PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

échos d’actualité

(c) Patrick Joquel

http://www.patrick-joquel.com/grain-sable/mots-migrateurs/

*
*j’aimerais tellement ne pas écrire ces textes en écho à l’actualité. Ils existent et je les offre via mon site. On peut les partager (m’en informer est sympa mais pas obligatoire). Que valent les mots des poètes s’ils restent lettre morte?

Loin de tout blabla
J écoute le vent parler
D un futur humain

(c)Patrick Joquel
en priorité échos d’Ukraine et plus loin, avant le 28 février, des échos à propos des migrants, demandeurs d’asile etc (une suite au livre Mots migrateurs aux éditions Corps Puce, quelques dizaines d’exemplaires encore disponibles chez moi).

en lisant le Monde du 8 mai, à Mouans-Sartoux
au soleil du week-end
les enfants jouent dans les parcs
dessinent à la craie sur le goudron des rues
les terrasses de café prennent le temps de vivre
et de parler
les stands du printemps des possibles accueillent les visiteurs
discutent de nouveaux mondes
inventent des futurs
quatre ukrainiennes proposent de croquer votre portrait
une boite invite à donner pour soutenir le pays en échange
nous échangeons en anglais
le printemps des possibles
un monde en pleine évolution
la paix/la guerre
la Terre et ses vies
le pouvoir des puissants et les désirs des petits
le fragile et l’éphémère
tout les contrastes se télescopent parme les ombres et le soleil de ce week-end
le monde entier est ici
dans ce parc du château
le passé le présent
on ne sait pas bien encore à quel futur nous serons croqués
en attendant
quelques portraits sur papier témoignent de la vie qui passe
qui échange
qui sourit

en lisant le Monde du 3 mai 2022
devant la boulangerie
le platane
son écorce dévore un panneau d’interdiction de stationner installé au siècle précédent
les tables
les chaises
le soleil d’un matin de marché
un café
un croissant
un Monde
et cet homme
raconte l’envoyé spécial
cet homme qui regarde régulièrement le ciel
regard craintif
un tic après deux mois de déluge bombé
ici le ciel joue aux martinets
aux corneilles et aux pigeons
ici on achète des champignons
des salades des fruits de saison
une autre image jaillit des mots du reportage
un feu de bois dans une cour
une marmite
et autour des maisons plus ou moins détruites
une femme à la marmite
des enfants joueurs
ailleurs
des jeunes filles interdites d’école
de sorties dans un pays interdit de musique
ailleurs des informations à lavage de cerveau
ailleurs et ici des solidarités à l’œuvre
et comble de cynisme souvent différenciées entre migrants et réfugiés
ici à Mouans-Sartoux
des rencontres hier improbables
aujourd’hui vivantes
partout sur la Terre
un monde qu’on croyait impossible vient battre nos corps

en lisant le Monde du 30 avril 2022
la litanie des exilés
le voyage
les contrôles
des téléphones
des corps
des papiers
et le jeu de la roulette : passer ou être arrêté
la litanie des souvenirs
de tout ce qui est abandonné
des blessures
puis tout au bout
des femmes des hommes accueillants
de la chaleur
de la nourriture
des sourires et du silence
beaucoup de silence
beaucoup de chaleur

en lisant le Monde du 26 avril 2022

dans leurs yeux
la peur
dilatée
leurs corps
leurs vies cachées
derrière un camion anti-incendie
en attente
en suspension
le soleil brille et le ciel est bleu
pourtant
ici
les bruits des artilleries
les claquements des obus sur la ville
l’angoisse aux mâchoires

ils
elles
attendent le signal
pour rejoindre le bus pour évacuer

quitter
sa maison
l’espoir de la retrouver
intacte
comme son corps
un jour
dans un futur inconnu

ou bien rester dans sa maison
vivre en cave avec les moyens du bord
ou moins que ça
rester avec le risque
chaque jour
vers un futur inconnu

en lisant le Monde du 18avril 2022

tu erres parmi tes souvenirs détruits
par des rues dévastées
là ton atelier
ici la maison des amis
certains se sont exilés
d’autres ont disparu
toi tu es là
dans une terre d’un plus rien

et tu attends la fin des bombes
en balayant les gravats
histoire de frayer un chemin vers
tu ne sais même plus vers quoi vraiment
demain ?
Après demain ?
Et quels lendemains ?
En attendant entre deux alertes
tu essaies de rendre habitable cet aujourd’hui

en lisant le Monde du 15 avril 2022
la peur en boucle
dans la tête
dans les yeux
dans les oreilles
partout la peur
les peurs multipliées par le nombre des agresseurs
par leurs violences inhumaines
par le nombre des obus
des tirs
des poussières

la peur épuise
et pousse à fuir
à partir
à s’habiller du mot déplacé
du mot réfugié
du mot exilé
à vivre sans domicile
à vivre de charité
à vivre à vide
en attente
en suspension
avec la peur
toujours et l’inquiétude
pour ceux qui sont restés
pour ceux qui se battent
l’inquiétude pour les après
le quand des après et leur comment
le vide conjugué au futur
le vacant conjugué au présent
et les hiers conjugués à tous les antérieurs

En lisant le Monde du 13 avril 2022
les soldats sont partis vers l’Est
la capitale reprend des couleurs
après le silence
après les sirènes
après les explosions
après les semaines d’enfermement
les rues bruissent de moteurs
les terrasses offrent au soleil leurs cafés
les commerces rouvrent
on peut à nouveau acheter des fleurs
bien sûr des amis manquent à l’appel
exilés ou morts
bien sûr les hommes encore au front
et l’angoisse de celles qui les attendent
bien sûr le conflit continue
et un effet boomerang reste à craindre
bien sûr la solidarité humanitaire envers ceux qui résistent à l’Est
comme avec ceux qui en ville et alentour ont perdu leur maison
bien sûr tout cela toujours et au quotidien
mais sans les sirènes
sans les fumées
ici
vivre devient possible
ailleurs en Europe
les exilés apprennent de la langue de leur pays d’accueil
cherchent à travailler
gardent contact via les réseaux avec ceux qui sont restés
tremblent chaque matin en allumant leur téléphone
et sourient quand l’interlocuteur aimé répond
que tout va bien

un sentiment d’unité échappe aux frontières
aux nationalités
et si l’on regrette qu’il faille passer par la guerre pour le découvrir
on ne peut que se réjouir de son existence

en lisant le Monde du 7 avril 2022

à vélo
avec un petit drapeau du pays dans ta sacoche
un talisman protecteur
tu roules dans ta ville bombardée
avec une énorme douleur au cœur
dans chacune de tes oreilles
les détonations des missiles résonnent

bombardements incessants depuis des jours
et des jours
tu en perds le compte
autant que tu perds celui des bâtiments détruits
écoles
hôpitaux
jardins d’enfants
immeubles d’habitation
et combien de morts sans sépultures
combien
?
tu roules à travers la ville
avec cette douleur au ventre

tu n’as plus peur de rien
ni de l’armée ennemie
ni de la mort
tu es au-delà de la peur

vivant aujourd’hui ce présent
tu tentes
avec les autres
de vivre et de survivre
tous volontaires et solidaires

