PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

tout sentier

quelques nouvelles inédites, en recherche d’éditeur éventuel.

©Patrick Joquel

Titre du livre : Tout sentier offre des embranchements.
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Le souffleur de rêves

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Les rêves d’aujourd’hui inaugurent votre vie de demain, demeurez-leur fidèles !
Voryce, pas sur la Terre
*
… Quelques siècles plus tard, mon petit vaisseau spatial vidangeait ses encres dans le spacio-port de la planète Z. Les tubulures de stérilisation s’accouplèrent aux sas et je sentis les odeurs désinfectantes habituelles déferler… Enfin je fus autorisé à sortir. Formalités d’usage… Mots de bienvenue automatisés. Dehors, il pleuvait dru et tiède. L’eau ruisselait sur ma combinaison imperméable.

Passé les installations standardisées du port, je foulais le sol. Un sol de sable détrempé, de flaques mitraillées. Il n’y avait guère de monde : quelques enfants jouaient dans l’eau, des canards heureux… Le long de cette grande rue en terre battue les vendeurs de tout et de rien patientaient sous leurs bâches. Ils fumaient, mâchaient des feuilles de caco, jouaient aux cartes, aux dés ou bien aux hommes…
Sur toutes les planètes où j’ai soufflé des rêves, les moments de pluie sont des instants de repos pour les marchés. Je m’arrêtais devant un étal de pastèques locales. La toile de tente protégeait vaguement les fruits : de gros fruits à carapace rouge et à la chair verte gorgée d’eau et de sucres. La marchande, une jeune et jolie femme me tendit un quartier. Je le dégustais en pensant à ce contraste entre la modernité des ports et l’intemporalité des marchés de rues…

J’étais souffleur de rêves et ma mission commença avec la première bouchée. Je fixai la jeune femme un instant dans les yeux et lui soufflai… un rêve pour la nuit prochaine… puis je continuai ma déambulation : je devais souffler mon quota de rêves avant de regagner mon vaisseau…

**
La pluie s’était arrêtée avec le crépuscule. Comme d’habitude. Cette planète agricole n’acceptait pas les pluies nocturnes. Elle dormait les yeux dans les étoiles. Personne ne savait pourquoi il en était ainsi. Bigit non plus n’en savait rien et ne s’était jamais posée la question. Elle avait essuyé puis rangé ses pastèques en deux pyramides puis elle avait descendu les toiles et fermé son étal. Elle avait marché jusqu’au marchand de soupe chaude et lui avait pris un grand bol : ce soir c’était soupe à l’algue bleue et aux crevettes. Ce n’était pas vraiment sa tasse de thé mais comme elle n’avait pas vraiment le choix, elle se contenta de cette soupe-là. Le vieil homme qui la préparait était propre et gentil, sa bonté la nourrissait autant que la bolée. Elle lui donna une pièce et retourna vers son étal. Elle se glissa à l’intérieur et se coucha derrière les deux pyramides. Elle s’endormit rapidement.

*
Le vaisseau s’était immobilisé. Le pilote appuya sur un des boutons noirs du tableau de bord. Une partie de la coque coulissa et la salle de commande glissa sur ses rails et sortit aux trois quarts au grand air.
- Comme c’est beau ! fit Bigit.
- Dans quelques minutes, le soleil va émerger, dit le pilote.

La terrasse dominait une large baie. La mer était lisse. Étincelante au soleil. Quelques oiseaux passaient en riant. A quelques mètres plus bas une longue et étroite plage de sable comptait ses coquillages… Bigit respira profondément. Elle était bien.
- Est-ce que je peux aller nager ? demanda-t-elle. Ou bien est-ce dangereux ici ?
- Aucun danger. Je sors l’échelle.

Il appuya sur un autre bouton et l’échelle escamotable sortit. Bigit descendit. Foula le sable. Il n’y avait qu’elle à la ronde. Elle se déshabilla et entra dans l’eau. Température agréable. Un peu plus fraîche que l’air ambiant. Elle se glissa entre deux vagues et d’un crawl puissant longea la plage. Elle nagea longuement. Lentement. Elle aimait sentir l’eau sur sa peau. Cette caresse totale. L’eau n’oubliait aucune parcelle de son corps. Elle aimait sa douceur. Cette enveloppe. Et sa légèreté. Elle nagea jusqu’à la fin des sables puis revint à pas lent sur la grève. Les vagues venaient couvrir tour à tour ses pieds tandis que le soleil la séchait. Elle respirait lentement. Elle se sentait vivre. En harmonie. Quelle belle planète !

