PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

Talguitane

Talguitane
Légende, roman graphique
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1.
Crépuscule.
Il marche lentement.
Sous ses pas la neige durcie ronronne.
Là où rien ne bouge, il passe.
Il marche. Le soleil jette ses derniers rayons glacés sur les cimes.
La forêt s’estompe au loin.
Aucun chant d’oiseau, aucune trace de bêtes.
Seul le silence fluide rythmé par les pas de l’homme vêtu de noir suit son chemin.
La nuit s’épaissit.
Elle absorbe le paysage.
L’homme n’a rien vu du crépuscule, il n’a rien vu de cette nuit qui est venue battre ses semelles. Il marche.
Il fend la nuit de son chapeau, la nuit se referme sur son ombre ; il est certitude et mouvance.
La pente s’accentue.
L’homme s’élève dans ce désert blanc, sans ralentir sa marche.
Absent au paysage.

Le voici qui prend pied sur le haut plateau perdu.
Il s’arrête.
Ramène son ombre autour de lui afin de ne laisser aucune prise au froid violent.
Il distingue encore les deux sommets interdits par leurs gigantesques glaciers.
Puis le col qu’il devrait franchir bientôt.
Le froid est intense.
L’homme s’ébroue puis repart.
L’ombre libérée ondule à nouveau dans la nuit.

Soudain il rompit le silence.
Non, ce n’était pas le vent mais bien sa voix qui s’enflait : il chantait de toute sa voix humaine.
Il chantait.
Et son chant se calquait sur sa marche.
Indissociables.
Ses pas rebondissaient sur le sol, ses mots crissaient.

Une étroite écharpe de pierre ourlée de glace.
La passe.
Dessous, ce que d’autres avaient appelée durant leur temps, la source Basse.
Dans le ricanement des éboulis, l’ombre glissante ramenait ses pièges.
Au confluent des Sept sources, le refuge.

La porte de bois à peine vermoulue baillait.
Il entra. L’air frémit.
Une table.
Un banc.
L’homme abandonne son sac dans un nid de poussière.
L’âtre.
L’âtre le tente.
L’âtre, chien fidèle, qui lève vers lui les nœuds de son bois sec.
Flambée silencieuse, qui l’attendait, lui ou…
Crépitement.
Le feu lustre son poil félin avant de bondir entre les branches.

Le plateau des Sources de la Lienne est à nouveau veillé.

Il soupa debout.
Il écoutait la nuit monter par la porte béante.
Il la sentait qui venait mourir, éclatante d’écume, sur la rive du brasier qui s’assagissait.
Il la savait ronde et pleine, prête à coucher merveille sur la paille.
Personne.
Le remous nocturne ne dévoilait aucun bruissement humain, aucun souffle qui sût l’accueillir et lui permettre de s’asseoir.
De dormir en sécurité.
Il regarda machinalement autour de lui, cherchant, sans y croire, un nouveau signe de présence.

Un livre attendait, gris de poussière sur la table grise.
Livre de cuir épais.
Simon sentit ses doigts lui échapper.
Il saisit le livre, souffla la poussière.
Un bref éternuement le fit sursauter.
Il alla s’asseoir sur le banc de pierre qui courait le long du foyer et ouvrit le livre.

Plus bas dans la forêt une chouette ulula qu’il n’entendit pas.

2. Prophétie

Quand j’aurai été frôlée par la Cape Noire, je disparaîtrai
Je quitterai les Sources de la Lienne un enfant dans chaque main
Je les confierai aux charmeurs de l’aurore
Mes enfants auront les yeux irisés de feu

Sur le plateau longtemps bien longtemps flottera le mystérieux drapeau noir
Tant qu’il flottera les Sources demeureront ouvertes
La foule y viendra puiser

Puis la Cape se maculera de blanc se raidira de givre
Les Sources s’endormiront sur leur murmure
Le plateau sera interdit
Durant ce temps quiconque franchira la passe ouest ou le saut du nord mourra sur le plateau à moins qu’il ne soit l’héritier

Lui seul vivra et la prairie des songes sera à nouveau labourée
Le sceau de la Chouette scellera l’alliance nocturne

3.

Simon leva les yeux : une masse sombre pendait à l’opposé de son banc. Il la regarda attentivement luire sous la flamme maintenant tranquille. L’ombre se retirait en vagues lentes et successives, la forme prenait relief sur la rétine.
Cela ressemblait à un tissu.
Un lourd tissu.
Il ferma le livre, l’abandonna sur la peau qui adoucissait la pierre du banc, se leva, contourna le foyer.
Il toucha l’étoffe.
Il voulut la palper mais elle resta indocile à la pression de ses doigts.
 » Elle est gelée  »
Il frissonna.
Tremblait même.