beaucoup ont quitté leur appartement détruit
pour une vie souterraine
dans les couloirs et les stations du métro
dans les wagons à quai
des matelas
des couvertures
des familles

l’un joue de son accordéon
l’autre somnole
les enfants jouent ou dessinent
certains sortent fumer dehors
ou bien parcourent la ville à la recherche de nourriture
ou pour aider ceux qui sont encore chez eux
sans gaz
sans électricité
sans eau

quel écart
entre ce 21e siècle
et cette réalité

*
en lisant le Monde du 5 avril

dans la rue de Boutcha
dans cet énorme silence
tu égrènes les corps comme un chapelet d’horreurs
au-delà de toute prière
tu marches
dans cet énorme silence
dans un désert de mots
un à un et seuls des corps t’accompagnent
de tout leur poids
de tout leur silence
tu les comptes
un photographe les garde en mémoire
les survivants n’oublieront rien
n’oublieront jamais

tant de projets envolés en fumée
de rires éteints

la rue a été anéantie
seuls ces corps témoignent en silence d’un avant
ces corps et les maisons qu’ils habitaient
maisons pulvérisées
tu égrènes ces corps comme un chapelet d’horreurs

*en lisant la Croix du 4 avril 2022
Stoyanka

dans les ruines de leur maison
une famille
sidère son présent

entre hier et aujourd’hui
quinze jours d’exil loin des combats
loin de l’occupation du village
loin des agresseurs

les soldats sont partis vers l’Est
retour au village
retour à la maison

impossible d’assembler
le puzzle des souvenirs d’avant la guerre
et l’aujourd’hui

plus rien ne coïncide
plus rien ne s’ajuste

tout est en ruines

les soldats ont tout saccagé
ils ont déchiré tous les instants de bonheur
éparpillé toutes les chaussettes
brûlé tous les cahiers des enfants
cassé tous les jouets
plus rien n’est d’aplomb
tout est en ruines

ils ont torturé puis tué des gars du village
là dans le jardin
oublié les corps dans la cave
les soldats sont partis
le village est dévasté

la vie continue

*
en lisant le Monde du 29 mars 22
hier
tu étais étudiant
en droit peut-être ou bien en sciences
peu importe le domaine
le diplôme approchait
une vie nouvelle avec projet professionnel
désir d’enfant
aujourd’hui
ta compagne est réfugiée en France
et toi
tu gardes un checkpoint devant l’opéra d’Odessa
armé
silencieux
tu regardes l’objectif du photographe
et tu te demandes si une autre vie existe vraiment derrière
ailleurs
dans un autre pays
des hommes interdisent aux filles l’accès aux études
elles aussi parfois rencontrent un photographe
ce n’est pas facile dans ce pays de sortir
quant on est fille et de rencontrer un photographe
de fixer son objectif
et de croire en un autre horizon
un autre possible
elles aussi
visage figé
regard tendu
regard vivace

ailleurs ou peut-être au même endroit
le pouvoir interdit toute presse indépendante
contrôle total sur l’information
une seule vérité
le mensonge d’état

ailleurs aussi
le mot migrant poursuit son évolution
migrant devenu réfugié
évolue en invité voire en voisin
face à l’abondance
il est nécessaire de mettre un peu d’ordre
n’est-ce pas
dans nos décisions de refoulement ou d’accueil
toutes les précarités n’ont pas la même valeur
valeur économique
?
valeur boursière
?
valeur politique
?
et en valeur humaine ça donne quoi
 ?
*
en lisant le Monde du 23 mars 22
Tu vivais de mille et un désirs
de dizaines de rêves
quand je serai grand je…
demain je…
et puis j’aimerais…
demain se conjugue au passé
demain a été pulvérisé comme un théâtre bombé
aujourd’hui
tu veux juste marcher sans crainte
dans une rue
avec des terrasses de café
des tables à l’ombre des arbres
des enfants en train de suivre la ligne du trottoir
tu veux juste une vie
tu te souviens de cette vie
que tu trouvais parfois si banale
voire ennuyeuse
cette vie où tu rêvais tes dizaines de
quand je serai
quand j’aurai
comme j’aimerais
etc
aujourd’hui
tu veux juste retrouver ta vie d’avant
ta vie banale
ta vie de tous les jours
*
aurore du 24 mars 22
lors du Printemps poétique de la Suze/Sarthe un enfant m’a dit
« dans les Alpes Maritimes, avec la montagne et la mer, tu es toujours en vacances »
il n’a pas tort
mais n’a pas tout à fait raison
question de regard et de choix du comment vivre ici
par exemple

ce matin
aube au Moure Rouge à Cannes
silence orangé
quelques glaneurs d’aurore
joggers/bikers/photographes and walkers
et puis

tout au bout du port
ce joueur d’accordéon
music is the air
face à la mer
face au soleil levant

et je pense alors
à celles et ceux qui chantent ou bien jouent ce matin
face aux décombres d’une nuit bombée
à celles et ceux
personnages obligatoires d’un matin de guerre
qui fouillent les ruines à la recherche de survivants ou de cadavres
à celles et ceux qui balaient les gravats
à celles ou ceux qui mijotent en plein air un prochain repas à partager
à tous ces acteurs d’humanité
à tous ces gens quotidiens qui
face aux barbaries
gardent l’humanité vivante
*
en lisant le Monde du 15 mars
on se tient au-delà de toute compréhension
hagards
sidérés
comment un individu peut-il ordonner ce saccage
?
comment d’’autres individus réussissent-ils à obéir à ses ordres
?
à détruire ainsi
?
où sont leurs sentiments
?
leurs questionnements
?
comment peut-on lessiver ainsi autant de libre-arbitres 
?
un individu suivi par des milliers d’autres et le monde régresse
la civilisation est si fragile
l’aventure humaine si frêle
aujourd’hui la ville est méconnaissable
la vie réduite
plus de bâtiments
plus de centre commercial
plus d’électricité
plus de communication
plus de transports
plus d’eau
plus rien
que des humains
blessés
hagards
sidérés
qui se tiennent au-delà de toute compréhension

en lisant le Monde du 14 mars 2022
Le jour d’avant partageait les réseaux sociaux
regardait les séries du moment
le jour d’avant riait
en présentiel ou sur écran
le jour d’avant imaginait des lendemains joyeux
des futurs multipliés
le jour d’avant

le lendemain matin
c’était 15 minutes à boucler un sac
une valise à roulettes
et partir sous le fracas
terreur aux paupières
sans bien comprendre où menait le mot fuir
sur la rive en face
oui bien sûr
de l’autre côté de la frontière
mais
le jour d’après sous tente
rêves pulvérisés
sans repères
sous famille tronquée
sans certitude
comment les imaginer avant hier
?
comment penser à demain
quand l’aujourd’hui s’absente
?
© Patrick Joquel
et d’autres textes sur https://www.patrick-joquel.com/textes/mots-migrateurs/
*
En lisant le Monde du 10 mars 2022

l’escalier desservait plusieurs étages
plusieurs appartements
chacun rentrait chez lui
comme en un cocon familier
ou bien en sortait
pour vivre l’aventure du jour

le vent l’emprunte à présent
au deuxième étage le mur a disparu
le vent pénètre aussi les appartements
vitres brisées
le vent
le froid
la peur

sur les murs encore intacts
quelqu’un
un enfant peut-être
a dessiné des dizaines de points d’interrogation
quelqu’un les a dessinés avec son pinceau brosse
et des gouaches de plusieurs couleurs

peut-être quelqu’un aura une réponse
avant qu’ils ne s’effacent
peut-être
?