Elle remonta sur la terrasse. Le pilote avait sorti des chaises longues, une petite table où deux verres et une assiette de petits gâteaux attendaient. Elle s’installa. L’instant d’après son verre fumait d’un thé vert.
- Comme on est bien ici.
- Planète HOUHIH. Une planète pratiquement déserte. Avec des coins comme celui-ci juste merveilleux pour souffler un peu.
- Ça me change de ma rue et de mon étal. Quelle tranquillité. Quelle beauté !
- Oui. J’aime bien venir ici entre deux missions.
- J’ai bien fait de t’accompagner. Mais comment cela s’est-il passé ? Je ne me souviens plus ?
- Tu es arrivée devant mon vaisseau quelques instants avant que je ne lance la procédure d’envol. Tu m’as dit : j’aimerais bien embarquer quelques jours. Voir autre chose. Partir. J’ai un peu d’argent. Et je t’ai fait signe de monter.
- Rappelle-moi ton nom ?
- Appelle-moi Jackô.
- Ça ne me ressemble pas d’agir ainsi mais peu importe qu’est-ce que je suis bien. A ne rien faire. Ça me change.
- Oui. Farniente, c’est agréable. Écoute :

Les cigales venaient d’atteindre la bonne température et commençaient laborieusement leurs stridulations. Puis rapidement elles trouvèrent leur rythme de croisière. Ça crissait de toutes parts. C’était doux. Ça sentait le chaud. Le bien-être. Ce monde et ce matin vibraient de joie. Bigit s’allongea sur sa chaise. Ferma les yeux. Entra dans la contemplation. Elle ne dormait pas. Elle voulait juste écouter, sentir le soleil et la brise de mer, légère. Juste sentir et écouter.

C’était en quelque sorte un jour à bonheur inclus et sans supplément. Une de ces journées proches de la perfection. Tout est en place et à sa place. Comme accordé. Il ne reste plus qu’à suivre le soleil et à laisser glisser la journée autour de soi.

Le soir elle regardait le soleil décliner au-dessus du cap. Rougir. S’arrondir. Une forme légère. Comme un nuage. Et cette forme pondait un œuf. Et l’œuf se posait sur le sol du cap. L’instant d’après une voix brûla l’atmosphère «Bigit, je te confie cet œuf bleu. Ramène-le sur ta planète et prends en soin ! Le dragon qui en sortira t’accompagnera jusqu’à ton dernier jour » Et le soleil disparut. Tout entier.

**
La rumeur du petit jour se fraya un chemin jusqu’à sa conscience. Bigit ouvrit les yeux. Ils enregistrèrent les deux pyramides de pastèques. Elle soupira. Quel rêve étrange. Et beau. Elle se sentait paisible. Le corps tout lissé comme la plage à marée basse. Toute neuve. Prête à chanter le jour. Elle se leva d’un grand sourire. Ajusta ses cheveux. Sa robe. Et sortit dans la rue, une chanson sur les lèvres. Le vieux cuisinier la salua de loin et d’un geste l’invita. Elle le rejoignit. But un thé noir. Ils bavardèrent. Elle raconta quelques bribes de son rêve.
- C’était si réel… si bon…
- Les dragons ça n’existe pas.
- Là-bas dans mon rêve, oui…

Puis elle regagna son étal. Ouvrit les toiles. S’assit en tailleur pour attendre les clients et liquider son stock. Elle devait faire de la place : elle avait commandé une charrette d’ananas et serait livrée ce soir.
Soudain son regard tomba sur une pastèque à la coque bleue. A la coque bleue ? La phrase que venait de prononcer son esprit la tira définitivement des brumes de la nuit. Elle la prit dans ses mains. Un discret sourire se dessina sur son visage…
©Patrick Joquel
juillet 18
www.patrick-joquel.com

*

2
Pickdream
(c)Patrick Joquel, www.patrick-joquel.com
L’important, ce n’est pas de mourir ni à quel âge on meurt, c’est ce qu’on est en train de faire au moment où on meurt.
L’élégance du hérisson, Muriel Barbery, Gallimard.

*
Depuis que les décideurs avaient décidé qu’il fallait sauver la planète, les véhicules à moteur étaient réservés aux urgences, aux transports de marchandises ou en communs et à ces mêmes décideurs mais uniquement durant leurs heures de travail (la plupart étaient tellement consciencieux et concernés par leur mission de sauvetage planétaire qu’ils travaillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre). Je n’étais ni un décideur ni un 24h/24 travailleur, cependant je me sentais concerné alors plutôt que les bus, pour me déplacer je patinais.

La pleine lune roulait sur le goudron. Mes patins aussi. La route descendait vers la mer, de lacet en lacet, entre pins et rochers. Je godillais pour garder le contrôle de ma vitesse et pour le plaisir des arabesques aussi. Un hibou grand-duc croisa mon regard. « Ça faisait longtemps ! ».

Je descendis ainsi jusqu’à la ville. Je longeais la promenade. La lune était sereine et jouait sur les flots. Il régnait sur la plage et les trottoirs une ambiance détendue et joyeuse, pleine de promesses sensuelles. Une jolie nuit. Je patinais jusqu’aux Arènes. Les Arènes, c’était un lieu mythique. Imagine un peu : des arènes romaines réhabilitées en bars à musique, médiathèque, salles de cinéma, de sports, salons de beauté, et autres échoppes diverses le long des anciens gradins, piscine centrale. Un superbe concept dans un lieu chargé d’histoires diverses et de magie.

A l’accueil, j’abandonnai patins et sac dorsal à une gentille hôtesse blanche à taches de rousseur, d’origine baltique ouest, et m’installai au creux d’un pub jazzy, tranquille, pour une écoute musicale en live et avec pour partenaire une Guinness.

