PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

entre écritoire et table à cartes

Entre écritoire et table à cartes
©Patrick Joquel
Entre écritoire et table à cartes, journal de bord et quotidien songeur, treize suites, quelques éclats de phares et autres fanaux accompagnent les voyageurs solitaires …

Nb 1 :
Le site http://chantiers.org a accueilli diverses étapes de la construction de ce livre.
Encres vives, dans sa collection blanche, en 1999, en a publié les premières ébauches sous le titre « aucun tropique n’est inaccessible »

A Jean-Luc Van den Heede et à tous les marins

Nb 3 : la majuscule en gras pourrait indiquer un changement de page. Là le texte est au km. 24069 caractères espaces compris.

1
Toile de fond

Sur mon écran
chaque soir
je lis tes mots

Je peux aussi les entendre
entendre ta voix

Puis
sur le clavier
mes doigts effleurent les tiens

Une simple pression de l’index
je te les envoie

Via les puces et les satellites
mes poèmes t’accompagnent dans ton tour du monde
ils te racontent mon tour des mots
en solitaire aussi

Les yeux rivés sur notre boussole intime
nous poursuivons chacun notre allure

Tu me parles de temps
de manœuvres
d’usure des voiles
d’albatros

L’ombre du poème
te raconte
les résistances du texte en train d’émerger sur la plage
ses blancs d’écume
son attente de la vague juste
et sa recherche des parallèles

L’un et l’autre
avançons ainsi vers ce but qui nous dépasse
mille après mille
mot après mot

En direct
de la table à cartes à l’écritoire

Cisailles de plume
des goélands argentés
coupent le silence

A la pointe de toute insularité
Toute rencontre secrète un peu d’écume

Un éclat sur la vague
étincelle
feu liquéfié

Ondoyante solitude
où palpite le souvenir dissout
de nos origines

Ce qui respire ici
est-ce uniquement de l’eau
?
Ce qui déferle ici
est-ce uniquement du vent
?
Ce qui naît ici
est-ce uniquement de l’homme
?
Ne sommes-nous que chair et regard
simplement issus de cet accouplement de vent et d’eau
fœtus lentement mûris au soleil
simplement promis à la dissolution
?

L’océan écoute
Lui aussi s’interroge
« Qu’en était-il de moi
avant que les houles ne me façonnent ? »

Aucun rivage ne lui répond

Ne lui reviennent que
des échos de falaises
des bruissements d’estuaires
des chuintements de graviers

Sur la plage les vagues n’abandonnent qu’un peu de sable
et notre enfance au gré de ses châteaux s’y ébroue

Là bas
aux îles Crozet
Kerguelen
ou du Prince Edwards
le printemps commence
et les manchots royaux
couvent leurs œufs

Petit manchot
naîtra vers Noël

Peut-être
apercevra-t-il tes voiles
ou bien
croiseras-tu en mer
l’un de ses parents
?

2
Ressac

Inlassable incendie
la mer écoute les sables
compter leurs grains

Que vois-tu
quand tu regardes la mer
ourler ton rocher d’écume
?

Qu’entends–tu
quand tu l’écoutes
ramener sans se lasser
son vaste horizon
jusqu’au rivage
et
que sens-tu
dis-moi
quand ses parfums
frémissent tes plumes
?

Pour toi la mer est de vent
mouette
et tu t’envoles

Comme on aimerait planer sa vie
au plus haut du vertige
en à-pic de la mort

La mer
en se retirant
dessine
d’éphémères partitions

Rêveur
tu les suis
jusqu’au rivage
et là
tes yeux fondent

La mer
t’éblouit de soleil

L’horizon ronronne
et son dos rond
te murmure
un désir de caresse

Velours des risées
frémissantes libellules
Plaisir sur ta peau

Tu écoutes
le ressac
te raconter
ses souvenirs

Quand
dans ta cabane
au bord de la mer
tu apprenais
à devenir humain
te dit-il
je berçais
depuis longtemps déjà
le sommeil de la terre