sur la grand place
nous sommes là
face aux soldats
à leurs blindés
certains tirent en l’air
nous ne bougeons pas
nous avons nos téléphones pour filmer
nos voix pour chanter
nos visages pour sourire
d’autres avancent pour nous donner de la nourriture
nous leur tournons le dos
nous ne voulons rien d’eux
sauf leur départ
qu’ils rentrent chez eux
*
en lisant le monde du 9 mars
un migrant
pourtant blanc
pourtant européen
pourtant chrétien
pourtant éduqué
bref un réfugié quoi
refoulé à une frontière européenne
ça n’existe pas
ça n’existe pas
et pourtant oui
faute de visa
liberté de circuler entravée
une frontière
c’est du sérieux
patte blanche obligatoire
et sourire oblitéré
passeport composté
sinon
passage interdit
une frontière
c’est du sérieux
ça se contrôle
question de protection intérieure
question d’humanité à variabilité aléatoire
aux bons soins de l’élu responsable du pays
et sans majuscule

*
mars 9 en lisant le Monde
tu apprends les sons d’un nouveau vocabulaire
missile obus roquette etc
des mots que jamais tu n’as cherché
des mots à ranger à présent en ordre alphabétique
et au garde à toi
chaque index à son tympan
tu apprends les formes d’une écriture jusque là inconnue
véhicules carcassés
bâtiments éventrés
ponts effondrés
corps cadavrés
des lettres mortes à épingler au tableau noir des voix perdues
chaque main à son œil
tu apprends les odeurs d’un temps émietté
fumées
poussières
puanteurs
flottent sur ta ville
lancer après lancer
tu sautes d’un enfer à l’autre
gigantesque marelle à ciel ouvert
un minuscule caillou lisse en poche
© Patrick Joquel

*
mars 8
seul
dans la foule
attendre un train
pour quelque part paisible
un sac et dix mille souvenirs pour laisser-passer
seuls par milliers
un point d’interrogation pour horizon
les poings serrés sur la poignée d’un sac dérisoire
un train
une vie exilée
migrant pour les uns
réfugié pour les autres
seul avec son humanité
seul avec son corps errant
sur un quai aux pas perdus
seul en attente d’un train
*
mars 8
ici
là-bas
la mer
le ressac tranquille en météo paisible et solaire
soleil hivernal
la plage
ici trois pigeons picorent les grains de sable
et là-bas corbeaux et goélands picorent des grains de peau
ici
trois voiliers
un pointu et son filet
là-bas un navire de guerre et ses missiles
quelqu’un marche sur la promenade et compte les corps alanguis sur leur serviette de bain
là-bas quelqu’un marche sur la promenade éventrée et compte les corps sans vie et sans suaire

même planète
même heure am gmt
simultanéité d’univers si différents
chacun tête dans les mains pleure
*
mars 7
une question tremblante au bord des lèvres
un pourquoi ? Incompréhensible
inhumain

l’instant d’avant
la peur
celui d’après
le cri
vie béante
espace effondré
temps interdit
le cri
la survie
fuir
emporter de quoi tenir
de quoi s’ancrer à la vie
du pain
un cartable
un doudou
une lampe
fuir
suivre son cri vers un
on ne sait quoi de réel
de solide
un cri comme un fil tendu
comme un horizon à refermer derrière soi
pour toujours
*
Mars 6
5.38 am
premier merle au noyer
un peu de jaune au noir de la nuit encore étale
quelques trilles
en écho
aux sons des bombes là-bas
je sais
facile d’écrire en écoutant un merle
et en buvant un sencha
est-ce que là-bas les merles appellent aussi la lumière
 ?
le jour
?
avec ses livreurs de journaux
ses fours de boulangeries chauds de pain frais
ou bien
est-ce que tout est frappé
stupeur à tous les étages
et peur
haine et désir de résister
?
un peu de jaune au noir des armes létales
en pluie haute parmi les rues des villes sans lumières
dans la nuit fracassée d’impacts et d’incendies

juste des mots-migrateurs
comme on tient dans ses mains parfois
une bougie solidaire à la flamme en prière
si peu
si rien
si présent

*
mars 3
nuit paisible ici
nuit bombée là-bas souffrance
je silence ici

ciel gris
lumière grise
pas d’ombre
quartier figé
comme en attente

espoir d’un cessez le feu
là-bas
d’une trêve
mon écran flamme cet espoir
les images pleurent
le plaisir de destruction m’échappe

ici
le ciel est vide
plus aucun étourneau
ils sont partis
ils ont migré vers le Nord
chassé par cette première lune de printemps

migration
réfugiés
une pie se moque de ma réflexion

partir
échapper à la chaleur
à la mort
devenir voyageur
devenir errant
réduit à sa plus simple expression d’être humain
un corps en mouvement
un regard
une voix
un souffle
juste un souffle sans toit
sans rien que sa peau sur les os
quelques vêtements sur sa peau nue

devenir migrant
chercher un refuge
un refuge où poser son exil
le poser un moment
un moment aux avenirs incertains
juste un refuge
*
28 février22

on ne maîtrise rien ou si peu
à peine la théière
alors théions au jour qui se lève
à l’indifférence du soleil
aux merles toujours en vie
et à ce parfum de froid encore hivernal
pas de sucre merci
je voudrais être assez doux pour accueillir en paix
le jour et ces habitants

restons humains ensemble
et
partageons l’instant
en trinquant nos mugs et nos tasses
nos gobelets et nos bols
que nos bruits soient légers

là-bas le jour s’est déjà levé

sur quels décombres
?
avec quels cris
quelles explosions
en boucle aux oreilles
?
visions de façades éventrées
de maisons effondrées
de silhouettes sidérées
de silhouettes actives
de silhouettes en fuite

ici
de chics costumes cravate pérorent aux écrans de nos cafés
« Nous allons accueillir ces réfugiés, bien sûr, c’est notre devoir humanitaire
ils sont européens n’est-ce pas
intellectuels de surcroît » etc etc
nous voilà rassurés
à vot’bon coeur m’sieursdams
l’humanité est en marche vers des lendemains
patati patata
tous les lendemains ne chanteront pas
car
certains cependant s’opposent déjà
« des réfugiés en plus des migrants
impossible
on n’a plus de place
on en a déjà trop
ça déborde
quand la tasse de thé est pleine
comment y ajouter un nuage de lait
?
un peu de sérieux
quand c’est plein c’est plein »

hier ou avant hier
et aux mêmes heures des mêmes écrans
les mêmes costumes cravates parlaient d’autres peuples en fuite
et utilisaient pour eux d’autres mots
« migrants envahisseurs
sans bagages
terroristes en puissance »
et beaucoup applaudissaient des deux mains
avant de les ramener autour de leur tasse
une gorgée paisible
un air de « ouf sauvé »
nos lendemains chanteront
patati patata
ou ne chanteront pas

sur les écrans de nos repas
entrée plat dessert
déluge de bombes et de paroles expertes
« des gens en fuite
des migrants des réfugiés
des réfugiés des migrants »
vertige
on ne sait plus qui est qui
ni qui fait quoi
ou quoi fait qui

des corps d’humains
tous âges et tous sexes
des peaux et des dieux différents ou pas
des statuts figés par des mots
chacun dans sa case comme un jeu de l’oie
et si certaines cases comptent double
d’autres passent leur tour
ou entrent en prison
ou bien retournent encore à la case départ

vocabulaire et météo variables
de part et d’autre des écrans

où sont passés les mots
égalité
solidarité
liberté
ou bien ceux comme
respect
fraternité
?
autour d’un feu de mémoire ancienne
partageons ce qui nous reste d’humanité
tant qu’il en est encore temps
tant que nous sommes encore humain
tentons d’atteindre un lendemain
partagé