Le saxophoniste, un métis coiffé à la Jimmy Hendrix mais couleur ocre paille, jouait comme un souffleur de rêve. Le suivre dans ses volutes aériennes relevait d’un funambulisme bleu absolu. Je tenais l’équilibre et sentais se gonfler en moi ma petite poche à bonheur. J’abordai les rives de la joie. En pirogue. Nous étions deux dans l’immensité sauvage d’un Nord lumineux. Bivouac autour d’un feu, sur les sables de la grève. Bercé par le hululement du hibou, quelques gorgées de bière, le murmure du fleuve et la palpitation des étoiles…

Je me tenais ainsi dans cet état proche d’une sereine perfection lorsque je remarquai un individu, très blanc de peau, blanc à 100% et depuis des centaines générations au moins, crâne rasé, pantalon noir et chemise claire, qui déambulait dans le bar. Il se faufilait entre les gens. S’arrêtait pour parler un moment avec l’une ou l’autre. Reprenait son errance. Sans doute un effet d’optique dû aux éclairages du pub et à la qualité du tissu, son vêtement et son visage semblaient s’harmoniser avec les couleurs des vêtements des gens qu’il croisait. Cela lui donnait un effet chatoyant. Comme un bouclier léger derrière lequel il cachait ses mains. Des mains fines, extrêmement mobiles. Plusieurs fois je crus le voir tirer le fil d’un rêve d’une poche et le glisser dans la sienne. L’impression était chaque fois si fugace que je ne me voyais pas dénoncer son manège. Je me contentai de vérifier mes poches, d’en remonter les fermetures éclairs et je rejoignis à nouveau les espaces infinis qu’ouvrait en moi l’aérien saxophoniste.

Plusieurs pintes plus tard, le musicien atterrit, rangea son instrument. Je quittai le pub pour déambuler dans les arènes. Je voulais prolonger un peu encore l’espace ainsi créé… J’avais le temps, toute la nuit devant moi avant de rentrer dans mon quotidien.

Je marchais donc lentement dans la foule et totalement silencieux quand soudain je croisai à nouveau le Pickdream en pleine action. Il était impressionnant. Je le voyais s’approcher de quelqu’un l’air de vraiment rien. Plus il s’approchait, plus ses vêtements s’harmonisaient avec ceux de sa prochaine cible. Lorsque du bout des chaussures à celui de ses cheveux, il était totalement synchronisé, hop, la main évanescente qui plongeait dans la poche à songes, en ressortait aussitôt avec un rêve pour l’enfouir prestement dans la sienne. Puis il s’éloignait et reprenait aussitôt son apparence : pantalon noir chemise blanche. Choisissait une prochaine victime et j’assistais de nouveau à sa métamorphose et à la dérobade. J’étais plutôt subjugué par sa technique et me demandai comment il réussissait cela. Je m’interrogeais aussi sur la destination de ce butin quasi impalpable. Je décidai de le filer.

Au petit matin ses poches pleines à craquer il s’arrêta au café de l’Aurore. Une petite terrasse en croissant située tout en haut des arènes et plein Est. J’y venais souvent finir la nuit et saluer le soleil levant en croustillant deux ou trois viennoiseries tièdes bordées d’autant de cafés brûlants. Le caméléon s’assit à la table la plus extrême de la terrasse et d’un signe de la main m’appela. Je m’approchai. Que faire d’autre ?

- Assieds-toi l’espion.
- Je ne suis pas un très bon fileur n’est-ce pas ?
- Pas vraiment. Je t’ai repéré voici un bon moment déjà. Que me vaut l’honneur d’être suivi ainsi ?
- J’ai repéré ton manège de pickdream.
- Tu as l’œil. Normalement, je passe inaperçu.
- Juste un coup d’œil au bon moment. J’ai observé ta technique. Mais je ne comprends pas.
- Moi non plus. Cela ne fonctionne qu’ici. Je pense que les arènes ont une forte charge shamanik et que pour une raison mystérieuse j’y suis sensible. En tout cas c’est bien pratique pour dérober les rêves.
- Est-ce que je peux te demander ce que tu en fais ?
- Je les contrebande de l’autre côté de la frontière et je les vends à un marchand de songes. Un type étrange qui vient des îles Dreamy, dit-il. Il les trafique un peu je pense car les rêves c’est trop personnel pour être partagé tels quels. Il doit les lisser, les rendre crédibles pour le plus grand nombre. Les rêves qu’il vend ont sûrement perdu leur force et leurs étincelles. Mais bon, moi ça me donne du piment, du pognon et ça m’amuse.
- Incroyable… Il existe des gens qui ont besoin d’acheter des rêves et des désirs…
- Bien sûr. Les insomniaques, les somnifèriques, les privés de liberté, les ennuyés de la vie, les intoxiqués des petits écrans, les pendus de la bourse et j’en oublie…
- J’ai toujours rêvé de passer une frontière en cachette…
- Viens avec moi. Mais je te préviens : ça peut devenir dangereux ! Les enjeux économiques du trafic des rêves sont importants et entre les différentes mafias la guerre est intense. Prochain départ après le lever du soleil. S’il vous plaît, encore deux cafés et deux croissants !
- Pour moi aussi, deux !

Nous avons partagé le cercle orangé du levant et tapissé le silence de miettes croustillantes. Nous avons vidé nos tasses puis nous sommes descendus à l’accueil où un jeune stagiaire blanc et roux d’origine écossaise nous a remis nos patins. Les goudrons étaient encore tellement libres que nous avons rejoints la route du bord de mer à grande vitesse. Grisante impression de vélocité malgré les bières noires et la nuit blanche.

