PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

sur le bord de la mer rouge

images de Thibaut Guyon
éditions lo pais/Le rocher

ouvrage difficilement disponible actuellement hélas, abandonné par l’éditeur en quelque sorte. On peut en trouver en occasion.

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Tu vois cette petite valise, là ?
Dedans, il y a ma poupée. Toutes les deux, nous partons rejoindre mon père.
« L’Afrique, c’est loin, m’avait expliqué maman. On prendra un paquebot à Marseille. »

Un paquebot, c’est un grand bateau, immense. Le nôtre s’appelait le Lotus, c’était un géant !

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Pendant la traversée, les dauphins sautaient le long de l’étrave…
Je restais des heures à les regarder bondir et plonger…
J’explorais aussi tous les étages du navire, de tout en bas jusqu’à tout en haut…
« Mais où étais-tu donc passée ? » grondait maman en me retrouvant au hasard d’un pont ; « Je joue à me perdre et à te retrouver, maman »…

Un jour, la mer se resserra en un long couloir bordé par les sables du désert. Le Lotus descendait le Canal de Suez qui relie la Méditerranée à la mer Rouge.
« C’est un français qui l’a creusé » m’apprit maman.
- Il devait être très fort ! ».

Plus tard j’aperçus ma première caravane. Je regardais ébahie les dromadaires s’éloigner jusqu’à devenir plus petits que des mouches… Puis le désert les avalât comme un ogre…

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Le Canal s’élargit soudain : le Lotus entrait dans la Mer Rouge !

Sous un ciel enflammé le navire longeait la côte Africaine… Il jeta l’ancre en rade de Djibouti. Pour ma mère et moi, le voyage s’arrêtait là ; pour le Lotus, il continuerait jusqu’en Chine…

Djibouti, ne ressemblait pas à Marseille. Pas de quai. Pas de grues. Des barques venaient chercher marchandises et voyageurs pour les amener à terre.
Passer d’un paquebot à une barque… J’avais un peu peur de tomber à l’eau : je ne savais pas nager !

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Djibouti !
La ville mélangeait les couleurs de peaux et d’épices… Les odeurs aussi… Les bruits… Tout me chatouillait partout : les yeux, le nez… même les oreilles…

Soudain apparut devant moi un homme gigantesque ! Il avait des yeux bleus et sa peau était halée par le soleil et les vents de la Mer Rouge : c’était mon père ! Henry de Monfreid !

Une main dans la sienne et l’autre dans celle de ma mère, je traversai lentement le marché.
« C’est la place Ménélik, racontait mon père. On y vend et on y achète de tout ! De la nourriture, des fusils, des tissus…
-Il y a aussi des dromadaires. Je peux les caresser ?

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Le lendemain, Henry de Monfreid nous embarqua sur son boutre. Il avait hâte de nous montrer notre maison. Il jeta l’ancre un peu plus tard devant la plage d’Obock et bientôt une pirogue vint nous chercher.
Tout le village nous attendait sur la plage !
Le chef des Danakil salua mon père : « Salut, Abd-El Haï ! »
- Abd-El-Haï, murmurai-je à ma poupée. C’est beau !

Un garçon tout noir dans son pagne vert s’approcha de moi. Il tendit la main et ses doigts caressèrent mes cheveux… Doucement… Longuement … j’étais comme une pierre. Puis son visage s’est ouvert, il a souri ! D’un sourire aussi large que le soleil.
- Salut, tête de paille !
Alors j’ai fait comme lui, j’ai passé ma mains sur ses cheveux crépus… et j’ai murmuré :
- Je m’appelle Gisèle, et toi ?
- Moi, c’est Mohamed !

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Obock !
J’ai dans ma petite valise plus de souvenirs de toi que si j’avais vécu mille et sept années dans tes bras.

La maison de mon père était une drôle de maison. Des murs de terre pour le bas, très épais ; puis un premier étage tout en bois, avec une grande terrasse…

Mohamed et sa bande me rejoignaient tous les après-midi à l’ombre de cette terrasse. Nous jouions avec ma poupée. Il m’apprenait l’Arabe, et moi le Français, en commençant par les gros mots…

Mon père nous écoutait d’un œil, l’autre était en sieste comme il disait. Je crois qu’il était content.

