PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

Roya

(c) Patrick Joquel
Vallée de la Roya
*
Fin d’été autour du lac de Fontanalbe

Je marche dans un sous-bois de mélèzes comme parmi des souvenirs d’enfance et mon regard s’emmêle à cette douceur de fin d’été, à ces gentianes et lys dont sèchent les fruits …

Les herbes ondulent
respirent

Un écureuil traverse

Le rire d’un geai cascade le silence
et l’allège

Léger soupir
les herbes ondulent

Les joubarbes au creux d’un rocher attestent d’un printemps passé
hampe sèche
le rouge s’épanouit dans la mémoire

Marcher sur ces sentiers prolonge les présents passés

Sous leurs couvertures de pierres
de rocailles
de cailloux
de rochers
les permafrosts cachés
distillent les eaux libres de l’été
leur écume secrète des murmures souterrains

Dans les méandres des tourbières s’enfoncent les troncs des mélèzes emportés par les avalanches

*
Automne au col de Tende

La frontière ici chemine entre ubac et adret

pelouse au sud
douceur ocre en automne

Verticales falaises
blocs amoncelés
moraines arrondies au nord

Le chemin trace un précaire équilibre entre deux silences
celui de l’herbe et celui de la pierre

Je connaissais ces deux silences

L’envol d’un gypaète en crée un troisième

Vaste

Tout se fige
et le regard s’élève en tournoyant

*
Hiver à Gauron
On couvre les sources de cailloux et de prières. Les voix ajustent les pierres. Lorsqu’elles se taisent commencent alors des temps de délabrement…

Les vents déposent des graines dans les interstices : herbes, fleurs, arbres…

Le soleil, la neige ou la pluie passent. Dégringolent les pierres comme grains de chapelet. Le silence et le temps tournent au-dessus des toits crevés. Toujours la même tôle qui grince à la rafale comme un tocsin désaccordé…

Qu’est ce qui m’attire ainsi à toi hors de toute saison vieil hameau calcaire agenouillé sur ton belvédère ?
Toujours le banc de pierre et son regard changeant de couleurs selon les mois de l’année… Toujours ces tapis de fumiers desséchés dont le vent lit la poussière prêtant sa voix aux songes des troupeaux évanouis… Et toujours ces traces de passages comme des couches sédimentaires : un journal de 1990… un matelas de mousse… un paquet de tabac bientôt vide… un foyer qu’on aimerait encore tiède…

Qu’est ce qui nous attire ainsi à toi hors de toute saison vieil ami calcaire agenouillé sur ton belvédère ? Et que te laissons-nous de nous-mêmes à chacun de nos passages pour vouloir aussi fort revenir ?

Quelle résistance à l’effritement nous taraude ainsi jusqu’à renouer nos doigts autour de tes pierres ?

Gauron Gauron
Ton nom sonne
en ma mémoire
comme un tocsin

Gauron

*
Printemps à la cime Marthe

Je pars. Je le sais. J’ai le temps. Juste le temps.

Sous le couvert de la forêt, grands choix de vert frais. Au-dessus ciel bleu, frais aussi. Le corps bien sanglé au sac comme à l’âme et drapé dans la légèreté de ce matin de mai je prends de l’altitude. Silencieux. Aux aguets. Je vais. Carnet à l’affût. J’aime ce moment-là. Ce dépouillement de la marche et son éveil.

Un chant interrompt soudain mes cheminements. Je ne l’ai jamais entendu pourtant je le reconnais. Si souvent je l’avais espéré par de semblables matins ce chant… Le tétras lyre !

Immobile je le cherche des yeux. Là ! Juste au-dessus ! Sur la croupe herbeuse ! Tache noire. A contre-jour. Sur un caillou. Il bouge. Un chant à droite. Un chant à gauche. Un chant au milieu. Un bref instant de pause et le balancement reprend.

Le grand tétras si rare est là en parade et je souris comme à Noël. Il s’immobilise. Ailes ouvertes.

Rousseur d’un renard à l’affût.

L’instant d’après il s’envole et d’un lourd plané rejoint l’abri des mélèzes en contrebas. Je le perds aussitôt de vue.