La mer était lisse et bleue. Nous avons changé de rythme : plusieurs dizaines de km nous attendaient avant la frontière. Un goéland s’est moqué de nous du haut de son réverbère. D’autres nous survolaient et nous accompagnaient un moment de leurs planés rieurs. Nous patinions l’un derrière l’autre, en endurance. Soutenue. Mon corps fonctionnait bien. Je le sentais heureux de bouger. Oui, ma peau m’allait bien. Que la vie ait un sens ou non, j’étais heureux de vivre ce petit matin. Le sens immédiat du jour s’appelait passe-frontière. Cela me remplissait les poumons.
*
Quand le pickdream s’arrêta, je sus que la frontière était proche.
- Nous allons quitter le goudron entre l’écran informatif et le distributeur automatique de steaks/frites là-bas ; sinon terminée l’aventure !
Il approcha ses mains comme si elles étaient menottées.
- Ok. Je te suis.
- Plus un mot. Sois aussi léger qu’un nuage.

En passant devant le l’écran électronique d’informations, je lus le titre de la première page « Le mystérieux pickdream a encore frappé : vingt-trois aréniens nocturnes retrouvés ahuris et hébétés au petit matin ! Ils sont pris en charge par la cellule de soutien rêvique ».

Je n’ai pas pu en lire davantage mais discrètement j’ai vérifié que mes fermetures éclairs étaient bien toujours remontées. Je ne voulais pas devenir un offdream, ni être pris en charge par la cellule de soutien. On dit que ceux qui y passent perdent tout libre arbitre…

Pickdream s’était engagé dans un petit sentier plutôt sableux. Nous marchions plus que nous ne roulions. C’était l’ancien sentier des douaniers. Il était désert. Il n’y avait plus assez de douaniers pour tenir tous les accès ; cependant nous restions aux aguets, le plus silencieusement possible. Un excès de zèle hasardeux et notre passage se terminerait au fond d’un cachot.

Je me suis arrêté à la borne frontière de granite rose et je me suis amusé à pisser dessus.
- Qu’est-ce que tu fous ? m’a demandé Pickdream.
- Je marque mon territoire ! ai-je répondu en dirigeant mon jet d’un pays à l’autre.
- La contrebande c’est du sérieux ! Je ne t’ai pas emmené pour jouer !
- Rien n’est plus sérieux que le jeu ! J’arrive.

J’ai secoué la dernière goutte ; la suivante serait pour le short. Voilà, c’était aussi simple que ça, il fallait juste oser : je venais de passer la frontière sans dégainer mes papiers. J’étais comme un homme libre : j’échappais enfin et pour quelques heures au marquage électronique de la société. Les surveillants du peuple ne me trouveraient nulle part sur leurs contrôles. J’étais ailleurs. J’inspirais un grand coup et j’ouvris les bras. Libre ! Avec un Pickdream de contrebande.

- Attends-moi là. Je reviens.
Je n’ai pas répondu mais mon regard devait être tellement interrogatif qu’il reprit sa phrase :
- Je reviens. Il y a une petite anse pleine de poissons. Je vais en pêcher quelques-uns pour la route. Nous arriverons chez Mafieux en fin d’après-midi.
- ok.

Quand il revint il portait un collier de cinq poissons anonymes. Nous les croquerions en chemin un peu plus tard. Crus comme de vrais pisteurs qui ne laissent aucune trace de leur présence : ni fumée, ni foyer.
*

Je n’ai pas pu accompagner Pickdream chez le Mafieux.
- Pas question que tu voies son visage ni que tu sois témoin de la négociation. Moins tu en sauras mieux ce sera pour toi. Tu m’as juste accompagné pour une visite du pays. Attends-moi en face, à la terrasse de la Trattoria Pesto.

Je n’avais jamais mangé d’aussi bons raviolis de toutes mes vies. Je n’en mangerai pas d’autres non plus. Personne ne pourrait rafistoler mon corps vu l’état dans lequel il est à présent. Je ne sens plus mes jambes ni mon sexe. Je sens que je vais le quitter ce corps, si bon compagnon. Je vais bientôt savoir s’il y a une suite ou non à l’aventure…

Mais pour ces dernières minutes de lucidité, terminons celle-ci. Je savourais donc ces raviolis extraordinaires quand je vis arriver une bande de jeunes gars armés jusqu’aux dents. Écharpe de munitions, ceintures d’obus et de grenades, bracelets de balles. Ils étaient cagoulés. Vêtus de noir, zébrures jaunes. Mafia ou brigade spéciale, je ne le saurai jamais. Je les ai vus prendre position devant l’immeuble. Armer trois bazookas. Tirer. Quand la poussière fut retombée, il ne restait de l’immeuble qu’un tas de gravats. C’est alors que je vis un des tireurs balayer du regard la rue, me fixer des yeux, ré armer, viser. Éclair. Derniers regards. Derniers mots. Dernier souf
©Patrick Joquel