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Mon père partait souvent en mer, et son absence durait parfois bien longtemps…

- Tête de paille ! Viens ! On va aux crabes !

Un coup d’œil à ma mère qui ne savait plus dire non et je rejoignais Mohamed.
Les crabes ! Je n’en avais jamais vu autant, et d’aussi gros. Ils pullulaient ! Nous courions après eux semant la débandade ou bien, au contraire, nous nous allongions sur le sable pour les attendre. C’était à celui qui les laisserait approcher le plus près sans bouger… Mohamed gagnait toujours…

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A chaque fois qu’il revenait, mon père tirait à blanc trois coups de canon. Les pirogues partaient à sa rencontre et ramenaient ses trésors : coffres de bois sculptés emplis de bijoux, sacs de farine ou de sucre, paniers de fruits…
Là, à même le sable, il me racontait son voyage de l’autre coté de la mer, et je lui disais nos aventures…

- Comment ça, tu ne sais pas nager ? rugit-il.

Il m’attrapa et m’emporta pour me jeter du haut d’un rocher. Dans la mer !
- Allez Gisèle ! Tape des pieds ! Bouge tes bras ! Reviens sur le bord !

Je tapais des pieds ! Je bougeais des bras ! J’agrippais le rocher et me hissais toute tremblante et l’œil noir.
- Oh ! Oh ! riait-il, Gisèle est en colère ! Mais elle ne nage pas encore assez bien pour moi ! Et hop !

J’avais rapidement perdu le compte de mes plongeons. Plus ma colère était trempée, plus elle fondait…
Nager ! Quel bonheur !

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Mon père m’avait offert deux petits anneaux d’or… mais je n’avais pas de trous à mes oreilles…

- Tête de Paille, regarde qui vient chez toi ! murmura Mohamed.

Je regardai et je vis une vieille femme traverser la cour.
- C’est Kadiga la sorcière, continua-t-il. Cache-toi vite !

Mais déjà Odeni, notre majordome, m’avait pris par la main et me conduisait à ma mère.

« Tiens-toi tranquille ! » m’ordonna-t-elle.

La si vieille Kadiga prit alors une épine. Une longue épine pointue… Elle me perça le lobe de chaque oreille avec. Je serrai les dents pour ne pas crier ma douleur. Puis avec une autre épine plus fine, elle passa un fil dans chaque trou. Enfin, elle cracha sur un bout de son foulard de tête et nettoya le sang qui perlait.

Bientôt, je mettrais les anneaux d’or de mon père !

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Comment pourrais-je pu oublier la vieille Kadiga alors que chaque jour de ma vie, j’ai porté des boucles d’oreilles ?
Les orages sur Obock non plus, je ne les ai pas oubliés !

Soleil de feu ! Vent de sable ! Toujours le même refrain !

On voyait bien au loin, les nuages coiffer le Mont Mabla… mais jamais ils ne descendaient vers la mer… jusqu’à ce jour… Le jour de mon premier orage…

Mohamed avait pris une pirogue et m’avait emmenée là où nous n’avions plus pied…

- Regarde ! dit-il soudain. On ne voit plus la montagne !

Une énorme barrière noire roulait dans le ciel et obscurcissait le soleil.

- Vite ! On rentre ! Me cria Mohamed.

Soudain le vent souleva la mer et le ciel se déchira de fracas. Une gigantesque cascade s’abattit sur le pays. D’immenses éclairs signaient les horizons. Le tonnerre roulait et roulait sur le village battant de pluie les maisons.

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Nulle part ailleurs au monde je n’ai ressenti aussi fort le merveilleux pouvoir de l’eau !

Deux jours après la pluie, la couleur du pays change. Les ocres jaunes des sables devenaient d’abord vert tendre et puis le matin suivant des milliers de petites fleurs blanches scintillaient sous la brise…

- Comme c’est beau !

- Regarde les bien, les fleurs des sables comme les éphémères ne durent pas plus qu’une journée, Gisèle, nous raconta Oudeni. Une princesse chevauchant une étoile filante viendra cette nuit. Elle les cueillera et les emportera pour ses amies les étoiles….