© Patrick Joquel

https://www.patrick-joquel.com/textes/mots-migrateurs/

******
échos de migrants, demandeurs d’asile etc


en lisant le monde du 9 mars

un migrant
pourtant blanc
pourtant européen
pourtant chrétien
pourtant éduqué
bref un réfugié quoi
refoulé à une frontière européenne
ça n’existe pas
ça n’existe pas
et pourtant oui
faute de visa
liberté de circuler entravée
une frontière
c’est du sérieux
patte blanche obligatoire
et sourire oblitéré
passeport composté
sinon
passage interdit
une frontière
c’est du sérieux
ça se contrôle
question de protection intérieure
question d’humanité à variabilité aléatoire
aux bons soins de l’élu responsable du pays
et sans majuscule
*

*
Quelques mots migrateurs suite, suite car il y a eu en 2 017 :
Des textes que j’avais mis sur mon site et que Corps Puce a lu et publié. Depuis, les éditions Corps Puce se sont arrêtées, et de nouveaux textes sont nés au fil de l’actualité ; les voici ci dessous ainsi que en fin de page les textes édités par Corps Puce. En attendant de trouver un nouvel éditeur.
le monde Dimanche 23 lundi 24 janvier 22

migrateurs
un poseur de grillage
ruminait son chômage
un soir en buvant sa bière
il inventa les frontières
tellement il grillageait
qu’il n’eut plus aucun congé

*
7 décembre 21
Europe tu naufrages avec les embarcations
avec les noyés de Méditerranée ou de Manche
Europe tu naufrages en collectif
tu naufrages bien au chaud derrière des portes verrouillées
la peur a remplacé l’espoir
une peur sans boussole

Europe tu naufrages
sans plus aucun gilet de sauvetage
Europe tu naufrages
le clapotis de ton indifférence te berce
et tu oublies le mot solidarité
vieille Europe aux droits de l’homme aléatoire
tu naufrages
l’égoïsme et la haine des proches de la mort
accrochés à tes chevilles tu coules Europe

tu coules Europe

17 et 19 novembre 21
instrumentalisation de la misère humaines
on les invite
moyennant finance
à venir ici
on sont appelés passeurs
puis on leur montre le chemin de la frontière avec le voisin
on sont ici appelés soldats
puis face aux barbelés
on leur propose des sécateurs
et on les pousse en avant
« banzaï comme disent des sioux » dans un Gaston Lagaffe
le lecteur du journal pourrait presque s’y croire
tant la situation semble grotesque
presque seulement car
le regard suit les colonnes de l’article et voit ces hommes
ces femmes
ces enfants ou bien ces adolescents
la boue leur colle au corps
le froid accompagne leur faim nue
leurs doigts gercés
leurs visages hirsutes de nuits blanches
de nuits givrées
leurs poumons angoissés

En langage officiel on dit
ouvrez les guillements
outil d’attaque
hybride
fermez les guillements
chair à canon à eau
bétail propulsé en arme de pénétration déstabilisante involontaire
pions d’un jeu d’échecs dont les enjeux leur échappent

oui oui
on les pousse en avant
en face
on les repousse
en arrière donc
vous suivez
canon à eau et grenades à gaz lacrymogène
et derrière
on les repousse en avant
façon tennis sur terre battue
humains battus
humiliés
rêves smatchés
poches trouées
larmes percées
corps lacérés

pendant ce temps
ici ou ailleurs
les uns arrêtent les autres
prétexte
un soupçon raisonnable suffit
ils ne sont pas comme eux
pas le même profil ethnique
ils n’ont pas la même couleur
pas le même dieu
ne mangent pas pareil
ce sont des terroristes
des espions

ils les enferment
les disparaissent
ou bien les chassent
ou bien les tuent
c’est plus simple et plus radical
ici ou ailleurs
les lions arrêtent les tigres
ou bien l’inverse
chacun son tour

14 novembre 21
migrants
ton désir d’une vie
se heurte aujourd’hui à de frais barbelés déroulés au Nord de l’Europe
les barbelés aussi explorent de nouvelles frontières
un jour au sud
un autre à l’Est
et maintenant au Nord
jeu géographique et mouvant pour des kilomètres de voyage

tu patauges sur le sol d’une forêt d’automne humide et froide
bloqué
sans rien d’autre que ton sac et ton téléphone à la batterie déchargée
tu es devenu l’arme d’une guerre politique
d’une guerre économique
une arme de chair et d’âme
des gens
au chaud dans leurs bureaux
jouent ta vie à la roulette … ou aux cartes
cynisme à vomir
être humain est-il vraiment une aventure digne d’être vécu
?
je tourne en rond sur mon clavier avec quelques mots en boucle
comment peut-on oser agir ainsi
?
instrumentaliser de manière orchestrée des êtres humains
?
comment
?
à croire que certains n’ont pas le même miroir que nous dans la salle de bain
et quand je dis nous
je sais c’est facile au chaud derrière la baie vitrée
je me range de ton côté
voyageur loin de tout miroir

30 octobre 21
la frontière
tu veux la passer
à pieds
à la nage
en stop
caché dans un camion
en train
dans le train
sur son toit
au risque de mourir
électrocuté
deux mondes
celui de ceux qui sont dans le train
de celui qui est sur le toit
cadavré

mardi 10 août 21
pourquoi partir
pourquoi quitter sa maison
sa famille
ses amis
pas par gaieté de coeur
non
pas par envie
non
juste échapper à un impossible avenir
à un néant
à la guerre
aux négations de la liberté
en route
certains meurent de froid
de loups
les survivants
sont traités comme du bétail
les passeurs nous volent notre argent
et nous abandonnent en chemin
livrés à nous mêmes
promis à des reconduites à la frontières
condamnés au néant sans aucun papier
sans destin
oubliés de tous et même de dieu
seuls les forces de l’ordre nous reconnaissent
et nous refoulent
2 mai 21
en lisant le monde du 29 avril
un matin
tu es parti
tu as quitté ta maison
tes parents
tes amis
depuis
tu n’as plus revu personne
plus revu en chair et os
revu sur écran
mieux que rien
mais pas revu en vrai
solitude
solitaire
de nouveaux amis
de nouveaux lieux où vivre
tout est nouveau
chaque jour

tu as changé tes peurs
peur des rafles
peur de mourir parce que différent
peur d’arrestation
attention
celle-ci est toujours d’actualité
contrôlé régulièrement
délit de différence encore
ici comme ailleurs