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juillet 18

3
La pelleteuse

©Patrick Joquel www.patrick-joquel.com

Il n’y a que celui qui a apprivoisé sa mort inéluctable qui sourit naturellement.
Daniel Biga Meli-mémo gros textes 19
- Regarde les deux blonds qui courent.
- Ce sont des russes, des mafieux de l’Est. Ils en ont le look jusqu’au bout des cheveux.
- Non ouvre un peu les yeux ! Regarde l’insigne : agents de sécurité bijouterie ; simplement !
- Ou bien des mafieux de l’Est déguisés en agents de sécurité privés.
- Je me demande après quoi ils courent comme ça.
- Attends, on est sur cam 18, j’appelle cam 19. Voilà… Incroyable !
- Fais voir.
- Je bascule sur l’écran mural. Hop.
- Une pelleteuse…
- Regarde qui conduit.
- Wahou ! Jolie minette !
- On la profile.
- Humm… Je dirai européenne ouest, avec une pointe de Méditerranée dans les cheveux.
- L’inverse plutôt, une Méditerranéenne métissée à l’Ouest.
- Tu crois ? C’est vrai qu’elle est brune de brune… Bref elle n’est pas d’ici.
- Bizarre ! Qu’est-ce qui se passe ici ?

Les agents 6 et 9 n’avaient pas vu le début de l’affaire. Ils venaient d’en lâcher une autre. Comme quoi la vidéo protection des rues ne protégeaient pas vraiment les promeneurs. Ni les bijoutiers. Car la conductrice de pelleteuse venait de holduper un bijoutier huppé. Tandis qu’ils remontaient l’historique des enregistrements, Carole, car c’était bien Carole, conduisait, cheveux aux vents de la dernière énergie. Elle demi tourna brusquement et lança l’engin droit sur les deux agents sécurité. Ils furent assommés, écrabouillés.

Carole abandonna la pelleteuse sur les deux cadavres et sprinta jusqu’à son 4X4 Plus deux toit ouvrant inclus, posa le fruit de son dernier braquage dans le coffre-fort arrière.

- Voilà, c’est fait, dit-elle en démarrant. Puis une fois lancée sur la voie du bord de mer elle appuya sur le bouton gris du tableau de bord et l’auto disparut des écrans de contrôle.
- On est dans la merde ! dit agent 9. Le chef va nous chauffer les paupières !
- En attendant buvons un whisky ou deux ! répondit agent 9.
- Avec un glaçon ?
- Oui.
*
Le glaçon flotte dans le liquide ambré comme un gigantesque iceberg. Et sur ce glaçon quelqu’un marche. Il arrive à l’extrémité Sud du vaste iceberg. S’engage sur la ligne de crête. Falaise à main gauche. Vertigineuse. Grande houle ambrée. Il ne faudrait pas qu’un crampon perde le grip sur une plaque de glace trop vive, ou qu’une corniche s’effondre sous le poids du randonneur. Il descend donc de quelques mètres. La pente s’adoucit. Il continue à descendre.
Puis s’arrête devant un petit igloo de pierres : à l’intérieur sont installés un piolet, des gris-gris et autres petits objets plus ou moins saugrenus… il observe. Il touche le piolet. Il sent comme une petite décharge dans les doigts. Malgré les gants.
- Ex voto ? Vaudou de protection ou bien installation artistique ? Bizarre ce truc.

Il repart. Il descend rapidement le long d’un couloir bleu translucide. Il ne croise personne. Il arrive au hameau repéré sur la carte et à la piste qui le ramènera au point de départ. Curieusement la piste qui rejoint ces trois maisons est totalement déneigée…

Une jeune fille vient s’approche et sans rien dire le conduit à la maison basse dont la cheminée fume. A l’intérieur un métis du Nord boit un vieil Islay. Il en sert un au voyageur et lui fait signe de s’asseoir sur un fauteuil. Il l’examine d’un œil acéré. Il soupira :
- Il ne fallait pas venir ici, dit-il d’un air navré. Quel est ton nom ?
- Lonse. C’est toi qui as construit la niche de pierre avec le piolet ?
- Moi et les autres. Tu n’aurais jamais dû venir ici.
- Je comprends. Je vais partir. Merci pour le whisky. Excellent.
- Tu n’iras nulle part sauf si je le veux bien.

Il tape dans ses mains. Une femme voilée d’un lourd tartan, enfouie même, apparaît. Elle porte un plateau où deux assiettes fument. Roast-beef, gravy, roast potatoes and green peas. Elle donne une assiette à chacun. Pas un mot n’est échangé. Pas même un merci.

Un crissement de freins. Une portière qui claque. Et une jeune femme tourbillon entre dans la pièce. Royale et souriante.
- Tout est dans le coffre du 4×4 Plus deux toit ouvrant inclus, Boss. Envoie une assiette, j’ai faim. Qui c’est ce gars-là ?
- Un vrai problème, hélas.
- Sent bon, la cook est en progrès !
- Alors ?
- Juste deux agents de sécurité écrabouillés : ils voulaient me liquider, et garder les bijoux ; mais du coup grâce à eux, j’ai ma photo à la Une de tous les sites d’information continue.
- Je vois. C’est plus people que d’habitude. Dommage… Oui dommage… Va falloir te chirurger l’esthétique une fois de plus ! Ça va baisser le chiffre. Choisis ton nouveau profil.
Et il lui lança le catalogue estétic woman.
- Et lui ?
- Un randonneur curieux. Comme si je n’avais que ça à faire. Je me demande d’où il vient ? Tu as vu sa tête et le grain de sa peau ? Origine ?
- Je suis d’origine indéterminée. Je refuse tout test génétique.
- Attends quand tu dis curieux, si je comprends bien ce type est entré dans l’igloo. Tout s’explique. Il était quelle heure quand tu étais là-bas ?
- Je ne sais pas, 15h15 peut-être. Par là.
- Et tu as touché quelque chose ?
- Le piolet, oui.
- Abruti ! Les deux gars ont surgi du néant à 15h19. Merci de les avoir convoqués ! Quand on ne sait pas, on ne touche pas ! Boss, cet homme en sait trop sur nous désormais.
- Je crois que tu as raison. Quel ennui…
- Comment on fait alors ?
- Comme d’hab, c’est lassant. Parfois je suis vraiment las, las, las.