Et le lendemain, les fleurs disparaissaient ; il ne restait que les graines qui apprenaient parmi les grains de sable la patience
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L’eau si rare et si secrète… tellement silencieuse dans son puits… l’eau se coiffait de palmiers… C’était l’oasis ! Les jardins d’Obock…

Maman hésitait toujours à me laisser partir là bas seule avec Mohamed : la palmeraie était loin et nous n’étions pas bien grands… Quant à mon père, elle ne pouvait pas vraiment compter sur lui pour prendre des décisions, ni pour s’occuper de moi : il était en mer la plupart du temps… Alors c’était China, notre cuisinier, qui arrachait bien souvent pour moi la précieuse autorisation :
- Madame, j’ai besoin de persil et de basilic pour la cuisine.

L’instant d’après nous étions partis… Après la sortie du village, la piste serpentait entre les collines, au milieu du sable et des pierres. Sans ombre. Au bout d’une longue, très longue marche, une tache de vert apparaissait. La palmeraie ! et sous les arbres un potager merveilleux !

Nous nous gavions de fruits et de tomates… Nous jouions à cache-cache entre les troncs… Suivions les chèvres et leurs bergers… Un petit paradis !

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Jusqu’au jour où nous avions tellement joué que sur le chemin du retour, les ombres de la nuit nous rattrapèrent… Et parmi ces ombres, je devinais d’inquiétantes silhouettes…

- Les chacals ! me chuchota Mohamed. Chantons ! ça les fera fuir !

Je ne suis pas sûre du tout que nos chansons leur aient fait peur, mais au moins elles nous donnèrent du courage ! Nous marchions de plus en plus vite ! et un peu plus loin, nous courions à perdre haleine… Nous avons couru jusqu’aux lumières du village, petites lueurs tremblotantes des feux et des lampes tempêtes dans la nuit épaisse…

Nous étions sauvés ! Les chacals pouvaient abandonner leur poursuite !

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Ce fut après cette aventure que je remarquai la fatigue de ma mère. La chaleur, le soleil et le vent et surtout la solitude l’avait transformée. Elle qui était si gaie, chantant à tout moment de la journée et toujours active… elle restait à présent de longues heures en silence assise à la terrasse à regarder la mer, comme si elle guettait les voiles de mon père…
Je n’arrivais plus à la faire rire…

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« Maman, regarde ! »
Je plongeais de la pirogue :
Je voulais lui montrer comme je nageais vite maintenant !

Soudain, je vis une ombre fluide glisser sous moi… Je sentis mon cœur et mon corps devenir aussi froids qu’un glaçon.
Un requin !

« Contre les requins, il faut faire du bruit », m’avait dit mon père un jour de leçon de natation. Alors j’en ai fait du bruit ! avec les mains ! avec les pieds ! ça moussait fort !

Du coup j’avançais beaucoup moins vite… Je buvais un peu trop de tasses… mais le brave Odeni avait déjà plongé et lui, il fonçait. Il m’a ramené à la plage. Comme une poupée de chiffon !

Ma mère n’a rien dit ! Mais elle tremblait !

C’est ce tremblement là qui m’a fait pleurer le soir dans mon lit. J’étais inquiète !

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Je ne savais pas encore que les merveilleux moments heureux ne duraient qu’à peine un peu plus que les petites fleurs blanches des sables…

Mon père était revenu quelques jours après le requin. Mais ma mère ne l’attendait plus sur la terrasse. Elle ne sortait plus de sa chambre.
- Attends moi ici, m’avait-t-il dit. Je vais la voir.

Je l’ai attendu en écoutant le ressac, les yeux perdus dans l’horizon blanc de la mer. Je ne l’ai pas entendu arriver : j’ai brusquement senti sa grande main sur mon épaule. Je me suis retournée et je l’ai regardé comme si je le voyais pour la première fois.
- Avec ta mère, nous avons pris une décision, Gisèle. Nous allons quitter Obock. Je connais un endroit où le climat est plus doux pour ta mère.

Je l’ai regardé. Mon regard se brouillait. Quitter Obock ? la plage ? Mohamed ? Cela me semblait impossible…

Derrière mes larmes, j’ai vu ma mère sortir de la maison. Quand elle nous a rejoints, j’ai vu qu’elle souriait. Alors je me suis faufilée entre elle et mon père… puisqu’ils étaient heureux ensemble, moi aussi, je l’étais !

©Patrick Joquel