PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

Rag d’Arago

Rag d’Arago
Patrick Joquel
éditions Mélis

livre disponible en librairie ou chez l’éditeur, ou chez moi

1.
Fin d’automne, début d’hiver.
Le froid réveilla Rag. Il suffisait que durant leur sommeil ses voisins s’éloignent un peu, ou que la peau de bœuf musqué qui la couvrait glisse et elle perdait vite sa chaleur. Le froid et son âge. Elle dormait peu maintenant. Elle se réveillait souvent avant l’aube. Elle attendait alors que le jour se lève, les yeux grands ouverts sur la nuit. Elle écoutait alors les hululements de la chouette blanche. Elle regardait autant les lumières nocturnes que sa vie. Des pensées traversaient son esprit comme ces traits lumineux qui parfois raclaient le ciel.

La fin de cette nuit était claire. La pleine lune quittait le ciel. Sa lumière inondait leur abri sous roche. Rag se déplaça et s’assit un peu plus loin. La lune se posa un instant sur la montagne puis glissa derrière. Rapide. Elle disparut. Un nouveau trait fulgura l’esprit de Rag. Cette lune ramenait à sa mémoire une autre lune, lointaine…

Le souvenir se précisait. Elle le laissait remonter à la surface de sa conscience sans bouger, respirant à peine. Avec le temps Rag avait appris à laisser ainsi apparaître ses pensées. Le souvenir s’éclaira. Elle était jeune et allaitait un enfant, son premier peut-être, la vieille femme ne savait plus. Elle en avait porté trop et trop d’entre eux l’avaient quittée pour qu’elles se rappellent de tous. Seuls comptaient les trois qui étaient encore là : Alz, sa fille ; Paz et Pad, ses deux garçons. Elle avait été jeune, comme eux.

Un sourire ébréché éclaira son visage. A sa joie elle revoyait la grotte qui les abritait alors. La pleine lune éclairait la plaine en bas. Un souvenir de chaleur remonta le long de ses vieux os. De chaleur et d’abondance. Les troupeaux…
Le soleil allait bientôt apparaître, elle le sentait. Il mettrait du temps à réchauffer son groupe. La saison froide s’installait. Rag se leva brusquement et tapa ses mains :
- Debout. Partons !

Des grognements de rêveurs qu’on dérange lui répondirent. Un bébé pleura. Alz le mit au sein. Il s’arrêta, la chaleur le pénétrait.
- Partons, répéta Rag. Maintenant.
- Où ? demanda son fils, Paz. Les rennes sont encore ici.
- Rag sait, murmura Guil, le plus vieux des hommes du groupe.

Rag était la plus ancienne du groupe. Vraiment ancienne. Elle avait connu tellement d’hivers qu’elle en avait perdu le compte. Personne, pas même son fils Paz, le premier chasseur, ne contestait son autorité. Elle avait déjà son bâton en main. Il l’aidait à marcher. Elle n’avait plus toute la force. Mais elle avait encore la vie. La voix. Et Rag savait. Les jeunes l’écoutaient. Son fils la suivrait. Ils la suivraient tous une fois encore et elle les conduirait à cette grotte que la lune avait ramenée à sa mémoire. Elle portait le chemin en elle. Il était revenu du temps passé, le chemin. Rag savait. Elle les conduirait jusqu’à la rivière. Ils la remonteraient jusqu’au confluent et là un peu plus loin, ils trouveraient la plaine avec au fond, sur le flanc de la montagne, la grotte !

Elle les regardait s’affairer au départ. Un des jeunes garçons toussait à en perdre le souffle. Spir, sa mère hochait la tête. Il ne marcherait pas bien loin cet enfant-là. Rag tapa le sol de son bâton :
- Stag, porte Tuch !

Le fils de sa fille, un garçon solide et déjà fort, un presqu’homme, cessa de ronger les restes d’un os du renne de la veille et regarda Tuch. Un des petits qui le suivaient souvent quand il allait glaner. Un gentil bonhomme qui riait pour un rien et qui le suivait dans les arbres chercher les œufs. Il toussait.
- Je porte, confirma Stag.

Il jeta son os derrière lui et s’approcha du bambin. Il lui passa la main dans les cheveux emmêlés. Le gamin lui sourit d’un sourire las, puis se déchira de toux. Stag le souleva et dans le même geste l’installa sur son dos.