Il appuya sur une télécommande et des anneaux de fer surgirent des bras et des pieds du fauteuil : Lonse était prisonnier. Tellement surpris qu’aucun son ne sortit de sa bouche ouverte pour protester.
- Voilà, il n’a plus qu’à attendre le bourreau de 23h27.
- Le petit blond râblé ?
- Exact ma jolie.
- J’adore ce bourreau il est trop craquant. Boss ! Je te rappelle que je ne suis pas ta jolie mais la Carole, experte en bijouterie et depuis peu conductrice de pelleteuse.
- Bien. Un Islay ?
- Non merci. Je suis une abstinente au travail, tu le sais. Je ne bois que sur les îles, les petites îles. Et que du rhum car comme le dit Voryce I am born to rhum !
- C’est vrai.
- Moi je prendrai bien un second Islay, avec une paille et un glaçon.
- Ce sera ton dernier.
Il donna un peu de mou à la main droite du prisonnier.

Le glaçon fondait doucement. Lonse jouait à le tinter contre le verre. Buvait à lentes gorgées son Islay. Comme un Lord, il saluait les heureux moments de sa vie. A 23h27 précises le bourreau entra dans la pièce. Un petit blond râblé monté sur talonnettes. Peu souriant. Non, pire : pas du tout souriant. Un sabre à la main… Il débarrassa le plateau. Coucha la tête du condamné dessus. Lonse était bien décidé à mourir avec une anglaise élégance. Sans qu’aucun tremblement de la lèvre supérieure ne vienne altérer son sourire au parfum d’Islay. Du coin de l’œil il voyait le bourreau échauffer son bras avec d’élégants moulinets ; de fines tranches d’air tombaient en virevoltant à ses pieds nus. Puis le silence. Il sentit le fil du sabre sur son cou. Une fois. Deux fois. Lonse prit sa dernière inspiration.

Lorsqu’il expira, après un immense et violent flash, le corps du bourreau était en deux morceaux. Le mur en face poussait un cri que seule la nuit entendait. Deux voix se répondaient. Quant à lui, il lui semblait bien être encore intact.
- On n’est pas venu pour rien agent 6.
- C’est qui lui ? Qui es-tu ? C’est toi qui nous as appelés ?
- Réponds ! Le tintement d’alarme c’était toi ?
- Je m’appelle Lonse. I Lonse. Et peut-être seriez-vous assez aimable pour m’expliquer ce qui se passe ici ?
- On l’embarque ! Il s’expliquera avec Chef au central. Mais d’abord faut retrouver la fille !
- Ne bouge pas d’ici ! On revient.

Les deux agents disparurent. Lonse souriait. Bouger ? Ficelé comme il était… il attendit longtemps.

Quand ils revinrent ils étaient furieux. Ils avaient retrouvé le 4X4 Plus deux toit ouvrant inclus mais sans moteur, le coffre-fort vide, une bouteille vide aussi et juste une mèche de cheveux de la Carole.
- Avec ça on devrait pouvoir la retrouver.
- Je pense. Rentrons pour la passer au chercheur génétic position surveillance.

Ils détachèrent le prisonnier.
- Donne-moi la main gauche et donne la droite à l’agent 6.
Ils formèrent le cercle.
- Ferme les yeux et surtout ne pense à rien.
- Absolument rien. Laisse-toi guider.

L’instant d’après ils étaient dans la salle de surveillance. Lonse était nu comme à sa naissance.
- Ça arrive parfois. Au début.
- Oui, parfois les vêtements ne suivent pas.
- Il faut quelques voyages pour s’habituer et arriver intact. J’ai connu un débutant qui perdait chaque fois un doigt. Le temps qu’il maîtrise le saut il en avait perdu deux à droite et trois à gauche.
- Derrière cette porte tu trouveras des habits de secours et ensuite au fond de ce couloir tu iras frapper à la porte rouge : c’est celle de Chef. Pour l’interrogatoire.
- Je prépare le chercheur gps. Nous devons retrouver la fille !