Délaissant un instant l’âtre, il sortit chercher des bûches.
Elles étaient nombreuses, sagement rangées à droite de la porte sous un auvent.
Il en jeta quelques une sur le feu qui reprit vite haleine.
Il revint s’asseoir sur la pierre.
- Malgré le feu, l’étoffe reste gelée.
Aucune vapeur ne se dégageait, aucune goutte d’eau ne perlait.
Il rouvrit le livre, relut la première page.

La fatigue s’alourdissait.
Il décida de dormir.

Il s’agita longtemps sur sa couche.
La nuit se refusait, la nuit l’usait ; expiration après expiration, une tension, une angoisse s’élargissait en ses poumons.
Une phrase soudain lui traversa l’esprit :  » dans ce temps quiconque franchira la passe ouest… mourra sur le plateau  »
Il se redressa d’un coup.
Se jeta sur le livre et pour la troisième fois relut la prophétie.
Alors, et alors seulement, il connut la peur.
Alors il tourna la page.

4.

Il tomba sur des signes qu’il ne comprenait pas.
Une écriture inconnue, faite de signes légers et transparents, que le reflet de la flamme venait révéler, fragiles, fugaces, pourtant bien réels, gravés solidement sur l’espace.

Comme l’ombre s’accroche aux morsures dont le sculpteur a ensemencé le roc pour l’habiter d’une présence qu’il ne saisit pas, un souffle imperceptible semblait suinter sur l’encre légère de l’écriture. Et plus Simon sombrait dans l’étonnement, plus il s’enfonçait en cette zone de silence que la peur étrange éveillait au fond de lui, plus il entendait ce souffle jaillir.

Et voici que des paroles se mirent à retentir dans la pièce. Les pierres, chaque pierre, chaque meuble, le bois même, l’espace ouvert sur la nuit, tout était brusquement vivifié par l’écho d’une rumeur qui, un autre jour d’un autre temps, avait roulé jusqu’ à ce plateau et dont la masure avait été le théâtre.

Une parole renaissait devant les yeux écarquillés de Simon. Il voulut se dérober. L’emprise des mots qui se démultipliaient était telle qu’il ne put s’y soustraire.

La parole encore inintelligible coulait comme le vent précède et porte l’orage. Elle butait encore sur l’âme fermée de Simon, décrochant un à un les pavés de résistance qui avaient durci en lui.

Et soudain s’enfla le premier cri.

Hors du temps

Hors du temps

Hors du temps, dans son palais d’eau, de sel et de nacre vivait Talguitane

Talguitane demeurait hors du temps dans son palais d’eau, de sel et de nacre

Dans son palais creusé sous l’océan respirait Talguitane et sa respiration enflait les eaux

Et sur les eaux qu’enflait Talguitane tanguaient tous les navires

Ils roulaient toutes voiles gonflées vers des îles

Des îles immenses que du profond de l’âme humaine, Talguitane dévoilait au crépuscule

La vie s’écoulait sur les flots au rythme du souffle de Talguitane

Dans le balancement de son souffle, Talguitane régnait sur le monde

C’était avant la trahison du vent

Avant que le vent ne trahisse l’océan

Et qu’il ne disperse sur le monde sa robe d’or nacré

Avant qu’il ne salisse la lumière

Avant que la haine n’envahisse le sommeil de l’homme

Simon haletait. Transpirait.
Fébriles, ses mains s’agrippaient aux longs poils de la peau sur laquelle il était assis.
L’étroite cabane de pierre et de bois vibrait.
Le feu flambait, dur.
Seule la cape demeurait gelée.

La page se ferma.
Une autre se révéla.
Même écriture.
Vision nouvelle.

Il était une fois un petit hameau qui émargeait sur la haute lisière de la forêt, là où la pierre pétrifie le bois. Sept maisons de pierre, une pour chaque source de la Lienne, délimitaient un bref espace pavé où courait la rivière. On avait appelé ce lieu oublié de la mémoire Pont sur Lienne, à cause de l’arche sculptée qui unissait les deux bras du village.
Sept maisons de pierre…
Quelques personnes surgies on ne sait quand des sept sources de la Lienne…

5.
Ce jour là après avoir déferlé sur de longs espaces maritimes, sur des déserts, sur les fermes des plaines, sur les remparts des villes, la tempête atteignit le haut pays de Lienne.

