PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

lacs bessons

un texte que la revue l’Index a publié récemment.

Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

Lacs Bessons, Boréon, Haute vallée de la Vésubie dans le Mercantour.

* juin

Lever quatre heures

Sur le balcon
thé aux grillons
bien s’hydrater avant de boucler le sac
et de longer la côte endormie

Autoroute A 8
Nationale 202
radars automatiques

Vallée de la Vésubie
pierres éclatés sur la chaussée
sanglier mâle derrière la glissière

Lever le pied
rien ne presse à part ce désir de marcher

Parking
altitude 1 600
clarines dans le sous-bois

Je marche enfin sous le petit jour
premier raidillon
premiers rhododendrons

Une ombre en mouvement éclaire mon regard
le chamois s’immobilise
me toise
me souffle
s’éloigne

Je continue

Vallon
marche à l’ombre
seul
parmi ce minéral silence

Altitude 2 300 une mince pellicule de glace couvre les flaques
Plus haut de larges névés s’étalent
encore un chamois
femelle avec son petit
je passe au soleil par le raide et les cailloux
jusqu’aux Bessons altitude 2500

***
J’ai avalé le dénivelé l’esprit échevelé
concentré sur le pas
le souffle et le rythme
je voulais tant les revoir
par le versant déneigé arrivée en rive droite
sur les hauteurs du verrou

Bessons gelés
je les savais ainsi
rendez-vous réussi
silence et fluidité des blancs
craquèlements de la couche glacée
ici et là un peu d’eau sombre
bleu sombre

Juste un bouquetin
couché sur un rocher
au soleil
pour partager la vision

Moi aussi
sur un rocher

J’absorbe le paysage autant qu’il m’absorbe

A deux heures trente de marche
du bord de mer et de son été
les trois lacs gelés me propulsent en Arctique

Ils couvent leur silence et je me repose au soleil nu
écoute le chant de l’eau dans le déversoir libre
coulée continue
variations infimes
intimes
plus le soleil monte plus le chant se renforce
eau vitale et toute en intense vitalité
à chaque seconde un son nouveau pérennise son instabilité
la vie traverse
éphémère
ce monde et ce corps
en perpétuelle naissance

J’ouvre tout
les yeux
les oreilles
tous mes sens
et me laisse traverser

Je suis vivant

Louange au soleil

Liturgie du froid et de la fonte

Psalmodie d’un pas de bouquetin
transfiguration de l’effort en plaisir

La beauté me saisit

Léger si léger

Il y a moins de neige que l’an dernier
la Tête de la Ruine est jouable
je monte
en diagonale
entre rocs et névés

Seul au sommet
avec mon corps et ses empreintes sur la calotte neigeuse

Seul
et tout mon pays pour les yeux

Au Sud
l’enchaînement des crêtes décroissantes jusqu’à la Méditerranée
la vallée du Var
l’aéroport
on n’est jamais bien loin de la civilisation

A l’Est
la chaîne frontalière
en noir et blanc

A l’Ouest
les sommets calcaires

Au Nord
la plaine du Pô
rarement aussi claire
et l’arc alpin
le Cervin

Tout un pays pour jubiler
les yeux dans la clarté

Je reste au soleil
deux chamois se suivent
trottent sur la neige
je les emporte en ma mémoire

Liberté

Je m’enfouis dans ce monde
simple élément de ce tout
en perpétuelle évolution

Totalement immergé dans ce présent continu
à l’unisson

Mes muscles
mon corps
portent ainsi quelques mots
nés du mystère des connexions nerveuses
d’un cerveau éphémère
avec ses désirs si ordinaires

Mes yeux jubilent ce monde
et le vent joue avec mes oreilles
joyeusement

Je me souviens
j’étais ici en novembre
juste avant la neige
et j’y reviens avec la fonte
entre temps
combien sont venus
?

Je regarde ma trace anonyme

De cairn en cairn la descente au jugé de l’œil et de la pente
je les perds
ils me retrouvent

De mot en mot
le texte rebondit ainsi
l’œil et la langue engrangent

Le crayon m’échappe en fin de vers
l’éboulis l’engloutit
le poème avec lui se cache

Quand tout ce chaos sera devenu sable
quelqu’un le retrouvera-t-il
improbable fossile
et saura-t-il entendre le poème
qu’il avait tracé

*
juillet

Soudain le versant capitule et le souffle se détend
les muscles s’allègent
une dernière poignée de pas
les voilà
les deux grands Bessons et le petit troisième
cachés dans leur conque rose

*
On est un peu plus de sept milliards d’Hommes sur terre
et je suis le seul aujourd’hui à me tenir sur la Tête de la Ruine !
les yeux plongés dans les lacs Bessons
tout silence
et tout regard
heureux d’être là
heureux
harmonie intense avec la joie du monde

Je pense aux marcheurs inconnus
qui partagent avec moi et loin du sommet
ce paysage
la beauté ne se perd pas dans l’absence

*
Novembre

Quelles équations mathématiques tracent ainsi les si jolies courbes des lacs bessons
?
Quelles formules physiques permettent d’inventer autant de lumière
?
Autant d’étincelles en cascades
?
Chair de poule et sensualité des rafales
si légères
sur les eaux
sur ma peau

Echapper à la ville le temps de quelques pas
juste pour se renouer au monde
à la sérénité du bouquetin contemplatif
dont l’œil jaune me tient à distance
sécurité minimale

Casse-croûte au sommet
Tête de la Ruine à l’abri du vent froid de novembre

Le lac en ubac est déjà pris par l’embâcle
les plus petits en adret aussi

Plus loin à l’Est le col Agnel où je me tenais la semaine dernière
au Nord le Guilié
prochain objectif

Toute cette géographie du Mercantour que le corps mémorise au fil des pas.
*

Hier soir il a neigé sur le Mercantour
je m’en doutais

Sur le quai de la gare de Mouans-Sartoux
l’air malgré le soleil revenu et le bleu doux du ciel
l’air distille un parfum de blancheur

Puis dans le train pour Aubagne
vision fugitive
la chaîne frontalière enneigée
immaculée

Je vous imagine
lacs Bessons
auréolés de silence et de blanc

Vous étiez prêts
je suis monté vous saluer à temps
votre quiétude alors l’annonçait
l’hiver arrivait

Cela suffit à ma joie
il me reste à réussir un rendez-vous hivernal avec vous

Vieux désir à combler

C’est ce qui me tient au fil effiloché de ma jeunesse
tous ces désirs à concrétiser

**
©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com