Ressac
fruit du vent
bruit d’écume

Les rochers
frangent les océans
de lumière

Au-dessus du rivage
déambule une lente houle

Blancs ou gris
la brise enroule un à un
de légers nuages

Septembre et sa douceur
somnolent au soleil salé
d’un dernier jour d’été

Entre mer et ciel
un goéland sarcastique
pique de son cri moqueur
ce fragile silence

Un peu de sel crisse
Au-dessous de ta paupière

Plage à marée basse
Un chien poursuit une mouette
Et toi ta jeunesse

3
Avant de lever l’ancre

Je m’installe à ma table avec le désir d’écrire au bout des doigts

L’écriture hésite à se lancer

Malgré les premiers mots tracés
je ne sais rien du poème

Du périple à venir
Voyageur
tu ne sais rien non plus
sinon ce trait idéal sur le planisphère

Assis à mon écritoire
ou ailleurs
caillou d’un chemin
rocher d’un sommet
rocking-chair au balcon
l’endroit importe peu

Là donc
près de la source d’encre
et face à l’infini du papier
j’existe
et je vis
sur mes terres

Terre
petite boule bleue
à la vivante atmosphère

Planète
si bien lovée autour de son soleil
si bien perdue
et si solitaire sous les étoiles

Toi
Voyageur
dont l’horizon s’ouvre au-delà de mes territoires de pierres
connais-tu
la même inquiétude
?

Nos voyages ont-ils d’autres buts que celui d’aller au bout de soi
?

Moi
parmi les houles pétrifiées de hautes altitudes

Toi
sur les vagues mouvantes de lointaines latitudes

Mon sillage d’encre
nourrit-il ton cap
autant que ton étrave
élargit le mien
?

Avant de lever l’ancre
et de filer à l’assaut
des parallèles et des méridiens
tu ne sais rien
de ton sillage à venir

Avant de laisser glisser l’encre
entre les lignes du papier
je ne sais rien non plus du mien

Nous nous tenons là
face à la nuit
sous les feux du port
comme sous les lampadaires de la ville

Toi sur le pont de ton voilier
moi sur mon balcon
avec nos espoirs complices
et ce grand silence qui monte en nous
au rythme des haubans
et des rumeurs nocturnes

4
Larguer les amarres

Partir
qui peut dire
où et quand
cela commence

Car il y a bien un commencement
on ne part pas du jour au lendemain
les mains dans les poches
comme ça

Partir
lente maturation du désir et du songe

Partir
boucler son sac
lacer les chaussures
envoyer la toile
et sentir la vibration

Voiles bordées
prendre son envol
sentir le vent dans ses doigt
le sel sur les lèvres

Bonheur amure
le regard fend les bleus du ciel
et ceux de la mer

Bien bordé
le foc
soutient l’horizon

Le monde est à ton écoute
et tu l’entends
Voyageur
répondre à ton rire

Le premier pas
le premier souffle

Celui qui écarte
et qui renvoie
dos à dos
serrure et quai

Puis les autres pas
les autres souffles
les minutes suivantes

On s’éloigne des traces
des sentiers balisés
des rails de navigation
pour se lancer
vers le large

Premiers pas
premiers mots
la page se noircit

Partir

Au delà du couchant
aucun tropique n’est inaccessible

D’un port à l’autre une seule terre

Une seule et fragile existence
avec le ciel pour brasier

D’un infini à l’autre
un unique et même souffle
avec le froid pour brûlure

Entre ciel
vent
eau
et terre
existent les hommes

Chacun sur sa vague accoste une fois
et de cela que savons-nous
sinon le silence
avec son masque de sel autour des paupières

Existe-t-il ici
un seul songe
qui ne soit gréé pour traverser la nuit
?
Un seul mot
qui ne soit déployé
pour briser l’obscurité
?
Un seul poème
qui n’effleure à tâtons
l’eau du mystère
?