Quand vint s’écraser sur les toits d’ardoise la première goutte de vent, la girouette qui se dressait sur la tour de guet se brisa net.
Brun, le fils de la plus haute source, se pencha sur la flèche déchue. Il ne la toucha pas, la regarda seulement.

Puis sur la tour de guet, les mains accrochées aux créneaux, visage fermé, il regardait les noirs tourbillons, il entendait les ricanements aériens, sursautait quand un éclair venait s’enrouler le long d’un des vieux arbres de la forêt…

Les arbres, torches foudroyées, flambaient…La pluie ruisselait maintenant par toutes les rides du visage de Brun, nouait son épaisse barbe blanche.
Il ne pouvait s’arracher à la robe affolée et détrempée de la nuit. Un éclair s’écrasa sur l’arche de pierre. Pont sur Lienne cligna de l’œil puis se replongea en lui-même. Brun avait aperçu une ombre courir. Quand elle passa au pied de la tour, il reconnut Kalima, l’aveugle, fille de la source close. Kalima courait, ses yeux apeurés roulaient leurs pupilles vides, comme son bâton entravait sa marche elle l’abandonna.

 » Bon sang ! la falaise !! »

Brun venait de comprendre tout à coup où menaient les traces désordonnées de l’aveugle. Un long cri se rua dans un bref intervalle de silence. La tempête s’était ouverte engloutissant ici l’aveugle. La pluie seule cavalcadait sur la montagne.

Brun descendit lentement l’escalier.
Dehors il ramassa le bâton de Kalima et se dirigea à pas lents vers le foyer du brasseur Crin, fils de la source froide. Il se baissa pour passer la porte. La pièce voguait sur la fumée et sur un lourd silence. Tassée sur des souches, les habitants du village vidaient lentement des pots d’argile.

Brun s’assit sur la lourde bûche, face au feu.
Le cercle était fermé. Chacun couvait du regard le fils de la plus haute source. Les vêtements de celui-ci se mirent à fumer. Il fit un geste. Le Dingue, né d’un remous de la source tumultueuse, se leva, prit sur le linteau la longue pipe d’argile du vieillard, la bourra, lui seul savait rouler le tabac dans sa paume comme Brun l’aimait, saisit une branchette enflammée, les lui tendit. La flamme caressait les yeux las du vieux. La première bouffée le replia autour de sa voix :
- La source noire est tarie à présent !…
Kalima s’est jetée du haut de la falaise…

Il coinça sa pipe entre ses dents jaunes, se leva. Ses jointures rouillées émirent un bruit sec. Il prit la souche de Kalima et la posa au milieu des flammes. Il s’accroupit. Les flammes léchaient son ombre. Il s’enfonça. Sombra.
A la rupture du silence, là-même où les craquements du bois qui devient lumière sont effroyables, là où la terre se résorbe dans le chaos initial du premier combat, Brun cherchait à rejoindre leurs pensées, à retrouver la trace de Kalima avant que celle-ci ne se jette du haut de la falaise. Il fit un geste. Huildeprin lui tendit le bâton de l’aveugle. Il le soupesa. Devant lui, intense, se tendait la flamme. Une longue inspiration détendit ses épaules.

Chuilkarin se mit à arpenter les cordes de sa harpe. Les notes se suspendaient sur les volutes de fumée puis se dissipaient avec elles vers les poutres du toit.
- Kalima dont les yeux sont éteints,
Kalima fille de la source noire, vient de réaliser son destin.
Depuis sa sortie de l’eau obscure elle se savait marquée par l’obscurité : témoin du jour.
Aujourd’hui le jour vient de s’éteindre : nous entrons dans l’ère noire !
Kalima a vu avant moi cette ère noire chevauchant la tempête et elle a compris la terreur qui vient de s’abattre sur notre monde : la nuit totale

Ce temps qui vient est plus aveugle qu’elle.

La musique de Chuilkarin se réfléchissait sur la lente mélopée de Brun. Il pinça les cordes un peu plus fortement. Brun replongea longuement au-delà du silence.

Tacard, fils de la source étincelante, à l’embouchure du glacier, pétrissait une motte de glaise. Les doigts vivant par eux-mêmes modelaient un visage.

Crin, accoudé sur ses genoux, chope en main, dérivait sur le liquide fermenté.

Le Dingue ne tirait plus sur sa pipe.

Huildeprin regardait le dos de Brun, participant de toute sa féminité à l’accouchement de cette peur nouvelle.

Brun s’appuyait lourdement sur le bâton pour se relever. Se retourner vers ses compagnons. A contre feu.

