PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

Estérel

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Il y a le si vieux massif dit de l’Estérel. Depuis quand l’appelle-t-on ainsi ? Et combien de millions d’années a-t-il connu sans porter aucun nom. Juste occupé à prendre de l’altitude et puis à la perdre.

Il y a donc ici le vieil Estérel et nous : marcheurs de ces jours si courts. Si neufs. Nous deux et notre amour. Nous résistons à notre manière aux ravinements. Nous ne parlons pas encore du poids des ans. N’exagérons rien. Mais si rien ne semble en altérer la lumière, le corps s’érode aussi… sans bruit…

Si jeunes sur une si vieille planète… Des temps différents nous gèrent. Nous marchons donc. Et pourquoi ? Le savons-nous vraiment ? Pour le plaisir des muscles. Oui. Pour la joie d’affûter nos sens. Ensemble. Oui. Pour le silence. Et pour cet entre-temps. Oui bien sûr, cet entre-temps de la marche.

Nous marchons. Nous nous réajustons à ce monde. Comme si le quotidien du travail avec ses vitres. Ses écrans. Ses climatiseurs. Ses chiffres… nous en séparaient. Comme s’il fallait pour ne pas le perdre, ce monde, ne pas s’y égarer, aller jouer nos corps sur les pistes. Aller pister le corps du monde sous nos pieds. Aller respirer l’espace. Boire au silence. Se laver les yeux aux verts des chênes lièges. A ceux des pins maritimes et des bruyères. Goûter la mollesse des arbouses…. Bref, se re-connecter sans code personnel à ce temps qui nous dépasse et qui est celui de la terre. Retrouver la planète.

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Maquis
brossé de vent
tu joues tes blues
sur la partition rosée
de tes rochers
usés

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Parmi les odeurs
la main frotte un romarin
Doigts aux fines herbes

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Ici
la pierre est rouge
un léger rouge
un rouge
délavé
presque aussi vieux que la planète

*
De vieux géants ont joué au jeu enfantin
« Un deux trois soleil »
Puis ils ont perdu le compte

Se réveilleront-ils un jour de leur torpeur
?
Secoueront-ils leur gangue de lichens
?
Quand prendront-ils notre mesure
?
Viendront-ils pulvériser sous leurs pas
nos bétons
?
nos goudrons
?
ou bien
pris de pitié
nous prendront-ils dans leurs mains
?
Entendons-nous chuchoter leur démesure
?
*
Ici
les verts sont aussi profonds
que les maquis brossés de vents
leur ténacité
leur frugalité contraste
avec les strass
de la côte d’azur

Ici les bleus sont tenaces autant que lumineux
ceux de la mer avec son écume
et ceux du ciel avec leurs nuages
juste assez de blanc
pour souligner leurs limpidités
avec en février
les petites gourmandises mimosa
comme pour en exacerber la saveur

ici
le bleu
demeure
un bleu formidable

*
le vent flamme les herbes
irise les marais

coiffeur d’herbe

la résistance de l’arbre au vent
souffle rauque
et percé de cris rapaces

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Estérel 7
©Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com
Inédit 2015

Publié en 2017 par la revue à l’index 33