PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

mots migrateurs

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Quelques mots migrateurs 2016/17
© Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com
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Veille au balcon
une étoile et trois nuages
une auto dans la rue
avec son arrêt au stop
et parfois un raclement de jupe
en fin de ralentisseur
cocon léger
le silence

Puis en fin de nuit
un léger voile devant la pleine lune
silence
un merle se prépare
moi aussi

*
L’aube balbutie
je marche sur la plage

A pas lents et face à l’Est
comme chaque matin

Je marche
léger envol bleuté du ciel
ressac tranquille
aurore et son jaillissement orangé
boule de soleil à croquer
cheminement lumineux sur l’eau
je m’imprègne et m’intègre
comme hier

Cependant aujourd’hui
j’inaugure un nouveau métier
compteur d’hommes
morts ou vivants
terrible comptabilité
images choc pour journaux
frémissements dans les appartements
et double tour aux verrous
*
Compteur de cadavres
oui
hommes
femmes
enfants

Entre les corps que la mer dépose
le ressac soupire

Des corps
elle en garde aussi

Des corps
que je compte
avec la petite machine à compter officielle
don de l’Administration lointaine
aux bureaux parfumés de café
viennoiseries tièdes et langues de bois

*
Certains choisissent leurs migrants vivants
Celui-ci oui
Celui-là non
Question de religion
Question de culture ou d’éducation
Question d’âge, de sexe ou de poids

« Un minimum requis pour intégration réussie comprenez-vous »

Ils parlent les élus
ils parlent d’un oui
d’un non
ils s’invectivent autour du mot
France
ils clivent
ils soignent leur plan média
leur image

et sur la grève je compte les cadavres
et sur la grève je partage des thermos de thé avec les vivants
du thé sucré
certains me condamnent
d’autres me soutiennent
moi je compte et j’infuse

*
Ils partent sur la route
vers le Nord
vers l’Ouest
vers ce comme une promesse
et pour bagage
une réalité euros
une réalité goudrons
lignes ferroviaires
chaussures trouées
fourgons frigorifiques
camions à double fonds
compassions barbelées
contrôles au facies

Comment pénétrer des sociétés claquemurées
repliées comme des draps dans une armoire
rêches de chaleur absente
?
via des charognards
mains en portefeuilles
conseils frauduleux en bandoulière

via de fragiles solidarités
via la chance
via la mort

*
Les morts
un trou
trois petits mots sur une plaque
et puis s’en vont
sans autre identité qu’un
code-barres agrafé au sac
*
Les vivants
errants jusqu’à la prochaine frontière
jusqu’au prochain campement
jusqu’au prochain contrôle

La ligne sur la carte a beau se tracer dans l’imaginaire
la réalité la barbèle
la mure
la tessone

« On manque de bras pour bâtir l’enfermement total »
« Que chaque migrant ajoute sa pierre au mur
en passant
et dans quelques briques
ils ne passeront plus »

Comment passer
?
dessus
dessous
à travers
caché
Agrippé
?
Sans patrie
sans papier
devient-on invisible
?
Comment forcer la grille
sans écraser l’autre
sans être écrasé dans la bousculade
?
*
Ce sera toi qui passeras
mais comme le pays ne le veut pas
tu resteras dehors
au froid
un deux trois tu gèles
*
Attention

Nul ne doit confondre
migrant idéologique
migrant victime de conflit inter ethnique ou guerre civile
migrant économique

Ce dernier ne mérite rien d’autre qu’un billet retour directement et sans escale car on ne peut pas accueillir toute la misère du monde n’est-ce pas
?
Les dossiers des deux premiers seront étudiés par les commissions compétentes réponse dans quelques mois

Nota Bene
Les migrants qui cumuleraient deux ou trois catégories déposeront un dossier par catégorie et si nécessaire leur billet retour en classe économique sera suspendu jusqu’au résultat de l’instruction

Dignité en berne

Quant au terroriste masqué en migrant
il justifierait à lui tout seul toutes les serrures
tous les cadenas
?
« Protection maximale en état d’urgence »
Fermeture totale
Principe de précaution