Chacun attise à sa manière un désir
chacun s’y calcine
et même si nul ne sait vraiment qui
de l’esprit ou de l’océan
signe d’un sillage éphémère son élan
l’ombre des éternités l’éclaire

A l’aiguisoir de l’étrave
un embryon affûte son identité
il s’accorde aux jeux du souffle et de la voix

Il empoigne
une à une
les lettres de son prénom
puis les jette au vif de la langue

Sur la plage
un cerf-volant
s’envole

Nous nous éloignons des ports
des côtes et des îles
surtout des îles
comme on abandonne
avant l’aube
un village
ou un bivouac d’altitude
pour entrer
revêtu de joie
et d’humilité
dans le dialogue
avec les éléments

Pour
habiter la planète
et l’accompagner
d’un peu plus près
dans son ellipse

Que l’on voyage en solitaire
autour du monde
ou autour du langage
on est aussi nu
sur le pont de son voilier
qu’à bord du poème

Lettres déployées
il épouse
un à un
les courants ascendants
de l’écriture
et si les encres l’éclaboussent
de leurs fluidités
aucun pétrel
aucun albatros
ne plane
au dessus de la page
où il s’inscrit
seul au monde
et solitaire
il poursuit
un cap inconnu de lui-même
un azimut secret

Un être humain
parfois
le croise
ébloui
au revers d’une marée
et
l’accueille
un instant

Fugace étreinte
où les regards
se conjuguent
au présent créatif

Sur la plage
une vague couvre de son aile
une arapède

Nous nous éloignons

Y a t-il dans la mer
des combes secrètes
des no boat’s wave
?
Y a t-il sur le papier
en marge de l’écriture
des no poem’s line
?

Ecrire
ou partir

Tout reste à tracer
toujours

Tout reste à franchir encore

Tenir l’écriture jusqu’en son achèvement

Garder le cap contre vents contraires

En chaque vers
à chaque vague
le choix toujours renouvelé du mot juste
et celui de la trajectoire

Avec
toujours en filigrane
au revers du geste et du rouleau
une hantise

Celle
de ne pas réussir la confrontation

N’est ce pas aussi cela
qui nous pousse en avant plus sûrement que les courants de l’imaginaire
?

Ce désir de tenter
contre le facile immobile
et contre soi-même
une vie un peu plus précaire
?

Façonneurs d’impalpable
l’imprévisible nous résiste
autant que nous lui résistons

Arpenteurs d’océans ou de papiers
Voyageurs
nous jouons avec les blancs

Les mots que nous ramenons des lointains nous accompagnent
comme les petits lampions colorés de nos enfances

Partir aujourd’hui
pour roquer son âme
aux glaçons de l’antarctique

Ecrire vent debout

Le poème
alors
résiste
à l’azimut
autant qu’à la plume

Il suit une autre écume

Il roule
il tangue autour du langage

Il s’appuie
sur des inspirations traversières
afin de tenir
jusqu’au bas de page
et de virer de bord ensuite

Ecrire ce parallèle

Un mot que tu vas traverser souvent sur ton planisphère
tandis que le poème descendra les lignes du cahier

Fragile écho
à ta descente atlantique

Après le Horn
il nous faudra
nous pencher
sur les méridiens

Sonder
la verticalité du temps

Larguer les amarres
ôter le capuchon
créer nos deux lignes
support papier
support liquide
un même écran pour interlocuteur

Cela fait quoi
au monde
?
alors qu’il tourne
sous l’impulsion
de toutes les mains des hommes

Quel impact
nos deux traits ont-ils sur lui
?
Le ruissellement des autos sur les routes de Mouans-Sartoux en a-t-il un
?
Et le bavardage incessant de nos radios
?
Et le chant du ressac
?
Je ne sais pas

J’écris parce que je dois écrire
et tu navigues parce que tu dois naviguer

Pour vivre
simplement
et seulement
vivre
un peu mieux

5
Cap Finistère

De l’immobilité du minéral
au fracas des vagues
le silence
aiguise aux angles des rochers
sa transparence
et ceux qui
comme en sursis
se mesurent
à ses vastes territoires
traversent
un tel absolu de lumière
qu’aucune frontière
ne leur résiste

Ils vivent là
désarmés
lovés
autour de leur boussole
et les yeux tournées vers le sud

