PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

peau nue poème

LA PEAU NUE DU POEME
éditions Le Geai Bleu. 1999. 100exemplaires.
avec une préface de Jacques Ferlay.
en cas d’utilisation de ces textes en domaine public ou scolaire, merci de me prévenir.
partie I
*
Tout fripé encore
Et juché sur son silence
un mot sèche au soleil ses lettres
puis il s’envole
et se pose avec douceur sur tes lèvres
Pour me rejoindre
ton sourire a des ailes

*
A peine éclose
une langue a pour couronne de jeunes lèvres
puis les froids la gercent et la burinent
ils déchirent en plien vol les cerfs-volants de son âme
ils piétinent entre les pages du dictionnaire
ses camargues asséchées.
*
Assoiffés d’encre
les caractères du haut de casse
caressent un espoir de presse
Sur les chemins creux
Comme sur les fragments du papier
les plombs encrés donnent du songe aux rêves
du cors au langage
De sa naissance à son avenir
chaque mot partage un secret d’ubac et d’adret
Mystérieux solstice
où s’exprime en quelques signes
une combinaison d’atomes

*
Semence au coeur des près
la poésie attend une abeille
pour s’écouler en miel
dans les gorges de la mémoire

*
Les prés
bercés d’anémones bleues
frémissent au crépuscule
et le sentier
jalonné de chênes lièges
s’endort en écoutant un pas
arpenter la nuit
de son chant régulier
*
Lorsqu’à pas feutrés
les orants s’éloignent des asphaltes
les chardons bleus les piquent
L’imaginaire alors en jachère
emprunte un de ces vieux itinéraires
dont les lichens couvrent les stigmates
Idoles silencieuses des peuplades d’herbes folles
les puits se démembrent

Solitaire
un grand-duc signe
l’obscurité
Du bout de ses ailes
il caresse une planète encore enfant

*
Ici
l’altiplano
gorgé d’herbes sèches
bariolé de ponchos et de lacs
Plus loin le fluide àcéan
tavelé d’îles
bercé de mangroves
éclaboussé de plages
ourlé de falaises
Plus loin encore
les savanes heurtées de baobabs
les fourrures boréales
Ailleurs
landes et steppes
marais
limons
rocailles
garrigues
sables
neiges
rochers
Partout la caresse des saisons
Terre à l’ondoyant pelage
une vie encore adolescente
étreint ton corps

*
Terre
Entre les lignes de ta main
les mots
lanternes assoupies
gravent sur les rugueux calcaires
la minérale odeur de leurs concrétions
lustrent leurs syllabes
étirent leurs félines sonorités
griffent
sur la peau nue du poème
une feuille
*
Lissé par l’océan du soir
le silence accompagne à pas feutrés le présent
A l’ombre des ifs
le clapotis des tombes cerne le regard
Avant de livrer leurs corps à l’oubli
les mots
dans le crépuscule étreignent une dernière fois
la voix des hommes
La poésie fulgure
au travers d’écritures aveugles
La peau nue du poème
partie II
*
Impalpable liberté
le souvenir
sculpte un drapé au silence
et son ombre
aussi frêle soit-elle
retient le feu
tu es là
accroupi
comme il y a quatre cent mille ans
écoutant la braise
ouvrir le bois
*
Si de génération en génération
la parole a modelé notre conscience
est-il vraiment inimaginable
que les voix des hommes
se soient volatilisées
sans laisser d’autres échos
que ces silences gravés sur les rochers

*
Tu te nourris de vos lointaines enfances
Lentement
le mot pierre s’impose à tes lèvres
Avec sa lourde présence
offerte aux lichens
comme aux lézards
il vient couvrir
le sommeil de tes morts
auprès de lui
tu palpes la fragilité d’un premier cri
un souvenir de lait tiède
berce un à un tes songes
Soudain
d’autres mots crépitent
tu ne sais pas non plus
ni d’où ils surgissent
ni pourquoi ils encrent
ces papiers éphémères
que les saisons jaunissent
tu les regardes
dérouler sur ton cahier
leurs arabesques aussi vagabondes
que les crocus d’avril sous les mélèzes
Entendrons-nous un jour
demandes-tu aux schistes des Merveilles
le chant fossile des anciens orants
saurons-nous déchiffer à même le rocher
les mots exacts de leurs prières
Mémoire
alphabet ténu

*
Voilà
ton ombre s’est mêlé à la sienne
s’enroule autour du vide une double hélice
Laisseras-tu à ton tour sur le gravier d’autres traces
Que le tremblé songeur
de ce regard-là