Le Dingue éclata en sanglots. Le visage du vieux s’était racorni, subitement desséché. Les rides se craquelaient, aucune eau n’y viendrait plus s’ébattre. Le gigantesque combat qu’il avait simplement veillé jusqu’ici venait de le toucher comme une lèpre intérieure. Et sa voix était cassée : Chuilkarin ne put l’accompagner.

- Ce bâton !
Ce bâton sera dans la main de celui qui brûlera les ténèbres.

Il le posa à droite de la cheminée et s’assit. Se recroquevilla et reprit :

-La girouette de la tour de guet a été brisée. Kalima a sauté la falaise. Voilà les signes qui nous ont été donnés. Il y en aura d’autres, soyez attentifs.

Mais là-bas où la tempête a pris source, tout a basculé. Quand j’étais sur la tour tandis que Kalima courait zébrée d’éclairs, les arbres de la forêt flambaient. J’ai entendu leurs gémissements, je viens d’en entendre la parole. Mais je n’en comprends pas le sens. Pas encore…

Ecoutez !

6.

Surgie du sel
tandis que la mer mastiquait le vent du nord par sourdes crécelles
Talguitane
des huîtres sacrées plein son crin sauvage
balbutiait malhabile son lourd palais d’aurore gisant désossé sous les algues en un carnage indigne du ciel
son sabre de plume
rageur
fendait la folie du sable trituré aux larmes des brumes

Talguitane
l’exil dans le reflet de ses perles
éparpillait le vacarme des flots bouleversés
quittant pour des avalanches fraternelles de merles sa terre d’écume
son bâton d’eau alors enjamba des prairies d’agneaux caracolant à pleins sabots

Talguitane
des songes dans chacun de ses plis sombres
déploya ses formes en de folles vapeurs d’écume et d’encens
illuminant
géniale
l’âme et ses décombres

7.
Le petit jour prenait densité à l’intérieur de la cabane du haut-plateau. La forêt allumait une à une ses feuilles rouges, ses feuilles jaunes. La forêt étirait son papier fripé d’automne se délestant des souvenirs trop gracieux…

Les sept sources reprenaient leurs jeux, cherchant à piéger le soleil dans les plissés fluides du courant, et les pierres, inlassables, libéraient la lumière.

Simon ne tourna pas la page, il avait soif. Il sortit sous un soleil encore jeune, et se dirigea vers la source basse. L’eau était glacée. Il but. Quand il se releva, des gouttes d’eau perlaient sur son visage. Il rayonnait. Il revint vers la masure les yeux mi-clos. Prit le livre. Sortit. Se dirigea vers la falaise.

Le plateau se dérobait à quelques mètres de la cabane. Il longea le précipice face à l’est. Un chemin pavé se frayait un passage contre la paroi abrupte. Machinalement il l’emprunta. L’escalier tournait sur lui-même et s’enfonçait de quelques mètres à l’intérieur du rocher puis retrouvait l’air libre sur un socle de granite qui surplombait le vide. Le rocher était moulé comme un siège. La pierre émettait une lumière froide. Il dominait la forêt, la Lienne et toute l’étendue des plaines lointaines et confuses. La forêt n’était qu’une vague d’or. L’air était si pur qu’il lui semblait pouvoir le sculpter au couteau, et franchir ainsi le mur fluide et impalpable du temps

8.

- Pourquoi cette girouette s’est-elle brisée ?

Brun était monté avec l’aube sur la tour. Il s’interrogeait.
La flèche gisait sur la pierre. Elle désignait le haut plateau.

- Cela a-t-il un sens ?
- Oui, résonna la voix du Dingue.
- Qui t’a autorisé à monter ci ? Personne d’autre que le fils de la Source Haute n’a jamais mis le pied sur cette pierre.

Le Dingue le dévisagea avec une profonde tristesse, mais ne bougea pas, restant lové sur lui-même à l’ombre d’un angle. Il psalmodiait doucement en fixant la flèche.

- Brun est triste
il vieillit
ne voit plus très bien
ça l’attriste
ne marche plus
ça l’attriste
et nous nous avons froid

Brun sourit. Puis dans un murmure :  » tout est différent maintenant, tout…  »
Le Dingue sauta sur ses pieds et se mit à danser autour du vieux :
« Le Dingue n’est pas chassé
Le Dingue a une voix
Ecoute Brun écoute
Le Dingue a une voix :
Le torrent sec s’est levé ! »

Le vieillard sursauta. Ses yeux comme émergeant d’un rêve flamboyèrent !