Vers ce rivage
où le présent s’étire
et se confond
avec l’espace

Au-delà de la fin des terres s’allonge la houle

Ample et paisible ondulation
que soulignent
marine incandescence
les arabesques d’un vol de dauphins

La planète bleue
respire
et ton voilier
glisse entre ses eaux
avec un joli bonheur
dans ses poumons

Parfois il te suffit d’un mot
pour te sentir
léger

Léger
comme une île
suspendue
aux vols de ses oiseaux

Les merveilleux oiseaux
tremblant leurs plumes
dans les bleus des cieux

Goélands marins
sternes arctiques
albatros lointains
mouettes rieuses
cormorans
macareux

Autant de noms
autant de poèmes

Tu suis des yeux un pétrel
moi
un gypaète barbu

Le vol et la plume sont
dit-on
les fruits d’une lente et longue évolution

Comment orienter nos bouquets d’années
vers quels soleils
pour mûrir à leur image
et nous rendre
aussi léger au monde
?
Glisser sur les eaux
sans les déchirer
sur la neige
sans la rompre
ou sur le papier
sans en écorcher la texture
?

La plume
ou le pinceau
gonflés d’encre
se préparent à tracer
cet impalpable
qu’on nomme
poème

A l’aplomb du papier
l’écriture
plane en silence

Elle choisit sa majuscule
et la dessine à l’ouest de la feuille
et le poème apparaît contre la marge
tel un fanal

Le mystère absolu de la beauté
vient au monde
auréolé d’oiseaux
comme autant d’accents

Cet instant
ce bref instant
où la plus haute écume
atteint son apogée
et se suspend
avant de répondre
à l’appel de la pesanteur

Cet instant-là est beau

On ne sait jamais quand on l’atteint

L’instant du poème
est un moment fragile

Il va de mes mots à ton émotion
revient de ton silence au mien

Instant de la rencontre
entre ma main qui écrit
avec la tienne qui lit

Ce bonjour
se rit
de l’espace et du temps

Moment fragile

Un craquement
le bruit d’un pas dans le couloir
le crissement du tableau noir suffisent
pour en altérer la transparence

Aussi têtu
que braise en garrigue
et prêt à nous flamber à sa joie
ainsi le poème

Petit poisson volant
si tu ne veux pas
pour mon bonheur
finir ta vie en marinade au citron
ne confond donc pas
le pont d’un long voilier surfant sur les eaux
avec le dos rond
d’un lent cétacé songeur

7
Equateur

Parfois tout faseye autour de soi
excepté son cœur
on aurait tort de s’en plaindre

On est là
crayon en main
main à l’écoute

Regard perdu dans l’infini

Tout clapote autour de soi
on ne touche aucun mot

On attend
prêt à bondir au moindre frémissement

Ici le pot au noir
l’équateur s’encalmine
et mon crayon se mine
à ranger ses tiroirs

Aucun souffle ne ride la parole
et sa voix s’absente autour de moi
le monde est comme vide
la page blanche attend
la risée

8
Horn

Au crépuscule
un très ancien frisson vient t’enlacer

Tu te retrouves
à des milliers d’années de ce siècle
et malgré
ta couverture de satellites
tu sens
naître en toi
comme une sourde inquiétude

« Il y a bien longtemps de cela
murmures-tu à l’océan
Les hommes craignaient
Que le soleil ne les oublie »

Ce soir
tout seul sur ton bateau
comme tu les comprends

Comme eux
tu vas veiller

User ton sommeil

Fixer le mouvement des étoiles

Clouer tes yeux
à la Croix du Sud
autant pour te nourrir de ses feux
que pour attendre
avec patience et tension
la déchirure à l’est

Tu t’abandonnes à ta solitude
et t’accordant au rythme étincelant du voilier sur les vagues
tu danses avec lui

Au moment précis
où le soleil le touche
il te semble entendre alors crépiter l’horizon

Tu empoignes la barre
et bordes ton écoute
au plus près de l’obscurité

Toute la nuit
nez en l’air
sous ton édredon d’étoiles
peluche au cou
comme un petit homme au lever de l’espèce
tu tiens les yeux ouverts