28 avril 21

À Falmarès
fin avril 21

Tu te crois en intégration positive
loyer payé
travail etudes en alternance
rôle social attesté
tu imagines un avenir devant toi
et
tu reçois un courrier préfectoral
t’avisant d’un délai de trente jours
pour un retour au pays
avant d’y être reconduit de force

à nouveau
tout s’effrite en toi
tout
les souvenirs du départ
ceux du voyage
avec les solidarités
mais aussi avec les profiteurs
de toutes couleurs et de tout poils
la traversée
l’immensité
de la mer
des peurs
des morts
la terre d’Italie
le mouvement vers la France dont tu parles la langue
dont tu rêves depuis que ta vie au pays s’est effritée
la France qui te donne asile
scolarité
amitiés
jusqu’à ce courrier préfectoral

l’amitié justement te prend par le bras
t’accompagne pour les six mois à venir
six mois de gagnés
six mois de sursis
six mois à traverser
comme un désert
comme une mer
comme un passeport pour l’espoir de vivre ici
en homme
et en poète
à vivre ensemble en poètes
et en humains
*
en lisant le monde du 27 avril21
les vagues comptent les corps
les goélands comptent leurs yeux
les poissons mordent leurs chairs
les algues comptent leurs poussières
les vagues
les corps
de la mer
des humains
de tous âges
de tous genres (c’est comme ça qu’on dit maintenant, si j’ai bien compris)
des sans papiers
des sans rien dans leur pays d’origine
des plus rien dans un no future
la mer
les vagues comptent les corps
d’humains qui ne comptent plus
erreur
un décompte existe
un tableau statistique
une colonne perte
une autre intitulé profits divers
exploiteurs de pauvreté
passeurs
falsificateurs d’espoirs
bonne conscience de ceux qui ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde
ne le veulent pas
préfèrent omettre leur aide sous prétexte qu’aider favorise la mise en danger de ces candidats migrateurs
soulagements pour d’autres qui se cadenassent au cas où
on ne sait jamais
s’ils passent à travers les mailles de la mer et qu’ils débarquent

peine et tristesse immenses pour ceux qui voudraient les sauver
qui voudraient les aider
qui se sentent désemparés
tristesse
immense tristesse de tous ceux qui se sentent concernés

lamer
les vagues comptent les corps
les humains ne comptent plus pour personne
sauf pour les tableurs
sauf pour ceux qui attendent de leurs news
*
ndredi 18 septembre le Monde
ils étaient à la maison une semaine par mois : semaine de l’unité ethnique

Surveillance totale des populations par des agents assermentés de l’État.
Jusque dans les cuisines : plats officiels obligatoires.
Jusque dans les chambres : respect des obligations nocturnes.
Dans tous les recoins : celui qui n’a rien à cacher montre tout.
Dans les conversations et les silences : à l’affût des mots et des phrases interdites.

Dans ce pays on offre des séjours culturels
ré éducation incluse
et conforme aux lignes du Parti.
Formations professionnelles forcées en prime.
Ré alignement massif de tous les hors normes.
Disparitions des perdus pour le pays.
Stérilisations des adultes douteux généreusement gratuites et généralisées.
Destruction du patrimoine et des lieux de culte non reconnus.

What about
Le droit à la différence
?
le quoi
?
*
vendredi 18 septembre le Monde
ils étaient à la maison une semaine par mois : semaine de l’unité ethnique

Surveillance totale des populations par des agents assermentés de l’État.
Jusque dans les cuisines : plats officiels obligatoires.
Jusque dans les chambres : respect des obligations nocturnes.
Dans tous les recoins : celui qui n’a rien à cacher montre tout.
Dans les conversations et les silences : à l’affût des mots et des phrases interdites.

Dans ce pays on offre des séjours culturels
ré éducation incluse
et conforme aux lignes du Parti.
Formations professionnelles forcées en prime.
Ré alignement massif de tous les hors normes.
Disparitions des perdus pour le pays.
Stérilisations des adultes douteux généreusement gratuites et généralisées.
Destruction du patrimoine et des lieux de culte non reconnus.

What about
Le droit à la différence
?
le quoi
?

*
en lisant le Monde 5 mars 2 020
Tu as attendu dans la zone tampon
entre deux frontières
attendu
attendu
sans eau
sans nourriture
et lacrymogé
battu
dépouillé
détéléphoné
mis hors réseau
hors circuit
plus aucun contact
avec personne
no man’s land

*
tu deviens
monnaie d’échange
de chantage entre les pays
tu n’existes nulle part en tant qu’humain
juste étiqueté
au choix et selon les jours et les lieux
sdf
terroriste potentiel
violent potentiel
esclave en soldes
parasite
objet de valeur pour chantage

ton prénom et ton nom tu les répètes le soir
comme une caresse
avant de t’endormir

*Migrant
S43 en lisant le Monde 15 octobre 19
Kurdistan, Nord-Est Syrie.
hôpital des douleurs et des cris
instructions médicales à même la peau
feutre indélébile
et sentiment de trahison au ventre
impuissance
haine en fabrication ordinaire
et normale
tant de pourquoi à hurler
brûlures
corps cassés
hôpital du désespoir
tous nos lits sont occupés
revenez plus tard

dans la nuit
lueurs armées
sinistres
incandescence des cigarettes
images de panique
images exécutions sommaires
sur les écrans sociaux
pick-up surchargés d’enfants et de femmes
camps en formation
toiles au vent
toujours la même histoire
une réserve inépuisable d’acteurs innocents
fabrication de la haine ordinaire
histoires de coups politiques
histoires de comptes en banque internationaux
sur le dos des civils comme ils disent
histoires à ne plus dormir ni debout ni couché
histoires à mourir
comme Madame Havrin Khalaf
torturée avant d’être abattue à bout portant
elle construisait à son échelle un futur d’amitiés partagées
torturée avant d’être abattue
fabrication ordinaire de la haine
*
S 43 jeudi 24 octobre 19
Jusqu’à ce que le ciel te tombe sur la tête
ça allait
comme ci comme ça
mais ça allait
et puis les bombes
et puis la route
la fuite sur la route
à pieds
avec sous les yeux tes écrans sociaux
les témoignages sur les exactions des attaquants
violence
humiliations
exécutions
la fuite sur la route en avant
vers la frontière
vers les passeurs
des éleveurs de chameaux
le prix du passage
le prix de l’exil
et ce soir au camp de réfugiés
barquette de riz sauce tomate
*

. en lisant le monde 31 décembre 2019
Retour départ la neige Un enfant 3e échec
Les douaniers flics prennent les tel les fringues, ramassent, mettent les gens dans le torrent, prennent les chaussures