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Ils campent
cartons
palettes et bouteille à la mer
bâches au vent
boues aux pieds

Ils s’organisent
ils sont vivants

bénévoles
certains les soutiennent
soupes
douches
recharge du portable
paroles et papiers administratifs
délit de solidarité

Ils agissent
et de biens moulés
de bien pensants bien droits dans leurs bottes
de bien sérieux démantèlent les campements sauvages
option dispersion
option mise à l’abri catégorie oubli
option étude au cas par cas
option retour garanti

Pourquoi ne prend on pas plutôt en compte leurs savoirs
leurs compétences
et leurs désirs
?

*
Les campements d’infortune
tachent de plastiques et de palettes
des terres d’asile
où les droits de l’homme perdent voix

De biens cravatés leur offrent des containers/studios
containers/deux pièces pour famille
eau courante électricité
containers

Comme sur les cargos
transport commercial
Containers
comme pour de modernes ermites
Containers oui
un progrès loin d’être bidon
un minimum droits de l’homme

Containertown
à l’abri de barrières
de grillages
hors circuit encore et toujours
au dehors

y’a pu qu’à
charger les containers sur un cargo

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Les biens droits dans leurs souliers vernis tournent la tête
« Comment est-ce possible ? »
sans comprendre
sans compatir
« Ils n’auraient jamais dû partir ! »
« Avec la somme du passage ils auraient pu vivre chez eux »
sans imaginer un seul instant
vivre hors cinéma
guerre
horizon bouché
opinions muselées

wanted dead or alive

*
On écrit des mots
sur des écrans
des papiers
via les ondes radios
bien au chaud
bien au calme

On voudrait franchir cette frontière
et les rencontrer
à la gare ou le long de la frontière

On les croise sans vraiment les reconnaitre
sans le vouloir

Difficile de franchir cette frontière intérieure
D’oser la fraternité
*

Ils vont seuls ou à trois
par grappes
par groupes
en colonnes
ils vont
ils marchent
les yeux tendus
les mâchoires serrées
aphones
sac à l’épaule ou à dos
un enfant sautillant à la main
un enfant endormi aux bras
ils marchent
le regard au sol
ils tentent de se rendre
invisibles
de se glisser dans la faille

Ils pourraient être nous
Il pourrait être moi

Je pourrais être l’un d’entre eux

*
Des adolescents
fratries orphelines
seuls ou en bande
traversent leur pays
puis d’autres pays dont ils ne connaissent pas la langue
un peu d’anglais pour viatique
ils franchissent la Méditerranée jusqu’à la plage
mais
tous ne s’y posent pas
disparus en mer
hors statistiques
migration définitive

Des adolescents
des mineurs isolés
sans couverture aucune

dans les bureaux à climatisations réversibles
des textes de protection contre intempéries et mafias

du papier à brûler les nuits froides

Des étincelles de vie qui se dispersent en escarbilles
dans les yeux des bureaux
sous les mains des bourreaux
dans les cases des tableurs
sous les vagues de la mer

Comme un stewart côtier
je compte chaque matin
avec le compteur officiel
le nombre de noyés

*
Poème pour le passeport

Ce passeport est allergique
aux frontières aux barbelés
!
Il rêve à des mains chaleureuses
à de hautes terres joyeuses
il espère un cœur volcanique
pour enfin vivre embrasé
partagé

Peut-être avec toi
?

*
Poème pour la carte d’identité

Est-ce qu’un bout de papier
même avec puce électronique
peut définir qui je suis
?
Comment exprimer mon présent
ma citoyenneté planétaire
les libres couleurs de mes rêves
mes désirs et mes responsabilités
avec des mots comme
sexe
date et lieu de naissance
taille et signature
?
Je suis au-delà de mes apparences

*
La pleine lune
illuminait la plaine
et dans les dunes
un abri de fortune
claquait sa toile au vent
Noël rêvait son étoile
petite laine et mitaines
un songe de migrants
ou de fillette
aux allumettes

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©Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com

qq extraits parus dans la revue Poésie première en 2 016