On ne se méfie jamais assez des étoiles

Elles éclairent si bien nos doutes
elles nous poussent si loin en avant
et depuis si longtemps

Il existe ainsi des nuits
où la courbure des voiles
se tend vers la perfection

Tu te coules en ces moments
comme un skieur dans la pente
avec en sourdine
un chant de violoncelle
ou de hautbois

Tu n’oublies rien de la dernière tempête
au contraire
son sillage heurté nourrit la plénitude
et l’évidence des prochains grains
tapis sous l’horizon

Un soleil serein
caché dans ta poche
tu navigues
et le sel des embruns
se dépose
rugueux
sur ton visage

Un invincible sourire
au coin de l’œil
tu te tiens
en proue

Vivant
inexplicablement vivant

9
Froides latitudes

Brasier d’ardente humanité
le poème
étincelle
et dialogue avec l’inconnu

Parfois
la douleur nous empoigne
et
nous nous engonçons
chaque jour un peu plus profondément
dans ces latitudes extrêmes
où juchées
sur de mystérieuses voilures
déferlent nos plus hautes solitudes

Une poignée de paroles extrêmes nous accompagne

Les dents serrées
sur notre désir de vivre aussi haut que possible
et le cri de délivrance en veille
au chaud de nos poumons
nous nous recroquevillons
dans l’étroit cockpit de nos corps

Malgré tout épuisement
nous cinglons alors
au-delà d’un de nos Horn intimes

Un de ces récifs noirs
qui jalonnent
comme autant d’écueils
notre histoire

Lorsque nous le doublons enfin
il nous semble émerger
d’une longue et terrible gestation

L’instant d’après
nous jetons un bref regard
en arrière
et nous apercevons
quelques goélands se disputer
les lambeaux de notre placenta

L’instant d’après
nous prenons pour cap
un nouvel équateur

Voir
la lumière

Caresser
l’inaudible horizon

Entendre
un soir
glisser sur les eaux la lune

Goûter en écartant les bras
la légèreté de l’albatros

Oser
la fluidité du voyage
et se laisser apprivoiser
par la sérénité

Respirer
le sauvage

Exister enfin
au sud de tout silence

Fragile humain

Te voilà de nouveau dans le grand sud
loin des poissons volants
loin des doux alizés
bientôt
hors d’atteinte

Au fond de toi
un silence ancien reprend pied

Celui dont tu as la nostalgie
et qui mieux que les voiles gonflent tes vents intimes

Tu le reconnais à ce tremblé des eaux
là sous la paupière
à ce frémissement sous l’étrave

Dans ce grand bain de solitude absolue auquel t’ont convié les océans
ton écran palpite aussi
il t’apporte un écho de ton voyage intérieur
tu y lis des mots
ceux que ton sillage trace en nous

Etonnant partage

Ilots à la dérive
des icebergs saluent ton voilier
un frisson dans la coque
répond à leur menace
et le radar en veille
écoute leur silence

Brusquement
et malgré ces mots amis qui
via les satellites
réchauffent ton écran
tu sens
la fragilité
fondre autour de toi

Nous vivons sur une planète qui demeure hostile
et nous avons beau le savoir
par moments
ce sentiment de précarité
nous revient comme un boomerang

Il nous heurte
et les flammes de nos désirs
ramenés à leur futilité
vacillent

Nous les protégeons
du paravent de nos mains

Au-delà des hauts pâturages de croassant chocards à bec jaune
m’accompagnent de leurs volutes

Le pas sur les pierriers semble alors s’alléger

Les pentes
glisser un peu mieux sous les semelles

Mais lorsqu’au repos
je m’allonge
immobile
au plat d’un rocher
leur soudain silence
me réveille en sursaut

A ces altitudes
tout fait viande
et mon corps
l’a bien senti

L’oiseau
n’est pas seulement
plaisir de l’œil et de l’esprit
il est aussi
menace
latente

L’oiseau me ramène
à ma condition d’homme
à la chair
à son poids

Au delà des quarantièmes rugissants albatros et sternes escortent ainsi de leurs blancheurs déployées les rares marins venus quêter leur adoubement parmi les longues houles de l’immense océan antarctique

J’écris ces mots
le soir
après une journée de marche

Cela me ramène à la planète
et tout en suivant des yeux le fil d’encre se dérouler sur la page
je voyage
d’un sentier du Mercantour
au large de la Terre Adélie

Quel invisible oiseau
lit par-dessus mon épaule
avec l’espoir
de venir becqueter quelques mots
?