- Quoi ?
- Le torrent sec s’est levé.

Brun arpentait le chemin de ronde, Le Dingue lui tenait la main.
- Ecoute Le Dingue, écoute et garde le silence !

La main glissa sur une pierre. Au contact de sa main, la pierre lisse devenait rugueuse. Bientôt apparurent des signes fluorescents.

- Oui tout mon savoir vient de là. Certaines écritures sont plus anciennes que moi, je ne sais qui les a gravées, mais j’ai su les déchiffrer, et j’ai écrit à mon tour l’histoire de Pont sur Lienne. Mais regarde ici.

Il l’entraîna vers une sorte de guérite. Là il toucha une pierre et murmura en suivant les signes du doigt :
 » Quand la mer au loin craquera
le torrent sec se lèvera
et la Lienne coulera de toutes ses sources…

Le Dingue
- Oui.
- Comment sais-tu que le torrent sec s’est levé ?
- Je suis parti en forêt ce matin. Je voulais voir mes arbres… Quelle tristesse Tous les vieux centenaires sont des carcasses noires.
- Le temps a changé, fils. Continue.
- Tu sais, le torrent sec prend sa source sous la pierre rouge du grand chêne, je suis allé jusque là, le chêne est debout, mais éventré. Je me suis penché, j’ai collé mon oreille à sa blessure. Il ne parlait plus. Mais j’entendais un bruit bizarre monter vers moi. J’ai reculé et je me suis assis pour attendre, et j’ai vu l’eau sourdre un peu rouge. Je suis venu.

9.

Je suis Talguitane
Hier j’étais vestale
Veilleuse des âmes

Au son de cette voix féminine, Simon ouvrit les yeux : la voix continuait. Il la vit, forme luisante sur la pierre où il était assis, seule, genoux sous le menton. Il voulut bouger. Impossible : son temps n’avait plus cours. Il referma les yeux, tourna une nouvelle page.

Je suis Talguitane
Hier j’étais vestale
L’éveilleuse des âmes
Aujourd’hui bafouée par la percussion frénétique des tempêtes réunies
J’entends encore résonner en moi leur clameur abrutie
Cette nuit le monde sera vide de songes
Je les garderai engrangés dans les plis de ma robe jusqu’à ce que je puisse à nouveau les partager

Je suis Talguitane
Hier j’étais vestale
L’éveilleuse des âmes
Aujourd’hui déchue sur le haut-plateau des Sources de la Lienne je me dresse de toute ma stature absente et obscurcie et je pleure sur les foules endormies
Les sources de l’enfance sont enfouies dans les cendres de l’exil
Mais cela ne durera pas
Sources
Glaces et falaises
Ecoutez Talguitane
L’éveilleuse des âmes
Ecoutez Talguitane

10.
Le soir s’était enfoui sous la paupière de Simon. Crépuscule de grand calme au haut duquel les aigles abandonnaient royaux, leur royauté, pour souffrir de la pesanteur sur quelques flèches de rocs gothiques.

Simon avait accompagné le soleil avant qu’il ne passe à l’ouest, derrière la forêt. Il l’avait retrouvé en reprenant pied sur le plateau au sortir de l’escalier de pierre ; il l’avait suivi vers l’ouest, mais s’était arrêté à la source tumultueuse pour s’y désaltérer à l’instant même où le touchait le dernier soupir de la lumière orangée.

Le froid de l’eau serrait ses tempes. Quand il se redressa, fier de sa jeunesse, il eut envie de jouer sur ses muscles la course déliée et lente de celui qui court pour merci, de celui qui, poursuivant le vent, le transforme en souffle. Simon élargissait son corps aux dimensions du plateau. Lentement le plateau le conquérait.

 » On est bien ici  » pensait Simon en reprenant haleine.

Il ne savait pas encore nommer ce goût léger sous la langue pour lequel tant d’hommes perdent raison et sombrent, émerveillés, dans la folie, dans le rêve… Bonheur de croire en leur propre image…

Il entra ainsi, cœur dilaté dans le refuge. Délaissant encore une fois ses provisions de route, il s’empressa de ranimer le feu pour renouer avec l’hallucinante lecture.

11.
Brun avait convoqué tout le village sur la tour. La nuit était noire. Sur les visages nul reflet ne luisait celui de l’appréhension.

- Même Kalima n’a jamais connu nuit si noire, murmura Huildeprin.
- N’appelle pas les morts.

La réponse du Dingue claqua dans le silence. Les fit tous sursauter.

