PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

olivia et l’enfant des sables

En ce temps là le Roi du pays des Oliviers avait réglementé la parole. Les habitants du royaume avaient seulement le droit de parler de la pluie et du beau temps. Quiconque parlait d’autre chose était passible de la peine de mort. Ainsi, le jour, les gens travaillaient en silence et le soir ils se calfeutraient dans leur maison. Chacun se méfiait de tous, craignant de prononcer le mot de trop, ce mot qui, s’il était rapporté au roi par un voisin, lui vaudrait de recevoir la visite d’un des terribles bourreaux du royaume…

Rue de la Mouette, à quelques pas du château, vivait une jeune fille muette dont les yeux étaient aussi noirs qu’olive en décembre. Ses parents l’avaient appelée Olivia, mais depuis leur mort, plus personne ne l’appelait ainsi et Olivia avait oublié son nom. Quand les voisins la croisaient à la fontaine, les rares qui osaient encore prononcer quelques mots lui disaient :
« Beau temps la muette ! Beau temps mouette noire ! ».

Une nuit, alors qu’elle venait de baisser la mèche de sa lampe-tempête, Olivia entendit gratter au volet de sa chambre. Elle se leva et ouvrit la fenêtre. La Mort se tenait devant elle. Olivia, le visage souriant, voulut enjamber le mur et la suivre mais la Mort l’arrêta d’un geste et au bout de ce geste Olivia vit une petite cage de bois et de fer.
« Ne crains rien, lui souffla la Mort. Je t’apporte un cadeau . Reste chez toi. Ce n’est pas ton tour, mais celui de la vieille lavandière. Elle m’a demandé qu’avant de l’emmener je te remette cette petite cage. Tu devras la rapporter à celui à qui elle appartient. »
Olivia hocha la tête et prit la cage. La Mort s’en retourna dans la nuit, sans un bruit.

Dans sa chambre, Olivia caressait la petite cage de bois et de fer. La petite cage de la vieille lavandière avec à l’intérieur sa minuscule jarre de terre cuite et son coffret de pin.
Une larme roula sur sa joue…
Elle avait six ou sept ans…
Ses parents l’avaient envoyée porter du linge à la vieille femme…Celle-ci se tenait assise sous la glycine en fleurs toute bruissante d’abeilles, elle avait les yeux clos et semblait somnoler. Dans ses larges mains posées sur son tablier bleu, brillait une petite cage. Olivia était restée un moment à la regarder puis, elle s’était approchée sur la pointe des pieds. Au moment où sa main allait se poser sur le bois de la cage, la vieille lui avait saisi le poignet et murmuré de sa voix usée : « C’est trop tôt ! Un jour viendra où tu ouvriras la porte de cette cage ».

Maintenant, Olivia ouvrait la porte. Un souffle chaud emplit la chambre. Une voix chuchota à son oreille : « Demain à l’aube, va sur la plage, monte sur la première mouette que tu rencontreras et laisse-toi porter au-delà de la mer, là où t’attend celui qui m’attend. »

Quand le mystère est trop grand, il ne faut pas lui résister. Et c’est ainsi que le lendemain, à califourchon sur le dos d’une mouette blanche, Olivia volait dans les bleus mélangés du ciel et des eaux. Elle vola longtemps. Et chaque soir elle entendait la voix de la petite cage : « Il y a de l’eau dans la jarre et du pain dans le coffre ».

Elle arriva enfin de l’autre côté de la mer. Sur la plage se tenaient un chamelier et deux dromadaires.
- Es-tu celle que j’attends ? demanda l’homme.
Olivia lui montra la cage.
- Enfin ! Je t’attends depuis si longtemps ! Vite, il ne faut pas perdre une seconde ! allez ! Monte !
Olivia se jucha comme elle put sur la bosse de l’animal et la petite caravane se mit en route.
- Je t’emmène au désert, dit le chamelier.

Le voyage dura jusqu’à ce que la pleine lune dessine comme un chemin entre les dunes ; alors le chamelier s’arrêta.
- Va tout droit dans le silence, dit il. Moi, je n’irai pas plus loin. Avant le lever du jour, tu verras les grands arbres de l’oasis. Là bas t’attend celui qui t’attend.

Et l’homme la quitta, rebroussant son chemin. Quand il fut aussi léger qu’une ombre, Olivia caressa le cou de son dromadaire et s’enfonça tout droit dans le silence.