Au nouvel an
les bises polaires
ont claqué sur tes joues

Leur lumière
offre un territoire
où conjuguer
les présents infinis
de la création

La nuit
moi aussi
je regarde
la lune

Cela me suffit
pour écrire avec toi la date
et continuer
au fil du jour
notre humaine aventure

Froides latitudes
quel regard
portez-vous
sur ces hommes
et ces femmes
qui se mesurent
à vos sauvages tempêtes
?
Et vous
mots
si bien rangés
dans l’ordre alphabétique de nos dictionnaires
quels secrets territoires
cachez-vous à nos voix
?

Immergés dans ces courants qui nous emportent dans leur liquide intransigeance
quel sens
donnons-nous
à nos heures solitaires
?
Et toi
lecteur songeur
que viens-tu chercher
au chevet de nos livres d’heures
?

10
Cap Leewin

Cette tension du noir
posé comme un chat
aux pupilles palpitantes

Lové
de toute sa douceur
et dont le corps épais
s’abandonne
en épousant chaque creux de la houle
et chaque arabesque de l’écriture

Noir tendu
de poupe en proue
et dont le ronronnement
permet aux guetteurs bleus de patienter
comme à bord d’un de ces psaumes matinaux
où l’encre semble trembler ses voix

Tension du noir
quand l’horizon
plié
et replié
papier feutré en fond de poche
hésite
entre doute et désir


juché à la pointe du bout-dehors
comme pour anticiper l’étrave
on se retrouve encore
avec en frisson
la vieille inquiétude

Si
le bleu
s’absentait
vaincu
ou simplement
parti
pour vibrer ailleurs
d’un autre oeil
?

Si tout ce noir s’installait sans délivrance
?

Pour résister
on descend se chauffer un peu d’eau pour le thé

On s’accroche à la tasse

On remonte au grand air
et
tout en se moquant de ses frayeurs nocturnes on cherche des yeux l’horizon

On ne le voit pas vraiment
il dort
mais
d’un sommeil qui va s’allégeant

On le sent

On ne le voit pas encore
son oeil est toujours clos
mais sans être déjà du bleu
ce n’est plus tout à fait du noir

Le ciel se détend
ses nuages mouchent l’obscurité

Un mince liseré sépare
les eaux d’en bas
de celles d’en haut

Le fidèle albatros émerge
un léger bleu le suit

Ainsi
tu sors parfois avant l’aube
avec le premier thé du jour en bouche
et le ciel te fouette alors au visage

Tu restes là

Gestes suspendus

La lumière te désaltère

Les étoiles
se décolorent

Lentement
refluent
les ombres

Sous tes yeux
l’océan
lissé comme un corps après la caresse
arrondit sa courbe
et t’ensilence en ses ondulations

Tu attends le soleil
pour baigner ton bonheur

La louange alors ébahit ton souffle
et trempant tes lèvres
comme un randonneur matinal
à la source première
tu te sens
unique au monde

L’automne ici a cessé depuis longtemps de flamber
les roux du mélézin ont capitulé
la neige a installé sa lumière hivernale
et malgré la brièveté du jour
je suis à la trace un sanglier solitaire

De frais labours ont fouillé sous la poudreuse
ils signent sa faim

Je m’arrête un instant
devant ses traces nocturnes

La tendresse du monde à mon chevet
je voyage
en mes randonneuses pensées

Je me retrouve à tes côtés
sur le pont de ton voilier
ébouriffé par la nuit

Le thé chaud fume entre nos doigts

11
Bonne Espérance

Les îles n’ont aucun problème
elles ne suivent pas les vents

Elles restent là
toujours au même endroit

L’océan
a beau
les couronner d’écume
elles résistent
bien arrimées à leurs phares

Insensible au lent reflux des falaises
Les îles se calfeutrent d’embruns
se terrent
se dérobent

Comme on voudrait y jeter l’ancre et
plonger dans l’écume
un refrain érodé

Polir dans ses galets
une interrogation émoussée

Comment épuiser le ressac d’une île
?

