, toi tu me comprends.
• Moi aussi, je te comprends. Mais j’ose pas partir.
• Souviens-toi Léo : c’est le premier pas qui compte. Après, c’est le chemin qui se déroule. Si je n’avais pas osé, insista Merrett, je ne serai pas là.

Léo ne répondit pas. Merrett le prit par l’épaule et Sylvia aussi. Ils l’encadrèrent ainsi pour passer la porte de Laon. Ils laissèrent Merrett à l’hôtel et filèrent l’un vers la ville basse par la porte de Chauny, l’autre vers la porte de Soissons.

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Jeudi 28 septembre 2 017
Après la classe, les deux compères décidèrent de visiter les ruines du château. Ils passèrent par la porte de maître Odon puis traversèrent la pelouse pour rejoindre la demeure seigneuriale.
• Dire qu’il y avait là des maisons et qu’il n’en reste rien… murmurait Merrett.
• Sauf, ces ruines ! remarqua Léo en montrant les fondations de l’église du XIIIe siècle. Tu sais que les moines étaient chargés en plus des prières pour la famille du seigneur, de gérer le domaine. Ils savaient écrire, lire et compter. Ils n’étaient pas nombreux à maîtriser le savoir à l’époque, même les seigneurs, souvent, étaient mal lettrés…
• Le temps change le monde. C’est fou. On croit que tout est toujours pareil…
• Oulah, tu deviens philosophe Merrett.
• Remarque, en montagne, c’est pareil. Les pierres changent de place. Les falaises s’éboulent. Les torrents ravinent… tout change tout le temps.
• Même moi.
• Arrête de te moquer !

Ils déambulaient ainsi entre chamailleries amicales et émotions temporelles. Ces vieilles pierres édentées portaient de l’Histoire et des histoires. C’était palpable. Les ruines du donjon les arrêtèrent avec nostalgie, comme si son ombre demeurait intacte entre les mailles du temps…
• Tu ne l’as pas encore grimpé ce donjon. Une cinquantaine de mètres verticale, ça te tente pas ? demanda Léo.
• Si, mais j’ai pas envie de me prendre un carreau d’arbalète. J’ai déjà grimpé les murailles plusieurs fois, dans l’ombre. Mais sur le donjon, je suis trop exposé : je crains le zèle d’un soldat.

Au niveau de la salle des Preux ils se rapprochèrent comme pour se prémunir d’une attaque de souvenirs trop violents.
• Tu te rends compte : cette nuit, on était là.
• Cette nuit et il y a 600 ans environ, corrigea Merrett. Et puis là où on marche c’était le rez-de-chaussée. La salle des Preux, elle est juste au-dessus de nos têtes. Impressionnante, cette salle ! même en ruine. Regarde la hauteur du mur et celle des fenêtres !
• Oui ! Grand luxe. Vraiment grand luxe ! Et elle était là… si belle…
• Oublie-la Léo. Tu ne la reverras jamais. La porte ne nous plonge jamais dans la même époque. Comme un programme aléatoire, je ne sais pas comment ça fonctionne ce truc mais ça marche…
• Encore heureux que ça marche, petit, murmura sous l’ombre de la cave la vieille femme au panier d’osier. Avec tout le mal que je me donne.
• Et de toute façon, même si je la revois je ne peux rien faire avec elle. Ce serait un risque pour le futur.
• Carrément ! Imagine un gamin avec un père vieux de 600 ans… et qui modifierait tout le cours de l’Histoire de France et d’Europe.
• C’est ça ! mon fils Empereur d’ Europe. Mieux que la CEE !
• Qui sait ? grinça la vieille voix, qui sait ?

*
Vendredi 29 septembre
Le soir suivant, Merrett revint avec Léo. Si le village se tenait toujours bien calfeutré derrière ses remparts et ses portes closes la nuit, le château lui n’était plus habité. Après le siège du château par l’armée de Mazarin, le château avait été démantelé en 1657. Les logements étaient en ruine. Le donjon et les tours éventrés tenaient toujours debout mais ne pouvaient plus rien défendre. Les gens des alentours venaient s’y servir en pierres pour construire leurs maisons. Plus de seigneur de Coucy. Toute une fierté, une ambition et une manière de vivre avaient été soufflés.

• Quel dommage.
• Oui, quel dommage. Bon, Merrett, qu’est-ce qu’on fait ?
• J’ai toujours eu envie de visiter le donjon, on y va ?
• J’espère que la porte est ouverte.
• Pas besoin de porte.
• Parle pour toi : cinquante-huit mètres de mur vertical, c’est pas pour moi.

Le donjon dominait de toute sa hauteur aveugle. Pas de fenêtres, à peine quelques meurtrières. Gigantesque. Le pont-levis était détruit. Ils passèrent par le fossé.
• C’est ouvert, se réjouit Léo.
• Dommage.
• T’es pas obligé de me suivre par la porte.