La lune monta haut dans le ciel puis descendit. Les étoiles pâlirent. Dans la pénombre de l’aurore, le dromadaire, Olivia et la petite cage pénétrèrent dans l’oasis.
Sur leurs écorces les arbres entremêlaient des calligraphies de sèves séchées. Ils portaient, en guise de feuilles, des milliers de petites cages toutes semblables à celle de la vieille lavandière. Leurs portes étaient ouvertes et des milliers de murmures papillonnaient autour d’elles. Ils enveloppaient Olivia de leurs histoires, caressaient ses cheveux, ruisselaient sur sa peau.
Elle s’arrêta près d’une source qui jaillissait doucement dans le sable. Sur l’eau flottaient des mots qu’un enfant des sables lisait à voix haute. Quand il vit Olivia, l’enfant des sables s’interrompit et aussitôt l’eau cessa de couler.
- Bienvenue Olivia, bienvenue jolie mouette noire !

Olivia lui tendit la cage. Il la porta à son oreille.
« Ils sont tous là ! Je les croyais perdus, les contes de ton pays. Et voilà que tu me les ramènes. Leurs voix sont faibles mais ils respirent encore. Ici, ils reprendront des forces.
A mon tour, je vais te faire un cadeau : viens boire de cette eau et tu parleras. »

Olivia but une gorgée et sentit aussitôt des mots s’ébrouer dans la gorge. Elle les laissa s’envoler :
- Qui es tu?
- Je suis le gardien des contes de la terre et du ciel, de la mer et du feu.
- Et tu les gardes dans des cages ?
- Oui. Vois-tu quand un conte est fatigué d’aller d’une bouche à une oreille et de cette oreille à une autre bouche, il saute sur une rafale de vent et se laisse porter jusqu’ici. A peine arrivé, il se plonge dans la source, se nettoie de tout ce qui l’alourdit, se sèche et, aussi neuf qu’un soleil du matin, rejoint ses camarades dans les arbres. Ils se racontent alors leurs aventures, échangent des nouvelles du monde…

Il reste chez moi jusqu’à ce que la nostalgie des hommes le prenne. Jusqu’à ce qu’il me demande à retourner vivre dans les mémoires, à vibrer de nouveau dans les voix…

Quand les caravanes passent par ici, je donne à chaque voyageur une cage, parfois plusieurs, et les contes retournent dans les villages des hommes…

Les contes du Royaume des Oliviers dépérissaient dans leur cage. La vieille lavandière ne pouvait plus leur prêter sa voix. Pour les sauver de l’oubli, c’est toi qu’elle a choisie… Tu resteras ici aussi longtemps que tu le voudras.

Olivia demeura avec l’enfant des sables le temps d’écouter les contes du Nord et ceux de l’Est, ceux de l’Ouest et ceux du Sud, Ceux d’en Haut et ceux d’en Bas. Elle les accueillait un à un dans sa mémoire…
Le soir, comme les étoiles du désert, ils palpitaient dans ses yeux noirs…

Elle profita du passage d’une caravane de sel pour retourner au pays. Sur ses genoux la petite cage bruissait de mille et un contes qui virevoltaient de joie entre les barreaux et pépiaient comme de jeunes merles.

Dès son retour au pays Olivia visita chaque village. Le soir, après le couvre-feu, elle racontait. Tant et si bien que les habitants du royaume retrouvèrent la force de parler. Les mots fleurissaient à nouveau sur leurs lèvres comme un irrésistible printemps.

Cependant le Roi ne l’entendait pas de cette oreille : chaque soir, il montait sur le donjon du château et criait aux quatre points cardinaux :
« Silence !
Silence !
Silence !
Silence !».
Mais plus personne ne lui obéissait. Alors il dépêcha ses meilleurs généraux pour endiguer cette inondation de paroles. En vain. De guerre lasse il disparut par une nuit de vent et de pluie, et nul n’entendit plus jamais parler de lui.

Si tu passes un jour par le pays des Oliviers, va dans la capitale et cherche la rue de la Mouette. Arrête-toi devant la petite cage de bois et de fer accrochée au mur d’une des maisons et attends. Chaque soir à l’heure du thé Olivia s’assoit sur le bord de sa fenêtre, et, en attendant que la Mort vienne la chercher, elle raconte… Elle raconte encore…