La vieille tapa le sol de son bâton et se mit en marche. Le groupe lui emboîta le pas. Deux chasseurs entouraient Rag. Derrière, deux mères avec leurs bébés au dos, puis les deux autres femmes suivaient avec les enfants ; elles s’arrêtaient parfois pour glaner quelques noisettes ou déterrer une racine comestible. Elle gardait tout cela dans un recoin de leur vêtement, pour plus tard. Quand on s’arrêterait pour nourrir les petits et manger… Pad, le plus jeune des chasseurs, fermait la marche. Ses bâtons pointus en mains. Aux aguets.

Du givre craquait parfois, sous leurs pieds nus. C’était un jour bleu et froid qu’une petite brise du Nord ondulait. Les blonds secs des hautes herbes couvraient de leur infini la vaste plaine côtière. Là-bas les bisons broutaient. Les hommes les laisseraient tranquilles aujourd’hui. De rares bosquets de pins ou de chênes balisaient leur avancée. Ils marchaient d’un pas rapide et régulier. Bruyamment aussi. Dans un joyeux désordre. Jusqu’à la rivière où l’eau glacée les abreuva.

Rag montra du doigt l’étroit passage :
- Par là. Suivons l’eau.

La plaine côtière restait derrière eux. Ils allaient à présent entre les pentes rocheuses. A l’abri des vents tumultueux et glacés, les arbres devenaient plus nombreux, et les feuillus accompagnaient la rivière. Le tapis des feuilles mortes était doux à leurs pieds et les enfants jouaient à les trainer dans les feuilles soulevant ainsi autant de craquements que de poussières.

Tuch ne bougeait plus guère sur le dos de Stag. Il ne toussait plus que rarement. Stag sentait que l’enfant ne s’accrochait à lui que par réflexe cependant sa prise perdait de la force. Il s’arrêta. Tuch glissa sur le sol. Son regard s’était vidé de presque tout éclat. Alz, la mère de Stag, s’approcha. Caressa le visage du gamin. Puis elle hocha la tête et courut vers Rag.
- Tuch s’en va.
- Stag porte jusqu’à la grotte, répondit la vieille.

Alz fit un signe à son fils et celui-ci reprit son fardeau. Les mâchoires serrées. Spir, la mère du Tuch, marchait à ses côtés, sa petite fille pas encore sevrée agrippée à son dos. C’était son premier né. Il perdait ses premières dents depuis la saison chaude. Il devenait grand. Elle avait su le protéger jusqu’à cette toux. Et puis voilà. Il la quittait. Elle soupira profondément puis accéléra le pas, laissant Stag et son poids mort suivre à leur rythme. Le plus jeune des quatre chasseurs et dernier fils de Rag, Pad fermait toujours et comme d’habitude, la marche.

2. Installation dans la grotte

Au confluent la Vieille suivit la plus petite des deux rivières. Une gorge étroite. Ils marchaient autant sur les rochers arrondis et doux que dans l’eau froide. Un petit garçon que sa mère aujourd’hui partie avait appelé Moun à la chute de sa première dent, attrapa une grenouille. Avant qu’un plus grand ne lui arrache des mains sa petite proie, il en croqua rapidement les cuisses. Puis tout en marchant, il continua de chercher. Les autres enfants suivirent instantanément son exemple. Peu de grenouilles ce jour-là leur échappèrent.

Ils débouchèrent enfin dans une longue plaine fermée par des falaises blanches. Rag montra de son bâton une faille au loin puis la montagne en rive gauche :
- L’eau vient là-bas. La grotte là-haut.

Ils s’arrêtèrent enfin sur une plage de galet qui bordait la rivière à la sortie d’une gorge très étroite. En face d’eux la falaise où veillait la grotte ; la pente abrupte qui y menait. La fatigue et la faim couvaient le groupe d’humains. Stag déposa le corps sans vie du petit Tuch entre les racines d’un arbre. Ils se désaltérèrent et s’assirent pour grignoter les quelques fruits et racines que les femmes avaient glanés en chemin. Après avoir bu, Spir prit son fils entre ses bras, sa main caressait son visage sans vie.
- Tuch, murmurait-elle. Personne ne l’entendait. Personne ne la regardait. Chacun, chacune se reposait ; attendait le signal de Rag.

Bientôt les infatigables enfants pataugeaient et lançaient des galets dans l’eau.

Soudain, Rag transperça son fils du regard. Paz se leva.
- Guil ! Maur ! appela-t-il.

