PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

carnet de Beyrouth

Carnet de Beyrouth
Beyrouth. Salon du livre francophone. Octobre 2004.

Dernier soir à Beyrouth.

Fin de Ramadan
la pleine lune se lève sur Beyrouth
petit écran orange et rond

Je fume sur le balcon de la chambre d’hôtel

Les klaxons m’accompagnent

Premier soir en centre ville. Rupture du jeûne.

Le chant du muezzin accompagne les plats

Dans les rues rénovées du centre ville
salade de civils et de militaires
cocktails de sac à l’épaule ou d’arme en bandoulière
patchwork de foulards et de nombrils

Chacun choisit

Douceurs mélangées
des peaux soyeuses
des grillades joyeuses
des desserts et des fumées sucrées

Deuxième jour. Saïda.

Fluide automobile
ton pelage est bien lustré

Ici aussi la montagne plonge dans la mer

Bananiers, goudrons, immeubles sauvages se disputent l’étroite bande côtière

Se coursent sur les premières pentes

Cailloux calcaires
herbes rases
oliviers
pins
entailles des torrents

La mer où tout un continent s’achève
baigne ses pieds couverts de poussière
se déride

La mer seule apaise
et noie entre ses mains nos larmes

Cicatrise nos déchirures

Abandonne un peu de sel à nos lèvres pour des baisers
des jeux d’enfants

La mer
et son éternelle écume

Troisième soir à Beyrouth

Au-dessus du balcon de la chambre 51
hôtel Port View
le ciel de Beyrouth est sans nuage
sans étoile
simplement saturé de klaxons et de grillons

On ne voit plus guère le port
l’immeuble d’EDL l’a croqué de ses néons

L’électricité interdit tout songe

Aucun clair-obscur
où lâcher la bride
et partir

Aucun dédale
si ce n’est celui des fils de téléphone
où se perdent
un à un
les mots sérieux du jour
les mots en cravate
les mots de ceux qui croient nouer le monde à la réalité de leur compte en banque

Ville interdite aux funambules
chacun est invité à demeurer sous les filaments incandescents
les deux pieds au sol
les deux yeux à l’écran
comme un bovin fou

En équilibre
et têtu
sur le balcon du 5e
je mène un tête à tête avec la nuit

à l’écoute

*
Fils du téléphone tendus d’immeubles en immeubles
l’énorme araignée virtuelle plante ses crocs dans nos cervelles

Rimbaud
Au secours

Consonnes endeuillées
les mots n’ont plus de corps
plus de poids
plus d’encres
ne sont plus que pixels
soumis aux aléas de la distribution du courant
aux maladies virales

Même ici
sur les terres de ses premières griffures
l’écriture se virtualise

*
Quatrième jour. Byblos

Tout au bout de cette terre
un homme pêche
le temps

Hameçon
silhouette figée
au contre jour des siècles

Tout au bout de cette terre
il y a la mer et le soleil couchant
tout au bout de cette terre
il y a notre désir de demeurer dans sa lumière

Notre envie d’aller là-bas
parce que c’est là-bas
et que là-bas existe
et qu’on ne peut pas ne pas y aller

Tout au bout de cette terre
il y a d’autres terres

Tout au bout de cette terre
il y a la mer qui nous invite à son ivresse

La mer qui nous murmure
là-bas

*
Tu laisses les goudrons
pour les terres fouillées
les ronronnements fluides
pour le silence immobile

Ici plusieurs passés enchevêtrent leurs pierres

Dix mille ans de présence humaine
des sables par poignées

Ici
nous avons gravi l’escalier de l’histoire

Du village de pêcheurs
dont les yeux tournés vers l’ouest
aiguisaient leurs désirs d’ailleurs
à la cité d’aujourd’hui
avec ses bétons
pelage hérissé
sur la peau des collines dodelinant vers la mer
il y a eu plusieurs des chapitres de nos livres d’histoires

Je marche sur un livre dont les pages sont de terres
sitôt lues sitôt effacées

Il ne reste des portes incendiées
que quelques pierres teintées de rouge

les marchands
les amants
les enfants
les soldats d’antan sont-ils toujours là ?
Rien n’aurait-il vraiment changé au fond ?
L’homme bafouillerait-il encore sur ses premiers mots sur la terre ?