Mouans-Sartoux, en lissant le Monde 22 octobre 19
des murs
ils veulent tous construire des murs
à croire qu’ils ont des intérêts financiers dans
la brique hérissée de tessons
le grillage barbelée
la clôture hermétique
autre système de verrouillage
cocher la bonne case et plusieurs choix possibles

quant à la question humaine
chercher la case
?
rien à cocher
just a passing shot
retour à l’envoyeur
chacun chez soi

bien en sécurité à l’intérieur
aucune fenêtre à la forteresse
et pas de porte
juste un écran géant
pour suivre l’actualité extérieure aux murs
en grignotant des cacahuètes
forfait all inclusive
of course
*
Mouans-Sartoux, en lisant le Monde 16 octobre 19
juste une petite plage
5/6cm
en bas de page France
avec en titre IMMIGRATION
et en sous-titre en gras
deux corps de migrants
retrouvés sur une plage

deux Irakiens
deux jeunes hommes
17 et 22 ans dit le texte
ne sont plus
après ce long voyage
que deux corps
déposés par la marée
sur une plage du Touquet
Pas-de-Calais

en mer
une embarcation
vide
a été retrouvée

deux corps sur une plage
et les autres
les autres
les autres

litanie sans fin
comme les vagues
comme les marées
comme les marées
toutes les marées humaines

*
Mouans-Sartoux, en lisant le Monde 24 juillet 2 019
il marche
elle marche
avec son bébé au dos
ils marchent avec leurs enfants
à la main
sur les épaules
au bras
sur la hanche
et les enfants suivent
porteurs d’espoir
ils marchent
souvent
l’espoir devient désespoir
la soif
le froid
la maladie
la faim
un fleuve et la mort entre deux rives

*
Mouans-Sartoux, en lisant le Monde 10 juillet 2 019
Méditerranée
les baigneurs
les plaisanciers
les croisiéristes
les porte containers
les pétroliers
les pêcheurs
les canots de candidats migratoires
les fortunes de mer
l’infortune
le naufrage
et les vagues écument les cadavres jusqu’aux plages
où fleurissent les parasols et les tentes

« ces arrivées massives de cadavres
c’est un vrai problème en saison touristique »

on ne dit rien de ces vies noyées
des vies coulées
de ces corps sans traçabilité
de ces corps réduits à un numéro code barre

on ne dit rien ou si peu
des vendeurs de tickets sans retour
des passeurs
des trafiquants

on préfère écouter les voix
de ceux qui veulent interdire le secours en mer
de ceux qui souhaitent interdire le débarquement des naufragés

« ces arrivées massives
c’est un vrai problème en haute saison touristique »

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde juin 19
tu ne voyais pas l’Europe comme ça
tu n’as plus d’identité
tu n’as pas de vrai logement
pas de vrai travail
tu vis de débrouilles
plus ou moins légales
tu n’imaginais pas ça
ceux qui t’en parlait
tu ne les croyais pas
tu es parti et tu as marché
roulé navigué marché roulé
tu es devenu croix pour cases statistiques
tu es recherché comme un gangster
les Wanted des westerns de l’enfance
tu squattes une demie tente
en bordure de périphérique
un village de toiles colorées
un village de réfugiés sans MSF
ni UN ( United Nations)
tu ne voyais pas l’Europe comme ça
quémander un travail au black
pour une poignée d’euros face à des employeurs plus ou moins scrupuleux
quémander une autorisation de vie
face à des guichets fermés
quémander un regard
un quignon
partager les misères avec d’autres migrants
le feu
le silence
et parfois la musique du pays
là où tu étais promis à une mort certaine
à plus ou moins brève échéance
brève en tous cas
ici tu es devenu un fantôme
seule ton ombre te rattache encore aux vivants
pour combien de temps
combien de temps pour résister à cet émiettement
combien de temps avant de t’habiller à nouveau de dignité
tu ne voyais pas l’Europe comme ça

*
Le Monde 2 mai 2 019
Entraînement intensif
le long d’une frontière fixe
cette ligne imaginaire des 300 mètres
qui donne l’autorisation de tirer
sur celui qui vient d’en face
les mains vides
en short
ou bien avec un cerf-volant

On ne tire que sous les genoux
affirme un responsable
notre but n’est pas de tuer
mais d’empêcher toute invasion

Sous le genou
à balles réelles

Fabrication d’handicapés en série

et moi
lecteur de ce monde
je fais quoi de tout ça
?
un poème
?
?
*
Mouans-Sartoux 7 juin 18 en lisant le Monde
j’’ai échappé
au terrorisme
j’ai fui la guerre
et franchi les déserts
j’ai subi les passeurs
trafiquants et violeurs
j’ai traversé un isthme
et suis toujours vivant
debout devant la rivière
sur l’autre rive
l’espoir de vivre
en attendant
je ne sais quel demain
je dois survivre
à ces eaux vives
continuer d’échapper
aux craintifs dénonciateurs
aux uniformes armés
aux lois
aux billets
aux bons de retour à l’expéditeur
sur l’autre rive
l’espoir de vivre
en attendant
je ne sais quel demain
je dois survivre
à ces eaux vives
face à tant d’indifférence
à qui donner ma confiance
?
je la garde au frais
dans un fond de poche trouée
tant de regards croisés
aussitôt détournés
le corps invisible
n’est pas invincible
je suis devenu la cible
d’enjeux économiques
et politiques
sur l’autre rive
l’espoir de vivre
en attendant
je ne sais quel demain
je dois survivre
à ces eaux vives

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
il y a les migrants économiques
Les migrants politiques
Les migrants de l’espoir
Les migrants
promesse aux ancêtres
pour un retour au pays

un État invente aujourd’hui les infiltrés
nouvelle caste de voyageurs sans papiers

infiltrés
comme des taupes venues saboter
espionner
démantibuler
une idée de sournoiserie
derrière cette nomination « les infiltrés »

au registre des inventions
on trouve aussi
les dublinés
les dreamers

j’allais oublier la touche de mauvais génie
l’invention du délit de solidarité
(le Conseil Constitutionnel a invalidé ce délit en France)

le pouvoir des mots
le chaos des photos
le choc des arrestations
le renvoi sous variable aléatoire
en fonction du droit des bottes
des convictions religieuses
des prochaines élections
histoire de garder son fauteuil
*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
les migrants
meilleur score de trafic humain depuis longtemps
juste le profit maximum
du fric à toutes les étapes
des mots
sur le silence de tous les noyés
des barbelés
sous les pieds de tous les errants
des statistiques
sur les journaux
des murs
devant
des murs
derrière
et de tous côtés
des discours électoralistes
des mensonges
clefs et verrous pour tous
quel est ce monde
?