©Patrick Joquel www.patrick-joquel.com
juin 18
Le mur en face poussait un cri que seule la nuit entendait
Voryce dans fruits et plaisirs des chairs

4 L’orque des sables
Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent c’est tout. Oscar Wilde

- Ça y est, je l’ai fait.
- Tu as fait quoi ?
- J’ai tué une orque des sables. Tu me dois le respect petit.
- Je ne suis pas plus petit que toi. Tu as oublié que si nous sommes nés le même jour j’ai tourné mon sablier un peu avant toi ? Alors arrête de te la jouer « Je suis un homme ».
- Oui je suis un homme ! Petit, et toi non ! Tu n’as pas tué l’orque des sables.
- Et tu es fier de toi ? Un si bel animal ! Moi quand je vais dans les sables, je m’installe au sommet de la dune et j’attends. Quand l’orque émerge pour sabler, je suis heureux. Elle est si… Je ne saurai pas le dire. Je ne suis pas poète. Je suis juste là. Heureux. S’il faut supprimer la beauté dans ce monde pour devenir un homme comme tu dis, comme ils le disent tous, alors je resterai enfant toute ma vie. Je resterai cet enfant solaire qu’apercevoir une orque sabler émerveille. Pire je resterai un enfant qui part en cachette avant l’aube s’immerger dans les sables rien que pour la voir… Alors ne compte pas sur moi pour les tuer… Non, être homme ce n’est pas cela. Je ne crois pas que se badigeonner de sang d’orque, ça pose un homme.

Pegoh enveloppa d’un dernier regard celui qui avait été son compagnon d’enfance, puis il se retourna en direction des sables. Il s’éloignait. Direction Port Sud. Bientôt Ribho le perdit de vue. Volatilisé comme un mirage dans les immensités jaunes, ondulantes, mystérieuses et silencieuses.

*

Pegoh filait à présent entre les dunes. Plein sud. Il navigua ainsi deux jours et trois nuits puis au petit matin de la troisième nuit il aperçut au loin la mer qui crachait un petit soleil. Il ferla ses voiles. Amarra son Vaisseau près du rivage. Sauta sur la plage et se dirigea vers la falaise Est. Elle surplombait la mer de toute sa hauteur. Cependant sa verticalité s’interrompait ici et là pour de larges terrasses où vivaient des hommes. Des pêcheurs et autres cultivateurs d’algues. Il grimpa le petit escalier jusqu’à la terrasse du bar Sphadon et commanda deux turfees. Dans ce bar, il le savait pour y être déjà venu, on commandait toujours en double et il aimait le turfy à cause de son parfum d’embruns fumés. Pour sa couleur d’ambre aussi.
Pendant qu’il buvait un type s’approcha de lui.
- Tu es nouveau ici ?
- Oui et non. Je viens d’arriver mais je suis déjà venu. Et toi ?
- C’est ton vaisseau là-bas ?
- Oui.
- Il est beau. Je vais le prendre.
Il inspira profondément. La mer enfla une énorme vague et vint cueillir le Vaisseau du désert. Elle le culbuta, le brisa, le désossa, l’éparpilla en plus de mille et un fragments.

- Voilà c’est fait. Comme ça si j’avais eu dans l’idée de rentrer à Port Sud, et bien c’est oublié. Mais je n’en avais pas l’intention : les tueurs d’orques j’en ai assez. Plus jamais je ne retournerai là-bas. Je veux vivre ici, parmi les marins. Deux fois deux turfees, nous allons trinquer ! Et double-grillades ! C’est ma tournée ! Qui es-tu pour que la mer t’obéisse ?
- Je suis un bluddy. Et comme tous les bluddies, mon esprit est connecté à celui de la mer. La mer reflète ma pensée. Ma pensée reflète la mer.
- Quelle puissance ! Ça donne le vertige une puissance pareille !
- T’enthousiasme pas homme des sables. Rien n’est parfait dans ce monde. Je suis sensible aux marées par exemple. Si tu sais nager, je t’emmène visiter la mer.
- Je sais sabler.
- Alors suis-moi. Sabler ou nager c’est à peu près pareil. Viens !

Ils descendirent jusqu’à la mer. Plongèrent. Effectivement Pegoh se sentait autant dans son élément que sous les dunes. Il évoluait à la suite du Bluddy le long de la falaise sous-marine. Au-dessus des rochers. Les algues le chatouillaient parfois. Ils suivaient des bancs de bestioles multicolores dont il ne connaissait pas le nom. De temps en temps le Bluddy en gobait une. Pegoh l’imita. Pour goûter. Il grimaça. Il n’aimait pas trop la texture de la chair crue et les petits fragments qui s’incrustaient entre ses dents. Le Bluddy remonta à la surface :
- Surprenant, n’est-ce pas ? Tu t’habitueras et tu finiras par apprécier.
- Oui.
- Rentrons. Les grillades doivent être prêtes.
*
Sous l’ombre de la falaise, Riboh les attendait. Il portait le costume des gardiens des sables. Il tenait son lasso prêt.

- Salut Pegoh. Je suis venu te chercher. De gré ou de force.
- Je n’irai nulle part avec toi. Ni de gré, ni de force.
- Tu crois ça… sourit-il narquois. Tu oublies que je suis un homme !

Il lança son lasso. Ficela Pegoh comme un rôti, le badigeonna trop rapidement d’huile à sommeil et le jeta sur son épaule. Ils quittèrent l’ombre de la falaise sans un mot. Le Bluddy n’avait pas esquissé le moindre geste de secours. Les affaires des Sablés ne regardent que les Sablés, proverbe Bluddy.