Comme on voudrait y revenir
bercer sur la grève
une estompe
et s’offrir à marée basse
une poignée de coquillages

Estampe d’une lointaine enfance

Tribord ou bâbord
il faut laisser les îles

Ne pas répondre
à l’appel de leurs phares
laisser
palpiter sous leurs faisceaux
leurs songes insulaires

L’étrave
auréolée d’écume
et cap à l’équateur
le voilier
minuscule îlot
porté par le vent
abrite un autre désir

Celui de se frotter
corps et âme
à tous les embruns du monde

12 équateur

Remonter l’atlantique
avec à bord
un silence un peu plus rond qu’avant

Avec au ventre
un soleil un peu plus enflammé qu’hier

Remonter l’atlantique
comme on caresse un corps de femme

Revenir au monde
sans l’avoir jamais vraiment quitté
Revenir au monde comme on revient à soi
avec au creux de son prénom
la peluche impalpable d’un rêve
et relever son premier pas
d’un thé vert

Revenir à soi
identique au monde
et tellement nouveau

Dans son vieux pot au noir
l’équateur cuisine un trois-mâts

Marinade à l’huile de palme
aucune houle
tout clapote alentour
le cristal perd sa boule
et les barils leurs eaux

Tout est trop calme

Grillade au sel de mer
aucune brise
aucun nuage
les feux du soleil cuisent
les cordages et les bois
jusqu’à la chair

Equateur
zone aléatoire
où l’histoire hésite

Pot au noir
sinistre mémoire

Ainsi
comme un grain soudain
le passé revient gifler le présent

Qui
peut se vanter
de toujours échapper à ses fantômes
?

Nous les installons tant bien que mal à la place du pauvre et continuons de les apprivoiser

Nous n’oublions rien
de la douleur

Nous vivons avec elle

Et nous tentons
de la rendre fertile

13
Retour

On arrive au soir
piétiné comme un rivage à marée basse

On se couche en fuyant la lune

On éteint ses yeux
la terre étreint son orbite
et s’en va traverser l’obscurité

Le matin te rallume
et ton corps
lissé par le jusant
t’apparaît tout neuf

Chaque muscle est à sa place
et le chant
jubile en toi
comme un merle un peu moqueur

Etre
en mouvement
signe notre présence au monde

Le mot fin n’existe que pour inaugurer un nouvel élan

Vivre est aussi bon que fragile
aussi certain qu’improbable
et seuls nos rêves sont à la hauteur des infinis qui nous abritent

Ici la quiétude est extrême

Regarde toutes ces lignes sur la plage, comme c’est beau. Chaque vague trace la sienne. Chacune dépose son léger soupir de sable avant de refluer. Cela fait comme un dessin fragile que la suivante vient modifier, effaçant ici, ajoutant un trait, là. On peut lire l’histoire des vagues de la nuit. Le temps abandonne ainsi de si frêles arabesques que le sable seul en garde mémoire… et la mer, au grand jusant de ses éternités les efface, comme ça…
Tout ceci, nos mots, nos voyages et toutes ces galaxies, a-t-il vraiment de l’importance ?…
Et aux yeux de qui ?

Lorsqu’il ne donne aucun signe
et ne répond plus à l’appel
que sait-on du poème
sinon au plus épais de son absence
au plus noir de son silence
un désir

Tel un solo de saxo
ce désir d’arracher
à l’absurde
un fragment d’infini

©Patrick Joquel
5 traverse de l’orée du bois
06 370 Mouans Sartoux

06 14 17 21 09
patrickjoquel@wanadoo.fr

http://monsite.wanasoo.fr/joquel

NB : Si j’ai présenté chaque suite en colonne ici c’est uniquement par souci de légèreté quant à l’envoi postal.