Les deux chasseurs se levèrent aussitôt et prirent leur bâton. Ils traversèrent la rivière et sur la rive ils observèrent longuement le sol de galets, les taches de boue et de sable séchés, à la recherche d’empreintes.
- Chevaux. Beaucoup de chevaux, commenta Paz.
- Bisons, cria Guil un peu plus loin.
- Rhinocéros, ajouta Maur.
- Ours, ajouta Stag à qui Paz n’avait rien demandé. Avec petit. Vieille trace.
- Montons voir, ordonna Paz d’une voix forte et il prit un galet bien rond dans sa main libre. Les autres l’imitèrent.
- Stag regarde l’ours. L’ours vient, Stag crie ! ordonna Paz.

Stag serra le poing sur son bâton. Paz ne voulait pas qu’il monte vérifier la grotte avec les chasseurs. Paz ne voyait pas que ses poils poussaient, n’entendait pas qu’il lisait le sol mieux que Maur et Guil réunis. Paz le laissait suivre derrière. A un jet de sagaie.
- Je regarde, grogna-t-il seulement.

Les autres commencèrent l’ascension, en éventail. Paz au milieu et les deux autres à quelques pas derrière, l’un sur sa droite, l’autre sur sa gauche. Ils montaient lentement. L’œil aux aguets du moindre mouvement, l’oreille à l’affût du moindre bruit, les narines palpitantes : pas d’odeur de fauve, ni de vieille viande. Quand ils arrivèrent devant le porche de la grotte, pas d’empreintes fraîches et toujours aucune odeur suspecte. Ils entrèrent sans le moindre bruit à l’intérieur. La grotte fondait dans l’obscur, elle était longue. Dans la partie visible le sol était propre, couvert des sables apportés par le vent. De la partie obscure aucune odeur, aucun bruit ne venaient à leur rencontre.
- La grotte est vide, murmura Paz. Et tous les trois poussèrent un soupir soulagé.

La descente fut rapide.
- La grotte est belle, cria Paz.

Tout le groupe humain se leva pour rejoindre les trois hommes et le presqu’homme. Le gué laissait passer même les enfants. Seuls les plus petits restèrent aux bras ou au dos de leur mère. Les petits et Tuch. Ils s’accroupirent pour écouter leur premier chasseur.
- Belle grotte pour l’hiver, confirma Paz. Rag a bien choisi !

Ils se désaltérèrent une dernière fois avant de prendre le chemin de leur nouvel abri. Les femmes prirent quelques galets pour commencer à en couvrir le sol et le rendre plus confortable. Toutes les femmes sauf Spir qui portait toujours son fils. Ils montèrent chacun à leur rythme derrière Paz et les deux chasseurs.

Sous le porche, Rag observa la plaine et la falaise en face. Tout était là comme dans sa tête. Elle prit une longue inspiration de contentement puis d’un sourire elle indiqua aux femmes où placer les galets : contre la paroi extérieure, celle qui emmagasinait la chaleur du jour. C’est là qu’elle et les siens dormaient quand ils vivaient là et qu’elle était jeune.

La lumière baissait. Le crépuscule installait ses ombres sur la plaine. Spir, adossée à la falaise qui lui chauffait les reins, fredonnait une basse mélopée. Elle berçait son fils. Tuch était son nom. Rag vint s’asseoir à côté d’elle et lui caressa le bras. Le visage. Leurs regards se croisèrent. Longuement. Puis la jeune mère acquiesça d’un lent mouvement de tête. Elle déposa le corps sur le sol. Elle dénoua un pan de son vêtement pour en sortir le galet qu’elle avait taillé durant la halte au bord de la rivière et se mit au travail.

A peine avait-elle commencé qu’Alz vint l’aider à démembrer, dépecer, le corps. Ainsi la chair du garçon ne partirait pas dans l’estomac des dhôles, ni des corbeaux. Il ne se répandrait pas non plus dans la terre jusqu’à se perdre. Il demeurerait dans le groupe et chacun porterait jusqu’à sa propre mort une parcelle de sa vie.

Les trois femmes partagèrent la chair des os longs, les entrailles, la cervelle et les moelles entre tous, sans oublier les plus petits. Puis à peine rassasié et loin d’être repu après cette longue journée, Stag se lova contre la chaleur de sa mère. Bien qu’il fût presqu’un homme Alz l’enveloppa de son bras. Ils regardèrent longtemps côte à côte et en silence la lune grimper au ciel. Ils contemplèrent à sa clarté la vaste plaine où luisait la rivière, puis le sommeil les coucha dans la grotte. Stag s’enroula dans sa peau de mouflon et s’endormit aussitôt entre sa mère et Tag, une bientôt femme.

La suite, dans le livre bien sur.