Le brusque envol de deux autres tétras traverse mon champ de vision. Puis un quatrième ébouriffe mon regard. Il passe à ma main avec son vol noir veiné de bleu sombre et l’éclat orangé de son bec.

Je viens de frôler le beau mystère et quoiqu’il arrive à présent je me dis que ce jour est un bon jour. Ma mémoire abritera longtemps cet épaulement avec ce chant et ce quadruple envol…

Je me retourne. Le Bego. Pyramide encore enneigée et la baisse de Fontanalbe avec ses chiappes. Le sainte Marie. Les creux de Peyrefique et celui de l’Agnel… Mon regard suit tous mes cheminements passés.

Le désir d’y retourner. D’aller prendre des nouvelles de ces lieux aimés vient chatouiller mes muscles… Plus tard. Aujourd’hui la cime de Marthe attend ma venue et depuis si longtemps que ce serait dommage de s’attarder. Déjà les cumulus surgissent autour du Bego.

Les coqs ont repris leur dialogue…

Un peu plus haut je pénètre dans un très ancien mélézin. Troncs rugueux. Noueux. Les bois épais du temps me saisissent. Je marche à pas lents comme en cathédrale. Les conifères ont plusieurs têtes. Ils portent les stigmates de leur passion à vivre. Une résistance obstinée aux intempéries.

Tendres aiguilles
petites fleurs rouges
tétras et mélèzes
unis dans une jubilation identique

Douceur de l’humus
tendre palettes des hépatiques
crosses de fougère en plein essor
petits mélèzes frais à croquer

Les touffes d’herbes de l’été passé
ocres et arrondies par la neige et déjà filetées de verts

Le sentier déambule ainsi sur la pointe de ses lacets avalant la pente en de jolies courbes que les troncs imitent pour jongler avec leur désir de verticalité. Quelques rochers émergent par endroits. Résistent encore à l’assaut des mousses. Sur leurs courtes falaises les saxifrages cascadent. Mauves. Elles me regardent passer sans s’étonner. Les saxifrages ne s’étonnent jamais… Retiendront-elles dans leur secrète mémoire de cellulose ma silhouette comme je retiens d’un clignement de paupières leur suspension ?

Je sors de la forêt. Je retrouve le doux dénuement de ces pâturages calcaires zébrés de névés gris que les perce-neiges poignardent de leur blancheur. Un sifflet de marmotte sanctionne mon arrivée. Je ne la verrai pas…
*
Les nuages m’ont rattrapé. Le ciel tire ses rideaux. Il n’est plus temps de flâner ni de nommer les sommets engloutis. Je ne m’arrêterai pas en cime. Il faut boucler le tour avant la pluie. Elle descend sur mes talons. Je lui échappe.

*
Sur une autre pierre des soldats italiens ont gravé leurs noms et quelques dates.
1915
1916
Sur ces crêtes l’histoire humaine a laissé sa marque et de nouveau je pense à ces jeunes hommes
à leur attente et leurs combats
à leurs tirs

Blockhaus camouflés
disponibles
à de détestables futurs
ou témoins de passés futiles

*
printemps au col de Sabion,

Tous sens aux aguets
je marche

D’abord la piste et ses longues enjambées jetées sur la rumeur du torrent. Puis le beau raidillon ! Celui-là cogne en ma poitrine et chaque pas prend de l’altitude…

Un chamois moqueur avale en quelques foulées le dénivelé.

Le sentier contourne un rocher. Me conduit au long de la cascade. Toute en son écume. Un peu plus haut tout s’élargit. Tout respire. La tourbière est gorgée d’eau. Les névés reculent. Les renoncules arctiques se hâtent…

« Cette eau ne se tait que pour elle et les rêveurs de ton espèce » trace mon carnet.
Le soir je relis mes notes. Ces gribouillis de mots crayonnés sans m’arrêter. Je secoue la tête : « Pauvre imbécile cette eau chante aussi pour la gentiane et le bouquetin, la renoncule arctique et le batracien »…

Sous le col
ce haut lieu du vent
le lac est un glaçon bleu
auréolé de blanc

Je l’espérais ainsi

Je m’assieds dos contre la pierre
et là
je m’exerce à ce plus haut silence

Le vent
dans les rochers
prend des intonations de flûte de pan

Je ne suis pas assez musicien pour transcrire en mots sa parole et ce qu’il souffle au minéral me reste étranger. On n’a pas besoin de tout comprendre pour aimer.