- Toi, le Dingue, depuis quand prends-tu la parole au milieu de nous ? Garde ta langue pour les oiseaux.

- Le temps a changé, Tacard, répondit doucement Brun. Le Dingue a maintenant voix au chapitre.

- Pourquoi ?

- Il en sait plus long que toi sur ce qui se passe autour de nous. Il me devance, s’il ne s’est pas trompé, ce soir nous aurons un signe…

- Et le signe viendra du plateau, coupa le Dingue.

- Brun, ta sagesse a été prise en défaut deux fois, dis-tu ! Moi, je dis qu’elle devient folie ! N’écoute pas le Dingue, il ne connaît que le chant des sources et celui des oiseaux. Cette nuit n’est bonne que pour le feu et le sommeil, je rentre.

- Attends ! cria le Dingue.

Ils entendirent résonner les pas dans l’escalier, puis le silence absorba celui qu’ils ne reverraient plus.

- Les temps ont changé, Chuilkarin.
- Je le chanterai, Brun.
- Le village s’effiloche.
- Veille sur demain.
- Là !

Une lueur naissait sur le plateau. Elle devint vite comme une forge dardant successivement de longs traits de lumière sur les points cardinaux de l’univers.

- Tacard ?
- Non. Talguitane

La voix de Chuilkarin s’imposa de l’espace libéré par les cordes de son harpe et façonna le silence.
 » Talguitane, des songes dans chacune de ses plus sombres déploya ses formes en de folles vapeurs d’encens illuminant géniale l’âme et ses décombres  »

Brun avait posé sa main sur une pierre et la caressait doucement.
- Ecoutez encore :
Quand la mer au loin craquera
Le torrent sec se lèvera
Et la Lienne coulera de toutes ses sources

Mais la source étincelante n’en aura plus que le nom
Clarté n’est plus sur son rivage mais dans l’œil du plateau

Un hululement lugubre lui coupa la parole. Là-haut, la chouette venait d’entamer son ouvrage.

- Rentrons !

Brun prit alors le siège du fils de la source étincelante. Il jeta la bûche au milieu des flammes. Chuilkarin chantait :

 » Flamme noire
Tacard mon frère est sans visage
Flamme blanche
Kalima ma sœur est sans lumière

Le malheur sera long
aussi long que le fil d’eau grise
mais la mer
la vaste mer
subjuguera encore les regards

Flamme noire
Tacard mon frère est sans visage »

- Non ! Tacard a laissé un visage.

Le Dingue montrait une ébauche sur la glaise de la veille ! Quelques traits de femme autour d’un regard vide où l’on devinait déjà le rond noir d’une prunelle qui ne serait pas, faute de créateur.

12
Le feu agonisait aux pieds de Simon, accablé de tristesse. Le froid l’engourdissait. Il ne le sentait plus. La vision l’avait absorbé en elle. Il avait franchi la paroi fragile de son temps et errait dans le no man’s land où se déroulait l’éternel combat qui avait usé le sage Brun. Simon n’avait pas la force du vieillard, son esprit coulait, rapide, dans l’obscurité. Le nom de Simon n’était qu’une écorce, l’homme s’était oublié au point de n’être qu’un corps vague et à l’esprit comme brûlé. Couché sur le banc de pierre, raide, yeux exorbités ; il dérivait sur les lignes étranges d’un livre redevenu vivant par lui-même, n’ayant plus besoin de la chaleur d’un regard pour tourner la page et enfler sa voix.

13
Moissonneuse des nuits humaines, c’est aux Sources de la Lienne que j’ai lancé à nouveau les balancements de mes bras dans mes cheveux dénoués.
Sans relâche, j’accompagnais tous les sommeils humains.
Je les tenais en mes mains de femme prédestinée à quêter au seuil de l’aurore.
Je les menais parmi les heures désertiques aux portes de miel que m’interdisait la marée d’une lumière montante.
Chouette solitaire.
Exilée des chemins maritimes qu’ouvraient les soleils couchants, je me frayais parmi l’eau de l’esprit des sentiers vers les âmes entr’ouvertes.
Dans ma rage de clarté, je les décapais de leurs mousses, révélais des paysages intérieurs tapissés de rocs luisants, polis par de fanatiques glaciers.

Je relevais les auberges.
Délivrais dans ces effroyables déserts des sources laiteuses.
Inlassable, je parcourais une à une les pistes changeantes, essuyant la moiteur des bouges profonds emplis d’insectes tentaculaires ; j’en ressortais trempée et tremblante.
Je montais parfois sur des escarpements de fleurs folles, leur enseignais comment retenir le soleil, mais elles préféraient les promesses utiles des papillons à mes royaumes.