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde 6 juillet

chacun chez soi et l’Europe sera bien gardée

fermer les frontières
repli sur soi
perte d’idéal
refus d’altérité
mensonges politiques à gogo
instrumentalisation des peurs et détresses

tout un continent mijote à petit feu
son extinction de masse

l’Europe
espèce en grand danger

l’Europe oublie les flux qui ont brassé ses populations

je ne me reconnais pas dans cette Europe là

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde 29 juin 2 019
tu rêvais d’un horizon libre
et tu as été enfermé
torturé
racketté
des gangsters t’ont traité en esclave
corps à pognon
alors
quand tu as réussi à leur échapper
traverser la mer paraissait un jeu d’enfant
fortune de mer
sauvetage extrême
errance à bord du bateau sauveur
aucun port d’accueil
négation du droit maritime

tout un continent verrouillé à double tour
tout un continent barbelé
tout un continent branché sous haute tension politique
tout un continent
te regarde par le judas des informations continues
te regarde sans te voir
tout un continent en crise d’allergie fraternelle

toi tu attends juste un regard pour retrouver dignité

*
Marseille, janvier 19
Cours Julien
l’escalier musical et coloré
descend vers la rue d’Aubagne
avec ses vivants et ses morts
je ne sais pas s’il existe une ou plusieurs façons intelligentes de mourir
mais la mort rue d’Aubagne
est particulièrement stupide et honteuse
comment peut-on ?
antienne récurrente et lancinante en ce début de millénaire
l’homme meurt en Méditerranée
dans la Manche
en mer Égée
il meurt sans soin par ici
il meurt de faim là-bas
il meurt sous les coups de poings si loin
autrement et ailleurs
où en étais-je
l’escalier musical
et je voulais ajouter
les étourneaux sur les deux pins du cours Julien
tintamarre
envols groupés
partition légère
aérienne
au delà de l’escalier
le couchant
devant la fontaine
les gens passent
instants de corps en marche
et mon regard qui les suit cinq ou six pas
inconnu
individu inconnu
avec ou sans papiers
?
que porte-t-il
que porte-t-elle sous ses cheveux
?
quels rêves et toutes ces sortes de choses
?
je souris
vies multiples
comment se croire important
vraiment
comment
?

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
Qu’est-ce qu’une frontière
Questionnait la cigogne
Qu’est-ce qu’une barrière
?
Un mur où je me cogne
Au risque de mourir
Répondait le migrant
!
L’oiseau construit son nid
En haut d’un mirador
Vue imprenable sur la vie
A son pied le migrant s’endort

Il rêve à son seul désir
Vivre enfin librement

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
avec un cœur artificiel
l’homme deviendra-t-il plus humain
?
les couvertures religieuses, tribales ou autres
dénuderont-elles enfin des corps qui
plutôt que se machetter se respecteront intégralement
voire se caresseront
?
sans étiquette et
librement joyeux dans les plaisirs partagés
?
avec un cœur artificiel
les douaniers lèveront-ils les barrières
?
les étrangers seront-ils enfin accueillis
et chacun dans son rôle d’hôte
prêts à partager
?
sans crainte et librement ouverts à la rencontre
?
Avec un cœur artificiel
?

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
moi
ma vie
mon pays
à l’agonie
je rêve d’ailleurs
d’un peu plus de bonheur
Partir vite et à jamais
destination n’importe où
n’importe où plutôt qu’ici
je rêve d’un aller
simple et sans retour
compte à rebours
enclenché
feu

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
De part et d’autre
de la chaîne frontalière
la neige fond
le randonneur découvre alors
égarés parmi les rochers
des corps sans vie
des vies sans nom
des noms perdus
*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
d’une côte à l’autre
la méditerranée compte
au choix selon la météo
corps sans vies
vies accueillies
ou vies à bord
supplément de voyage offert
grâce à une météo politique
à vomir
mal de terre et mal de mer
mal à l’homme
mal au cœur

*
Mouans-Sartoux en lisant Le Monde 18 juillet 18
comment éviter un afflux de migrants sur les côtes européennes
?
réponse estivale :
en bloquant les navires ONG de secours à quai
pas de bateau
pas de sauvetage
pas de sauvetage
pas de migrants

des noyés

silence
le grand et total silence des profondeurs
profondeurs marines

tant que la mer garde les corps
grand silence

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde du 24 août 18
brain storming chez nos politiques
si si y’a bien un cerveau là-dedans
et en cette époque de réchauffement climatique
et déplacements en tous genres
un cerveau avec rafales de questions essentielles incluses

combien de voix vaut un migrant accueilli et respecté
?
combien de voix pèse un migrant enfermé dans un camp de rétention transitoire
?
combien de voix donne un migrant interdit de débarquer
?
combien de voix offre un migrant refoulé
?
combien de voix apporte un migrant reconduit
?
combien de voix emporte un migrant noyé
?
combien de voix pour un migrant aphone
?
combien de voix sonnantes et trébuchantes pour un migrant Golden Pass
?
quelle est la valeur boursière d’une vie humaine
?
cette valeur est-elle corrigeable et si oui
en fonction de quels paramètres
?
gestion des paramètres secondaires

sexe
âge
compétences
conditions météorologiques du jour
compte en banque et domiciliation bancaire

écouter
les conseils du responsable com
du gestionnaire de l’image publique
penser également et quotidiennement à envahir les unes de tous les médias
ainsi que de temps en temps à évoquer les droits fondamentaux de l’humain
de temps en temps
seulement

*
Mouans-Sartoux en lisant le Monde je n’ai pas noté le jour
Déposé sur une plate-forme de débarquement régional
le migrant sera ensuite trié
éligible à l’asile d’un côté
simple migrant économique de l’autre
et reconductible
dans cette externalisation des flux migratoires
où est l’humain ?

*
Dans le TGV Paris-Cannes, un lundi 4 décembre 18 en lisant un Monde ancien
migrants
fuyant persécution
guerre ou pauvreté
toute demande refoulée au son des procédures SCI
sans carte d’identité

migrants
fuyant une condamnation de justice pour corruption
accueilli au nom du droit d’asile
procédure VIP

rien de nouveau dans les états des poids et des mesures

*
en lisant le monde 31 décembre 2020

vivre sous une bâche
en plein hiver
peu importe le lieu
le froid est le froid
le gel le gel
le vent le vent
les prix augmentent
le porte monnaie est vide
*
c) Patrick Joquel

http://www.patrick-joquel.com/grain-sable/mots-migrateurs/

*

*Le migrant («chercheur de refuge», «fugitif de la vie impossible»), faut-il le répéter, ne vient rien «conquérir», ne vient rien voler, il vient vivre, tenter de vivre mieux, de vivre dignement – quand cela lui est impossible là où il est né.
Où sont, aujourd’hui, le courage, la responsabilité et la grandeur politiques ?
(L’expression «chercheur de refuge» est due à Damien Carême, celle de «fugitif de la vie impossible» à Eduardo Galeano.)