Il y avait trois étages. Trois grandes salles circulaires. Et bien sûr, tout en haut la terrasse protégée par sa couronne. Ils grimpèrent par les escaliers.
• Je me demande ce qu’ils faisaient dans ses salles ? s’interrogeait Merrett à haute voix.
• La vie. Dormir, manger, parler, boire, s’entraîner. C’était pratique, mais pas luxueux et bien sombre.
• Je crois que je n’aurais pas aimé être soldat à ces époques.
• A n’importe quelle époque tu veux dire.
• Bah, il en faut et certains aiment ça.
• C’est la vie, je te dis. Chacun s’y exprime et trouve son bonheur à sa façon. Je n’aimerais pas être soldat mais je les respecte.
• Quand ils cassent comme ça un chef-d’œuvre d’architecture, j’ai du mal à respecter.
• Les ordres Merrett. Les ordres des chefs ne se discutent pas. En cuisine, c’est un peu pareil.
• Je ne pourrais pas faire ton métier non plus.
• Toi, tu es quelqu’un d’aérien, un type d’air libre. Chacun sa voie et ensemble le monde est vivable.
• Allez on rentre.

*
Samedi 30 septembre
La fin du séjour approchait. Les deux dernières journées étaient consacrées uniquement aux professeurs et au personnel de service. Ils avaient vu que l’escalade était possible, ils avaient vu comment Merrett l’organisait, comment les élèves réagissaient. Ils étaient rassurés pour la sécurité. Il restait à montrer les parcours de progression, les marges de manœuvres et quelques autres gestes techniques de base. Pour le reste, un spécialiste viendrait prendre le relais de Merrett un jour par semaine.

• J’ai un peu le trac, avoua Merrett à la patronne de l’hôtel ce matin-là au petit déjeuner.
• Dis-toi que ce sont des élèves comme les autres. Juste un peu plus vieux et parfois…
• Je sais, mais je suis plus jeune qu’eux. Je suis un élève aussi.
• Pas pour l’escalade ! Là, c’est toi l’autorité. Ce sont les compétences et le savoir être qui comptent. Qui devraient compter, parce que ce n’est pas toujours le cas.
• Merci.

Merrett fila le long de la route jusqu’au collège. Les remparts le dominaient de toute leur hauteur silencieuse. Il pensait à tout ce qu’ils avaient vu, à tout ce que leurs pierres avaient enduré : le froid, le vent, les boulets, les échelles, les grimpeurs comme lui… Des centaines d’années de présence sur la colline. Ce n’était rien par rapport à son Mercantour bien sûr, encore une autre échelle de temps, mais à l’échelle des hommes, ces remparts mesuraient bien la folie et la fragilité de l’humain.

Il traversa la cour du collège en saluant les élèves et se jeta sur la machine à café « comme les vieux »pensa-t-il. « Comme les profs ». Il prit les adultes par groupe de six et déroula son planning tranquillement. Ils n’étaient pas plus pénibles que leurs élèves. Pas moins bavards non plus.

Léo l’attendait à la sortie.
• Changement de programme : je ne travaille pas ce soir. On y va ?
• Super !

Ils montèrent par la porte de Soissons et prirent le chemin de ronde au pied du rempart pour retrouver leur porte temporelle. L’instant d’après ils se retrouvèrent sur la place de Coucy. Le temps était gris. Une patrouille de soldats allemands passait au pas. Les villageois vaquaient en silence. Ils essayaient de les ignorer.
• Ils se sont installés au château, murmura Léo. De là, ils surveillent toute la région.
• De toutes les périodes de l’Histoire, c’est elle que j’aime le moins.

Ils allèrent vers le château. Des gardes barraient la porte de maître Odon.
• Même en passant par les murs, on n’entrera pas cette fois.
• J’irai bien voir la maison de mes vieux. Je ne l’ai jamais vue.
• Elle était où ?
• Derrière la mairie.

Sur la porte de la Mairie une affiche annonçait l’évacuation du village pour le lendemain matin. Chacun devait prendre une valise et une seule. Rendez-vous sur la place pour l’évacuation.
• Non ! On ne va pas voir ça ! Maudite porte !
• Elle n’y est pour rien, la porte. Mais tu as raison, je n’ai pas envie du tout d’assister au dynamitage du donjon.
• En même temps, comme dirait le gars d’Amiens, on ne voit ça qu’une fois dans sa vie et encore on n’est pas nombreux à le voir.
• C’est ça, on fera partie des happy few. Merci la guerre.

Léo frappa à la porte de ses arrière-grands-parents. Sans se présenter bien sûr, il se débrouilla pour qu’ils partagent la soupe au chou et passèrent la nuit dans la grange.
• C’est incroyable. Passer la soirée avec mes vieux que je n’ai pas connus !
• J’ai cru que tu allais tout dévoiler.
• Moi, je me suis demandé et je me demande encore si tu n’es pas tenté d’aller saboter les explosifs.

Merrett sourit dans la nuit :
• Tu lis dans mes pensées. Oui, j’ai vraiment envie de changer le cours de l’histoire et de garder ce château debout.
• Mais tu n’en feras rien. Parce que l’histoire…
• Ça me fait mal, mais je laisse l’histoire suivre son cours, oui.
• C’est peut-être dommage, siffla la vieille au panier, peut-être, comment savoir ?

Le lendemain matin, ils partirent à l’aurore, bien avant les villageois. Ils passèrent la porte et retournèrent au 21e siècle.

• Tu viens petit déjeuner à la maison Merrett ? dit Léo.
• Oui, faut qu’on se remette de nos émotions.
• J’ai du café, du pain et du maroilles, ça ira ?
• Du maroilles à cette heure ?
• On prend des croissants en passant.
• D’accord. C’est mieux quand même.

Ils marchèrent un moment en silence, côte à côte, perdus dans leurs pensées.
• En tout cas, quand je reviens en novembre, à la première occasion, j’escalade le donjon !
• Je te le rappellerai.