Je criais parmi les échos, seules des planches nauséabondes maugréaient sur mes parures.

Et chaque matin le plateau m’enfermait dans le soleil. Et tout le jour, je méditais sur la prophétie que j’avais tirée de l’affolement du ciel ; puis je préparais mon brasier nocturne, changeant l’orientation de mes bûches, sachant qu’elles deviendraient fanal pour une Cape Noire.

14.

A Pont-sur-Lienne les nuits étaient sèches et la parole sans salive. Chacun errait, hagard : à l’insomnie succédait le cauchemar. Couche morte. Front fébrile. Le sommeil, le songe où s’enracine la paix tranquille du jour, la détente où se noue le mouvement souple des muscles, le sourire, tout s’était empâté dans la glu glauque où se débattait Talguitane.

Pris par le remous du temps qui se morcèle, le génie de Talguitane était réduit à un état proche de l’impuissance. Le désespoir dans lequel elle était plongée, haletante, atteignait de plein fouet la race humaine, lui découvrant une effroyable lucidité. Tant de désirs inavouables, de passions inassouvies, tant d’amertume à débrider de la pointe d’un couteau de cuisine, veine après veine…

L’immense désastre sur les forêts et sur les plaines, sur les villes. Le vent, tel un volcan ensorcelé, charriait des torrents de haine en ébullition. Tous les interstices de l’âme humaine en étaient comblés… Tous les sursauts d’élégance pétrifiés dans un grotesque élan. Jour après nuit, sur son trône de pierre, devant son brasier, geignait Talguitane.

Tacard avait été le premier à l’entendre, à craquer. Il avait cru réduire à néant cette profonde tristesse en supprimant celle qui la canalisait jusqu’au ciel ou ailleurs.

Ils l’avaient retrouvé dans la forêt, sur le sentier qui mène au plateau maintenant interdit, le long de la Source étincelante dont il était issu. L’eau était sans lumière, couleur brouillard.
Lui, gisait marionnette désossée, corps de cendre compacte comme si l’éclair foudroyant avait surgi des profondeurs même de sa personne.

- Brûlé de l’intérieur…
Comme le vieux chêne du torrent sec…

Ils avaient chanté pour la seconde fois en quelques jours l’hymne funéraire puis avaient immergé le corps de Tacard dans son eau maternelle.

Chuilkarin était atteint à son tour, sa musique devenait si tragique qu’il ne l’osait plus. Il demeurait prostré sur l’arche de pierre, écoutant la chanson éternelle de l’eau…
Crin ne brassait plus. N’accueillait plus. N’avait plus de feu. Seul un silence immense s’étirait en lui, déferlant sur une plaine poussiéreuse et jonchée d’ossements desséchés…
Brun ne quittait plus sa tour, occupé à graver sur la pierre l’histoire de ce temps, cherchant ainsi à y déceler les signes… Certains soirs, tant de nouvelles prophéties surgissaient que la tour semblait être léchée par le feu. Mais rien ne se substituait à la douleur. Les mots devenaient lugubres amplifiant les ténèbres. Brun entendait se répercuter les fracas des guerres, le ricanement des vautours sur les charniers. Il voyait ses amis se ternir, et lui vieillir… Vieillir…

Le Dingue poursuivait son errance entre le Vieux et la forêt, réconfortant les arbres et les oiseaux dans leur lutte personnelle contre le délabrement…
Souvent au milieu du jour, il allait se reposer près du vieux chêne éventré, écoutait le torrent sec. Il cherchait à surprendre comme au premier jour une parole…

La nuit, sur le plateau, Talguitane continuait ses flambées, ses méditations de chienne traquée. Ses lamentations heurtaient les pierres, glissaient sur les âmes qu’elle cherchait à ouvrir, puis erraient, traces légères sur un papier quelconque, signe illisibles jusqu’à cette nuit où prenant possession de Simon, elles reprenaient densité sur le plateau.