Quelques poèmes de cette suite en cours ont été publiés par le Temps des Rêves, Bacchannales 62 : Frontières.
**


Patrick Joquel
Quelques mots migrateurs
Photographie de couverture :
Jean Foucault

*
Veille au balcon
une étoile et trois nuages
une auto dans la rue
avec son arrêt au stop
et parfois un raclement de jupe
en fin de ralentisseur
cocon léger
le silence
Puis en fin de nuit
un léger voile devant la pleine lune
silence
un merle se prépare
moi aussi
*
L’aube balbutie
je marche sur la plage
A pas lents et face à l’Est
comme chaque matin
Je marche
léger envol bleuté du ciel
ressac tranquille
aurore et son jaillissement orangé
boule de soleil à croquer
cheminement lumineux sur l’eau
je m’imprègne et m’intègre
comme hier
Cependant aujourd’hui
j’inaugure un nouveau métier
compteur d’hommes
morts ou vivants
terrible comptabilité
images choc pour journaux
frémissements dans les appartements
et double tour aux verrous
*
Compteur de cadavres
oui
hommes
femmes
enfants
Entre les corps que la mer dépose
le ressac soupire
Des corps
elle en garde aussi
Des corps
que je compte
avec la petite machine à compter officielle
don de l’Administration lointaine
aux bureaux parfumés de café
viennoiseries tièdes et langues de bois
*
Certains choisissent leurs migrants vivants
celui-ci oui
celui-là non
question de religion
question de culture ou d’éducation
question d’âge, de sexe ou de poids
« Un minimum requis pour intégration réussie comprenez-vous »
Ils parlent les élus
ils parlent d’un oui
d’un non
ils s’invectivent autour du mot
France
ils clivent
ils soignent leur plan média
leur image
et sur la grève je compte les cadavres
et sur la grève je partage des thermos de thé
avec les vivants

du thé sucré
certains me condamnent
d’autres me soutiennent
moi je compte et j’infuse
*
Ils partent sur la route
vers le Nord
vers l’Ouest
vers ce comme une promesse
et pour bagage
une réalité euros
une réalité goudrons
lignes ferroviaires
chaussures trouées
fourgons frigorifiques
camions à double fonds
compassions barbelées
contrôles au faciès
Comment pénétrer des sociétés claquemurées
repliées comme des draps dans une armoire
rêches de chaleur absente
?

via des charognards
mains en portefeuilles
conseils frauduleux en bandoulière
via de fragiles solidarités
via la chance
via la mort
*
Les morts
un trou
trois petits mots sur une plaque
et puis s’en vont
sans autre identité qu’un
code-barres agrafé au sac
*
Les vivants
errants jusqu’à la prochaine frontière
jusqu’au prochain campement
jusqu’au prochain contrôle
La ligne sur la carte a beau se tracer dans
l’imaginaire
la réalité la barbèle
la mure
la tessone
« On manque de bras pour bâtir l’enfermement total »
« Que chaque migrant ajoute sa pierre au
mur
en passant
et dans quelques briques
ils ne passeront plus »
Comment passer
?

dessus
dessous
à travers
caché
agrippé
?
Sans patrie
sans papier
devient-on invisible
?
Comment forcer la grille
sans écraser l’autre
sans être écrasé dans la bousculade
?
*
Ce sera toi qui passeras
mais comme le pays ne le veut pas
tu resteras dehors
au froid
un deux trois tu gèles

Attention
Nul ne doit confondre
migrant idéologique
migrant victime de conflit inter ethnique ou
guerre civile
migrant économique
Ce dernier ne mérite rien d’autre qu’un billet
retour directement et sans escale car on ne
peut pas accueillir toute la misère du monde
n’est-ce pas
?
Les dossiers des deux premiers seront étudiés par les commissions compétentes réponse dans quelques mois

Nota Bene
Les migrants qui cumuleraient deux ou trois catégories déposeront un dossier par catégorie et
si nécessaire leur billet retour en classe économique sera suspendu jusqu’au résultat de l’instruction

Dignité en berne
Quant au terroriste masqué en migrant
il justifierait à lui tout seul toutes les serrures
tous les cadenas
?
« Protection maximale en état d’urgence
Fermeture totale
Principe de précaution »
*
Ils campent
cartons
palettes et bouteille à la mer
bâches au vent
boues aux pieds
Ils s’organisent
Ils sont vivants
Bénévoles
certains les soutiennent
soupes
douches
recharge du portable
paroles et papiers administratifs
délit de solidarité
Ils agissent
et de biens moulés
de bien pensants bien droits dans leurs bottes
de bien sérieux démantèlent les campements
sauvages

Option dispersion
option mise à l’abri catégorie oubli
option étude au cas par cas
option retour garanti
Pourquoi ne prend on pas plutôt en compte
leurs savoirs
leurs compétences
et leurs désirs
?
*
Les campements d’infortune
tachent de plastiques et de palettes
des terres d’asile
où les droits de l’homme perdent voix
De biens cravatés leur offrent des containers/studios
containers/deux pièces pour famille
eau courante électricité
containers

Comme sur les cargos
transport commercial
Containers
comme pour de modernes ermites
Containers oui
un progrès loin d’être bidon
un minimum droits de l’homme
Containertown
à l’abri de barrières
de grillages

hors circuit encore et toujours
au dehors
Y’a pu qu’à
charger les containers sur un cargo
*
Les biens droits dans leurs souliers vernis
tournent la tête
« Comment est-ce possible ? »
sans comprendre
sans compatir
« Ils n’auraient jamais dû partir ! »
« Avec la somme du passage ils auraient pu
vivre chez eux »
sans imaginer un seul instant
vivre hors cinéma
guerre
horizon bouché
opinions muselées
Wanted dead or alive
*
On écrit des mots
sur des écrans
des papiers
via les ondes radios
bien au chaud
bien au calme
On voudrait franchir cette frontière
et les rencontrer
à la gare ou le long de la frontière
On les croise sans vraiment les reconnaître
sans le vouloir
Difficile de franchir cette frontière intérieure
D’oser la fraternité
*
Ils vont seuls ou à trois
par grappes
par groupes
en colonnes
ils vont
ils marchent
les yeux tendus
les mâchoires serrées
aphones
sac à l’épaule ou à dos
un enfant sautillant à la main
un enfant endormi aux bras
ils marchent
le regard au sol
ils tentent de se rendre
invisibles
de se glisser dans la faille
Ils pourraient être nous
Il pourrait être moi
Je pourrais être l’un d’entre eux
*
Des adolescents
fratries orphelines
seuls ou en bandes
traversent leur pays
puis d’autres pays dont ils ne connaissent
pas la langue
un peu d’anglais pour viatique
ils franchissent la Méditerranée jusqu’à la
plage
mais
tous ne s’y posent pas
disparus en mer
hors statistiques
migration définitive
Des adolescents
des mineurs isolés
sans couverture aucune
dans les bureaux à climatisation réversible
des textes de protection contre intempéries 32
et mafias
s’ennuient.
du papier à brûler les nuits froides
Dehors
les nuits braisent ces jeunes gens
Des étincelles de vie qui se dispersent en escarbilles
dans les yeux des bureaux
sous les mains des bourreaux
dans les cases des tableurs
sous les vagues de la mer
Comme un steward côtier
je compte chaque matin
avec le compteur officiel
le nombre de noyés 33
*
Poème pour le passeport
Ce passeport est allergique
aux frontières aux barbelés
!
Il rêve à des mains chaleureuses
à de hautes terres joyeuses
il espère un cœur volcanique
pour enfin vivre embrasé
partagé

Peut-être avec toi
?
*
Poème pour la carte d’identité
Est-ce qu’un bout de papier
même avec puce électronique
peut définir qui je suis
?
Comment exprimer mon présent
ma citoyenneté planétaire
les libres couleurs de mes rêves
mes désirs et mes responsabilités
avec des mots comme
sexe
date et lieu de naissance
taille et signature
?
Je suis au-delà de mes apparences35
*
La pleine lune
illuminait la plaine
et dans les dunes
un abri de fortune
claquait sa toile au vent
Noël rêvait son étoile
petite laine et mitaines
un songe de migrants
ou de fillette
aux allumettes