PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

porter l’espoir

Porter l’espoir
Patrick Joquel

Trois chants contre tout apartheid

1
Chant du crépuscule

Dernier vertige de notre maigre identité
Notre ombre
Légère et têtue
S’accroche
Au vif d’un regard

Dernier refuge de notre pauvre humanité
Nos yeux
Sombres et crépus
S’enrochent
Larmes calcifiées

Dernier vestige de notre rauque éternité
Notre ombre
Mouvante et ténue
S’effiloche
A l’angle des pierres

2
Chant de la rue

La dignité ankylosée
Pieds et mains liées dans les boues des misères légalisées
Nous sommes broyés par les roues
D’une répression ordinaire

Matraques
Ségrégations
Hardes
Sont notre éloge funéraire

Liberté en berne

Un drapeau blanc sur sa peau noire
Il était venu sans violence
témoigner de notre conscience
et porter à ta connaissance
les frustrations de notre race

Tu l’as pris pour un charognard
un fomenteur de dissidence
tu l’as traité en accessoire

Un homme est mort assassiné
encore un homme
encore un
un de trop

Nous viendrons donc à votre messe
puisque tel est votre désir
nous viendrons armés de jeunesse
pour célébrer votre plaisir
sur l’autel sanglant de vos rues

Nous viendrons
sa mort en écharde
joindre notre silence
aux crues de la liberté

Sur l’écorce écorchée
des bois de barricade
volent et se dessèchent
les chairs effilochées
de quelques camarades

3
chant de l’exclu

Lassitude profonde
Ma main n’a pas pour vocation de quémander
Donne lui donc un monde à façonner
Une terre où vagabonder
Où s’incarner
Des visages à fécondés

Donne à mon cœur son nom
Son vrai prénom
Que notre amour puisse scander
L’espérance d’une fidélité tenace

Nostalgique des lointaines savanes
Mon silence
Oiseau nocturne
Rêve
Lové sur mon épaule gauche

Contre ses plumes blanches
Chaudes et acres
Mes regards se déposent

Trêve après trêve reposés sur la savane
Mes regards limon fertile sèvent lovés au cœur de nos silences

Contre ton pagne rêche
De sable et de sel
Mes muscles se détendent

Nostalgique des lointaines grossesses
Mon épouse femme debout pleure
Sur les ruines de son foyer

Contre ses larmes fauves
Chaudes et acres
Ma peau sombre s’éclaire

Nuit après nuit assombrie en sa cellule
Ma peau noire limon fertile hurle
Sur son désir privé d’épouses

Contre mon pagne rêche
De sperme et de sang
Mon espoir se lacère

Mais demain

Nous tremperons aux feux
Secrets des bois sacrés
Nos dernières rancunes
Et sans revanche aucune
Hisserons à l’ouest de nos yeux
Les drapeaux mêlés de nos peaux

Nos enfants viendront cueillir
Lmes palmes dorées de nos souvenirs

Nos enfants épouseront de jeunes femmes

La terre à nouveau sera ronde et bleue

4
Café cacao

Café cacao
Papaye ou coco
Les couleurs de peaux
Sans se lasser s’enlacent

Une âme une flamme
Un homme une femme
Un fruit qu’on acclame
Et qu’on suit à la trace

Ombre féline
En tes collines
Ton avenir
Sourd en sourdine
Terre d’azur
Mangue ou réglisse
Ici se tisse
Un ciel métis

Violons et saxo
Koras ou bongos
La chanson des peaux
Palpite à l’unisson

Une sœur un père
Une père un frère
L’azur une terre offerte à nos frissons

Sur ce chemin
Qui est le sien
Sans bruit la nuit
Frôle une main
Bonjour l’ami
Mangue ou réglisse
Ici se tisse
Un ciel métis

Musique P. Massabo, cd parenthèse silence p.

5
Petite suite sahélienne

Femme, vierge et noire
Avec le grain de ta peau pour seul vêtement
Tu marches sur un sable lissé par le vient

Dune douce ou courbe noire en exil
Tu es lumière dense
Et ta danse
Apaise les nuits d’effroi
Où l’on pleure parfois
Sans s’en douter
Sur d’anciennes puretés

Hôtes de passage en ton ventre
Berceau de notre race
Nouveaux nés choyés sur tes reins
Abreuvés à ton sein
Nous portons tous la nostalgie
De ta mains
De ta face

Aurore humaine
Mon regard est de chair africaine

Ta main sur ma peau sèche
L’amour est menthe fraîche l’amour vient battre en brèche mes solitudes

Palme à palme
La lune cuivre d’argent
Le cuir moiré
De nos lagunes

Des enfants par milliers chantent en nous leur joie
Vogue
Frêle pirogue
Et donne à ce désir
L’or d’un corps nouveau né

Oui vivre est un plaisir
Cri vibrant sur la dune
Où ton regard de soie noire
S’étoile dans le mien

Palme à palme
La lune cuivre d’argent
Le cuir moiré
De nos lagunes

Le cercle se rompt
Se vide de son eau
Te libère

Tu accèdes à la lumière
A mon sourire
Terre d’asile
Notre amour t’accueille
T’apaise

Ma voix berce ton prénom
Ton seul bagage

En notre silence
S’absorbent nos présences

Olive vierge et noire
Ton huile est tendre à ma mémoire coule sable entre mains
Vivre avec toi est bien humain

Drapés d’un même pagne
Je marche et tu m’accompagnes

Un enfant à la pain
Un deuxième à la hanche
Un troisième en chemin
Femme et mère au désert
Ta peau noire est feutrée
Ta bonté palpitante
Et notre amour à l’orée
Du désert est premier

Femme et mère au désert
Ta peau franche est dorée
Ta beauté fascinante

Ta peau noire est fierté
Garçon soirs nègre sans regret
Un enfant d’homme est un enfant
Mon épouse est ta mère
Tu as l’amour pour source
Et ton prénom pour rivière

Ta peau noire est douceur
Petit sois nègre avec bonheur
Un enfant d’homme est un enfant
Dans l’éclat de ta course
Tu as le jeu pour frère
Et ton frère pour lumière

Ta peau noire est clarté
Mon fils sois nègre avec bonté

6
Porter l’espoir

Porter l’espoir
Comme certains leur regard
Charbon de braise noire
Sur les sables réfractaires
De leurs territoires

Traquer l’espoir es ses sources
Et jusque dans ses résurgences

Le délivrer des argiles pour qu’une femme vienne y puiser un matin
Et qu’entre ses mains il soit mis à nu

Lumière ruisselante entre ses doigts et sur sa peau

Porter l’espoir comme elle
Les jarres d’eau quotidiennes

Porter l’espoir
Avec ta fière ténacité
Ton élégance
Et ta bonne humeur si fidèle

Semer en ton ventre notre espérance

L’irriguer de nos voix
De nos mains
La nourrir de notre joie commune
De nos peines futiles
De notre vie plénière
Et t‘accueillir enfin
Petit espoir braillard

Témoin vivant de notre amour

L’enfant sanglé aux reins
Tu vas
Et je marche à ton pas de mère
Je t’accompagne femme

Et les peuples te suivent
Et les peuples se ressemblent

Les peuples nous ressemblent
Nos enfants nous rassemblent

Porter l’espoir
Enfant fragile sur la hanche
Enfant vorace au sein

Porter l’espoir deux à deux
Pour ne jamais perdre sa trace

©PJoquel
Auto édition mai 1993
200 ex.