Peut-il dire qu’il me connaisse celui dont l’esprit ne m’a pas abritée un seul instant ?
Mes vêtements sont fugaces, dérisoires.
Mes vêtements sont amples sous le vent changeant.
Mes vêtements sont multiples.
Je suis accroupie sous le tropique à l’heure chaude du thé.
Je suis l’ombre étroite qui sculpte, inlassable paysan, la terre des villages.
Je suis bulle liquide.
Je suis laisse, ou encore étoile autour d’un gosse endormi.
Je suis entre tes lèvres, passage silencieux d’un pélican attardé dont le vol coule jusqu’à se rompre les plumes, puis, d’un battement d’aile perpétue sa glissade au-dessus des eaux.
Je suis dans la brume, et visage, et lumière, châtelaine inaccessible.
Chanteuse sombre et noire qui sur les croches de sa partition étire le rêve félin de son âme funambule.
Epaisse et lascive.
Tendre adolescente aux reins encore roides.
Je suis ce regard, horizon souligné de bleu ciel, éclat de rire au lobe de l’oreille…
Femme…
Je suis Talguitane.

Je suis Talguitane aux cuisses aujourd’hui stériles : aucun désir n’y couve ! »

La pierre avait lui d’un bref éclat. Le Dingue l’avait surpris du coin de l’œil mais, trop lent, n’avait pu surprendre son message. Sur le plateau, le brasier fou consumait la nuit et le sommeil des humains. Le Dingue se pencha sur Brun : son visage comme hypnotisé dégageait une pâle lumière.

Là-haut, penchée à s’en brûler les paupières, sur une bûche crépusculaire, Talguitane, des cendres grises plein les mains, tremblait… De ses lèvres montait ce long gémissement incantatoire qui torturait à présent le sommeil de Brun. Sur la pierre dallée le Vieux semblait en proie à une douleur muette qui l’abandonnait par moment, jeté en chien de fusil pour le crucifier encore sous un ciel sans miséricorde.

 » Je suis Talguitane… » hurlait la voix autour de Simon, corps d’absence.

 » Je suis Talguitane… »

La voix fouillait le songe profond qui respire en chacun là où l’âme se disjoint transformant chaque lettre de son nom en balancier tandis qu’elle-même hésite entre le feu du volcan et la lumière froide d’Orion.

 » Je suis Talguitane, espoir déchu…

Je veille à l’intérieur des paupières des paysages plus fabuleux que Terres Promises…
Bien au-delà des déserts de sable fin, de sel brûlé, où l’ennui couleur d’habitude gît sous la poussière en effervescence… Bien plus profonds que les puits oubliés existe une race humaine plus pure et plus sereine que le sommeil et dont je suis gardienne…

Gardienne misérable…

Je suis Talguitane dont les cuisses ont été rendues stériles je me heurte aux lourdes portes de bois, de bronze ou d’absence. L’insomnie suicide les hommes par millions, tandis que coule sans bruit, inutile, le torrent sec, signe de mon errance… Loin de cette terre que je ne sais plus révéler, que je ne peux plus, trop solitaire, révérer.

Mes mains sont brûlées par le feu que je manipule durant les heures ténébreuses créant des sentiers étincelants de chaleur pour porter la braise du désir à l’assaut des yeux clos de ceux qui ne dorment plus.
Hélas ! mes chemins sont sans issue : les âmes sont vitrifiées.

Où donc se tient la Cape Noire de la prophétie ?

Flamme !
Qu’attends-tu pour pister son regard et forcer l’éclosion intérieure de toute réconciliation ?

Oh ! Je suis Talguitane, trop seule à présent pour ranimer la vie du bois…

Le gémissement désespéré n’était plus qu’un long sanglot sur le plateau ; les larmes coulaient sans lumières sur le glacier, ravines imperceptibles où se figeait la vision rassérénée de cet homme qui, le premier, saurait vivre, ayant découvert qu’il est à la fois paysage et saison, source et geyser.

Brun s’était immobilisé : la pâle lumière dont il avait été auréolé, s’évaporait.
Il prit sur la murette l’ample cape de saine sombre et la jeta su les épaules voûtées du vieux.
- Rappelle-toi.. Le plateau est interdit…
- Sauf pour qui porte Cape Noire, Talguitane me l’a dit.
- Non ! Attends !
- Je pars. Demain sera lumière… Demain sera neuf…
- Attends !

Le Dingue l’empoigna. Le Vieux l’envoya rouler sur la dalle froide puis disparut par l’escalier tournant.
- Le bâton de Kalima… pleurait Le Dingue…

15
Un long ululement retentit dans l’aurore glacée. Puis un autre. Et un troisième.
- Il avait oublié le bâton de Kalima. Il était si pressé de retrouver le lumière.

Le Dingue décrocha son chapeau blanc, prit avec lui le bâton et sortit. Traversa l’arche de pierre pour prendre le sentier qui menait au plateau.

16.
Dans le refuge le banc de pierre était maintenant désert. Dans l’âtre un feu était prêt à b