Sous la mince pellicule de glace l’eau vibre à ses rafales. Le lac palpite. Ondule. Respire.

La glace en fondant libère une à une de petites bulles d’air…
*
Un peu plus loin une marmotte observe aussi la débâcle et sur la crête un bouquetin accroche un nuage. Il fait brusquement très froid. Je sangle le sac au dos. Le vent me pousse en aval. A grandes rafales.
Le bouquetin reste. Il a son abri. Un fortin. Quel militaire aurait pu penser que l’animal prendrait ainsi sa relève et sa revanche ?

*
L’ombre d’un cumulus lancé sur la pente me caresse, m’infiltre et me glace.

Le gris habille les alentours

Gris de la roche
des lacs en contrebas
des vieux névés
gris du ciel
vent froid
soleil absent
pente sans relief
sans ombre
simplement abrupte
hostile

Plus bas
le vent me laisse

*
Été sur le Bego

*
Se sentir grand sur un rocher
lever les yeux vers les sommets
se retrouver petit
*

Sommet

Tout est là
comme à sa place
et chaque fois qu’on y revient
rien ne semble avoir changé

Tout est là
mais différent

Rien
n’est exactement pareil
*


sur la crête
comme en équilibre
le sommet

Lieu étrange
où s’achève
exactement
quoi ?

Pas la marche : il faut retourner, revenir sur ses pas ou bien descendre un autre versant… Dire « ici s’achève une ascension »… exact ! Mais réduire ainsi le sommet semble un peu cavalier, non ?

Lorsqu’on pose sa pierre s’ouvre alors une temporalité intérieure ; à la fois désir conquis et naissance d’un nouveau désir… Celui déjà de revenir… Histoire de se sentir vivant encore et de retarder l’échéance…

Un pas gagné
sur l’immobilité promise
*

Zigzags
du torrent
du sentier
de l’éclair
de la corne

*
Attrape-moi si tu peux

Qu’ils soient à cornes ou à dents
à sabots
à griffes ou à doigts
les jeunes mammifères mâles
jouent tous de la même manière

Enfance
un territoire commun

Ces deux chamois sur le grand névé
courent
sautent
esquivent
tels deux jongleurs de bonheur

Notre effort
parmi les pierres se suspend à leur joute

Nous venons là
sur ces hauts territoires
pour ces instant là
pour revenir à ce miracle
d’une planète insouciante

L’homme du Bego voyait aussi cela
sans doute
avec le même émerveillement
*

Je marche parmi les rochers de l’ancien lit glaciaire. Je vais d’une pierre à l’autre. Avec lenteur. Je ne suis pas pressé. Aucune urgence. Ici cela fait plus de 5 000 ans que rien ou si peu n’a bougé. J’hésite même à déplacer un caillou. Le chamois, la gentiane de koch me regardent. Le bosquet de rhododendrons aussi m’accueille.

Renoncules arctiques
goulets et lacs glaciaires

Plus haut
Plus loin dans le silence un schiste roux m’appelle. Je m’approche. Je me penche. Je m’immobilise. La gravure est là ! Un cornu me cligne de l’œil. Je me mets à genoux devant lui et mon corps fait mémoire. Un homme a gravé là. Un jour d’été. Sous un bleu identique.
Quatre mille ans se suspendent alors à ma paupière et comme en écho aux battements de mon cœur il me semble entendre un bruit de percussion. Il me semble entendre son souffle se mêler au mien et mes yeux comme les siens vont du cornu au Bego. Prière muette. La même émotion nous réunit. La même ?
Oui et non

Tellement de temps a passé

Une proximité en tout cas
une tendresse

Debout, le graveur et moi nous saluons d’un sourire.
puis chacun reprend son temps et son pas

dix sept bouquetins
sont couchés sur le sentier
haïku animal

« N’ayez pas peur ! Je ne vais pas vous déranger… Je passerai au-dessus ».
Bien obligé : ils sont plus cornus que moi.

Ils me regardent avec cette nonchalance dont j’aimerais déambuler mes trottoirs…
(c) Patrick Joquel