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peau nue poème

La peau nue du poème éditions du geai Bleu 1998
Patrick JOQUEL
www.patrick-joquel.com
Une première version de ce texte a déjà été publié à deux cents exemplaires par les éditions Clapas en février 1996 sous le titre Petite suite. Nous remercions Marcel Chinonis de nous permettre de publier ici cette version légèrement remaniée du texte original. Cette nouvelle version s’est également enrichie et prolonge ce face à face entre l’homme et l’écriture.

Tout fripé encore
Et juché sur son silence
un mot sèche au soleil ses lettres
puis il s’envole
et se pose avec douceur sur tes lèvres

Pour me rejoindre
ton sourire a des ailes

A peine éclose
une langue a pour couronne de jeunes lèvres
puis les froids la gercent et la burinent
ils déchirent en plein vol les cerfs volants de son âme
ils piétinent entre les pages du dictionnaire
ses camargues asséchées

Assoiffés d’encre
les caractères du haut de casse
caressent un espoir de presse

Sur les chemins creux
Comme sur les fragments du papier
les plombs encrés donnent du songe aux rêves
du corps au langage

De sa naissance à son avenir
chaque mot partage un secret d’ubac et d’adret
Mystérieux solstice
où s’exprime en quelques signes
une combinaison d’atomes

Semence au cœur des prés
la poésie attend une abeille
pour s’écouler en miel
dans les gorges de la mémoire

Les prés
bercés d’anémones bleues
frémissent au crépuscule
et le sentier
jalonné de chênes lièges
s’endort en écoutant un pas
arpenter la nuit
de son chant régulier

Lorsqu’à pas feutrés
les orants s’éloignent des asphaltes
les chardons bleus les piquent

L’imaginaire alors en jachère
empreinte un de ces vieux itinéraires
dont les lichens couvrent les stigmates

Idoles silencieuses des peuplades d’herbes folles
les puits se démembrent

Solitaire
un grand duc signe
l’obscurité

Du bout de ses ailes
il caresse une planète encore enfant

Ici
l’altiplano
gorgé d’herbes sèches
bariolé de ponchos et de lacs

Plus loin le fluide océan
tavelé d’îles
bercé de mangroves
éclaboussé de plages
ourlé de falaises

Plus loin encore
les savanes heurtées de baobabs
les fourrures boréales

Ailleurs
landes et steppes
marais
limons
rocailles
garrigues
sables
neiges
rochers

Partout la caresse des saisons

Terre à l’ondoyant pelage
une vie encore adolescente
étreint ton corps

Patrick JOQUEL 52 chemin de l’Ouvaire 06370 Mouans Sartoux

Terre

Entre les lignes de ta main
les mots
lanternes assoupies
gravent sur les rugueux calcaires
la minérale odeur de leurs concrétions

Lustrent leurs syllabes

Etirent leurs félines sonorités

Griffent
sur la peau nue du poème
une feuille

Lissé par l’océan du soir
le silence accompagne à pas feutrés le présent

A l’ombre des ifs
le clapotis des tombes cerne le regard

Avant de livrer leur corps à l’oubli
les mots
dans le crépuscule étreignent une dernière fois
les voix des hommes
La poésie fulgure
au travers d’écritures aveugles

Impalpable liberté
le souvenir
sculpte un drapé au silence
et son ombre
aussi frêle soit elle
retient le feu
tu es là
accroupi comme il y a quatre cent mille ans
écoutant la braise
ouvrir le bois
Patrick JOQUEL 52 chemin de l’Ouvaire 06370 Mouans Sartoux

Tu te nourris de vos lointaines enfances
Lentement
le mot pierre s’impose à tes lèvres
Avec sa lourde présence
offerte aux lichens
comme aux lézards
il vient couvrir
le sommeil de tes morts
Auprès de lui
tu palpes la fragilité d’un premier cri
un souvenir de lait tiède
berce un à un tes songes
Soudain
d’autres mots crépitent
tu ne sais pas non plus
ni d’où ils surgissent
ni pourquoi ils encrent
ces papiers éphémères
que les saisons jaunissent
tu les regardes
dérouler sur ton cahier
leurs arabesques aussi vagabondes
que les crocus d’avril sous les mélèzes

Entendrons-nous un jour
demandes tu aux schistes des Merveilles
le chant fossile des anciens orants
saurons-nous déchiffrer à même le rocher
les mots exacts de leurs prières
Si de génération en génération
la parole a modelé notre conscience
est il vraiment inimaginable
que les voix des hommes
se soient volatilisées
sans laisser d’autres échos
que ces silences gravés sur les rochers
Patrick JOQUEL 52 chemin de l’Ouvaire 06370 Mouans Sartoux

Mémoire
alphabet ténu
Suspendus à un filet de sang
fragiles souvenirs
de quoi vous rappelez vous au juste
pour étayer ainsi le présent de l’écriture
Dans le corps
le cheminement du poème
agencement original de molécules
contraction des muscles du bras
de la main
des doigts
Les yeux regardent la pensée
effacer le blanc du papier
lisent les mots encore humides
pèsent leurs sonorités
Le geste se souvient il
une fois le livre achevé
de l’enchantement du poème
un seul mot
du texte entier
avec ses ratures
ses retours et ses déchirures

La langue repose au dos de la couverture
et telle un matin de novembre
elle se suspend à la pointe
d’une stalactite de glace

L’encre a séché le geste
le frémissement des neurones s’est figé sur la page
et l’écriture
un lecteur à la barre
fait voix de toutes ses syllabes
les caractères l’éclaboussent d’écume
il se dissout
il entre dans le fleuve
et se désaltère aux basaltes noirs de l’histoire
Voilà
ton ombre s’est mêlée à la sienne
s’enroule autour du vide une double hélice

Laisseras tu à ton tour sur le gravier d’autres traces
Que le tremblé songeur de ce regard là
Patrick JOQUEL www.patrick-joquel.com