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histoire du monde

Texte Histoire du monde


Un livre publié aux 400 coups, il en reste quelques exemplaires ici ou là. C’est le premier livre commun avec Nathalie de Lauradour, depuis nous en sommes à quatre et deux autres cherchent leur éditeur…

Les pêcheurs d’étoiles

1 Au commencement je tournais déjà plus fort que ma joie et mes premières couleurs palpitaient entre les lèvres du soleil…

Le vide m’entourait. Je flottais dans l’espace et j’étais sans défense.
Météorites et comètes me frappaient dans de gigantesques gerbes de lumière…
Pour me protéger j’inventais alors l’air et l’eau…
Je préparais sur mes palettes des bleus inconnus, des verts enchanteurs, des rouges mystérieux.

2 Lentement, très lentement, la vie naissait dans mes océans, prenait pied sur mes
Rochers.
De profondes forêts couvraient mon corps.
Elles me racontaient leurs histoires d’écorces, d’aiguilles ou de feuilles.. ;
J’aimais les écouter bercer les vents et border le sommeil des bêtes…

3 Parmi tous ces animaux, j’en remarquais un qui vivait debout.
Je sentais ses pieds nus chatouiller ma peau…

Les hommes exploraient mes paysages.. .
Ils se perdaient…
Je les retrouvais…

4 Ils allaient toujours plus loin, curieux de tout, et mes fruits fondaient entre leurs dents…
Mes saisons jouaient dans leurs jardins. ..
Leurs mains me sculptaient …Me façonnaient…
Je m’abandonnaient à leurs désirs…

5 J’aimais leurs chants les soirs de vendange, leurs fêtes les jours de solstice…
Leur joie devenait la mienne et leur bonheur me donnait souvent les larmes aux yeux :
Ils étaient à la fois tellement forts et si fragiles…

6 Pour les protéger, je leur donnais le feu…
Ils l’avaient si bien apprivoisé qu’ils ne craignaient plus la nuit d’hiver.

Le soir, les fumées de leurs cheminées sentaient bon le bois, la viande grillée, les mots partagés…
Je ne me lassais pas d’écouter leurs contes…

7 Leurs paroles soulevaient leurs rêves et les emportaient jusqu’au ciel…
Ils s’imaginaient oiseaux…
Ils les suivaient au-delà des océans créant de nouvelles cités…
Leurs désirs sautaient une à une toutes les frontières…

8 Tout voyage est-il condamné à s’éffilocher aux épines ?
Toute chanson à suspendre ses cascades ?

Petit à petit je découvrais avec horreur que les machines des hommes m’abîmaient.
Leurs villes fabriquaient des fumées qui ne sentaient plus le bois.
Mes yeux brûlaient ; mes poumons pleuraient…
Je suffoquais…

Je perdais mes couleurs et je me sentais sale…
De plus en plus sale ; je ne tournais plus aussi rond qu’avant…

9 Les hommes restaient sourds à mes plaintes.
Comme des funambules, ils cherchaient à garder leur équilibre, sans se soucier, ou si
Peu, du mien…
Ils m’oubliaient…

10 Ils vivaient enfermés dans leurs cités.
Chacun chez soi.
Ils ne se parlaient plus de vive voix : ils communiquaient par écran seulement, par
Satellites aussi, par bombes parfois…
Je ne les entendaient plus bruire leurs mille et un contes des nuits…

Loin de leurs regards je ne me reconnaissais plus…

11 De hautes tours de verre et d’acier avaient avalé mes montagnes et mes déserts,
Défiguré mes plaines et mes forêts…
Mes océans puaient…
J’étouffais…

12 Parfois la nuit, je surprenais sur les toits de ces hautes tours un pêcheur d’étoiles…
Un rêveur d’espace…
Et je reprenais alors espoir…

13 Car, je le savais depuis longtemps déjà, les hommes étaient malins…
Ils m’avaient souvent surprise au fil des siècles par leur intelligence…
Ils m’ont étonnée une dernière fois.

14 Ils sont partis.
Les uns après les autres…
Sans un au-revoir…
Pas même un geste de la main…
Dans le mystérieux cosmos…

Ils m’avaient tellement souillée que je n’étais sans doute plus assez belle pour eux.
Ils m’ont abandonnée comme on jette en chemin un mouchoir sale…

15 Je suis à nouveau seule et silencieuse.
J’épure mes eaux polluées.
Je filtre mon air vicié.
Je gomme une à une les traces de leurs folies.

Je ne veux pas tout oublier de leur passage, ils m’ont rendu si heureuse…
Je cherche juste à guérir ma peine, à me soigner.
A retrouver ma beauté…

16 Mes couleurs reviennent de plus loin que la mort…
Des hommes j’ai appris le rêve…
Je rêve à mon tour….
J’attends un nouvel enfant…

Textes de Patrick Joquel
Peintures de Nathalie de Lauradour