*
La source
a creusé son puits
on y descend en colimaçon
avec sa coquille en équilibre
et dans la tête
un air de chanson

On y puise un vertige
on y boit
avec des lèvres infinies

On en revient
comme un enfant
les pieds dans la course
et la joie en bandoulière

*
Je suis là
carnet en main
sur ce sol où marchaient les scribes

J’écris
là où ils écrivaient
avec les signes du premier alphabet
et comme eux
le soir
face à l’ouest
je regarde chuter le soleil

Je veille la question
et là bas ?

Je guette la voile qui viendra
chargée de légendes
d’or
ou de feu

Ici
comme ailleurs
le vent siffle en mes oreilles

Cinquième jour à Beyrouth

Quelques immeubles témoignent avec béance de la guerre ancienne
J’étais adolescent alors et les journaux imprimaient mon esprit de leurs images fracassées
« Cette rue, me dit Hala, était la ligne Verte. Elle coupait la ville en deux. Un no man’s land que j’ai traversé quatre fois. J’aurais pu mourir. »

Est-elle une illusion
un corps de brume
un cœur éteint
sans désir
une peau miroir reflétant les feux de la ville
évanescente et volatile
Est-elle alors mirage

Insaisissable
ou telle un génie en sa lampe
est-elle propice à tous les songes
et puisqu’elle n’en a plus aucun
offerte à tous les souhaits

Des images se superposent.

Cette bibliothécaire épanouie au volant de sa polo et la jeune fille courant à travers l’actualité de notre jeunesse

Des impacts de balles aussi parfois sur les façades
Cicatrices visibles
Faces émergées de blessures plus secrètes

« J’ai peur que ça recommence, murmure Wafa. On peut tout supporter : la misère, la pauvreté, mais pas ça. Pas les bombardements. Pas la peur. C’était si long ! »

Un passé dévasté dévisage la ville de ses vitres crevées
malgré ces béances obscures
les semis de mitrailles
Beyrouth a choisi de vivre

Sa joie enracine dans ces creux
les volutes de ses narguilés

Parfois des yeux se voilent
des voix s’enrouent
de vieilles émotions tremblent les corps

En silence aussi
Surtout en silence

Sixième jour à Baalbeck

Les escaliers de Baalbeck ne mènent plus nulle part
les escaliers s’arrêtent en plein ciel

Des dieux ruinés
il ne reste que vestiges

et questions

Comment les hommes ont-ils pu faire mordre la poussière aux dieux
?

Drôle de combat
toujours renouvelé

A force
restera–t-il un peu de terre
où poser nos pieds
ou bien tout se sera-t-il effrité
à jamais perdu sous les vents solaires
?

Septième et dernier jour. Aéroport de Beyrouth.

Les mots se dérobent
il en est souvent ainsi
au retour

Temps de repos
le corps se détend
goûte aux douceurs de la fatigue
et l’esprit
à celles des rêveries

Les souvenirs
vaguelettes estivales
battent les sables de la mémoire

Quel mot
quelle tonalité
permettra la mise en voix
des impressions du voyage
?

Ce « qui es-tu ? » n’existe pas vraiment
les mots le révèlent
prennent barre sur le réel
le modèlent à leur guise

Il me plait d’imaginer
le poème le permet
qu’un de mes lointains ancêtres ait contemplé le soleil se couchant dans la mer du haut des remparts du château de la mer ou plus ancien encore devant sa maison néolithique à Byblos

©Patrick Joquel
inédit 2006