Riboh avait garé son Vaisseau du désert loin de la mer. Quand il jeta son paquet sur le pont, Pegoh avait récupéré ses esprits. Et ses esprits étaient libres. Ils relâchèrent discrètement la pression du lasso jusqu’à ce qu’il puisse retrouver sa liberté de mouvement. Il enjamba le bastingage au moment où le Vaisseau commençait à prendre le vent. Il se réceptionna souplement sur le sable rouge et sans un seul regard en arrière prit la direction de la mer. Il ne retournerait jamais au pays de sa naissance ! Il avait goûté à la liberté, il ne voulait plus la lâcher ! Il se mit à courir.

Derrière lui, il entendit le vaisseau freiner, virer, accélérer pour le rattraper. Pegoh décida d’attendre et de combattre. Ce serait à la vie à la mort. Il se campa sur ses deux pieds, contrôla sa respiration. Il lui faudrait être totalement accordé pour vaincre un type comme Riboh, formé à la répression aveugle.

Soudain, le sable se souleva à quelques encablures du vaisseau de Riboh. Une énorme orque s’envola, majestueuse et légère. Puis au sommet de son élan, totalement aérienne, elle se coucha et retomba sur le vaisseau qui explosa dans un craquement violent de bois pulvérisé. L’instant d’après le splendide animal se coulait dans son élément. Il ne restait de ces quelques secondes de grâce qu’un amas de bois ruiné. Pegoh s’approcha. Il vit le corps de Riboh. Lui ferma les yeux.
« Quel dommage » pensa-t-il.

Un souffle derrière lui. Il se retourna. L’orque était là. Elle lui souriait de tous ses crocs d’ivoire. Un sourire étincelant. « Monte sur mon dos ! » entendit Pegoh dans sa tête. Il obéit. Se cala contre l’aileron. L’orque filait dans les scintillements des sables soulevés dans son sillage. Le vent sifflait les oreilles de Pegoh. Il chevauchait l’orque des sables !

L’orque s’arrêta en vue de la falaise. Pegoh se laissa glisser à terre.
-Je viendrai ici tous les jours ; tu viens quand tu veux ! lui dit-il.

L’orque cligna de l’œil et sabla.
**
©Patrick Joquel
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C’est le bon choix puisque c’est le tien. Voryce dans le livre fruits et plaisirs des chairs.
juillet 18

5
Le jaune me va bien.
©Patrick Joquel
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Car il ne s’agit pas seulement de tirer votre épingle du jeu, mais de bouleverser tous les rapports du jeu avec des épingles.
Dans Gros câlin, Romain Gary, gallimard

*
Je jouais au Mikado sur le capot rouge de mon bus à deux étages. Seul. Quand une voix grave me sursauta le bois des doigts et ruissela une dizaine de piques jusqu’au sol, éparpillées.
- Est-ce que tu peux me conduire au port ?
- Ok. Monte. Pour le port c’est 500 grammes de portimarron.

Je suis comme ça. Quelqu’un d’inconnu entre dans mon rêve et je lui dis « Monte ! Monte et participe ». J’ai néanmoins pris le temps de ramasser le jeu, lentement. Histoire de montrer ma contrariété souterraine. Contact. Le moteur percute et puis ronronne. Une fumée orangée s’échappe du pot. Le type se poste derrière moi. Comme la vitre de la cabine est cassée je lui dis « Accroche-toi ! ».

Je roule sport jusqu’au port. Une pelouse agrémentée d’arbustes et de rochers ceinture le parking. L’ensemble parait immense. Je m’arrête devant l’accueil. Le bureau est fermé. Mon passager descend. Il se plante devant le panneau des horaires Ferry. Photographie. « Merci. Tu peux aller où tu veux à présent. Je vais attendre la bonne heure pour le bateau ».
- Et mon portimarron ?
Il fouilla dans son sac et sortit le fruit orangé. Je le pesai et en découpai 500 grammes bien tassés mais pas trop. « Merci. Bon voyage ».

Je suis à nouveau seul à bord. Je démarre. Je suis les flèches peintes sur le goudron. Sans arriver nulle part. Les flèches me promènent. Je m’arrête juste devant une flèche et je l’observe avec attention. Effectivement : la flèche joue avec moi. Je la vois changer de direction. Plusieurs fois. Une ronde aléatoire mais régulière. Je roule jusqu’à la suivante. Même topo. A en perdre le Nord. « Des flèches joueuses » je murmure. J’en connais les dangers. Ce type de flèches se lassent assez vite du jeu et finissent par envoyer leur victime contre un mur, un arbre ou dans le trou noir d’un parapet. Selon l’environnement.
Dans un parking, l’option mur ou arbre ont la côte… Pour leur échapper, je monte sur les pelouses. Je roule librement, c’est déjà ça. Reste à dénicher une porte de sortie. Les portes aussi jouent à cache-cache. La pelouse à saute-taupinière. Ça chahute le bus ! Tangage et roulis assurés tous risques. Je ralentis en première et laisse le ralenti entraîner le bus. Je cherche une porte et me tiens prêt pour accélérer aussitôt que le bus sera en ligne avec une porte. L’alignement bloque le jeu un instant. C’est là que la rapidité d’exécution alliée à la puissance du moteur sont capitales. Cependant la mise en ligne exacte me résiste : mon bus cross s’éternise et…

Un véhicule de police locale arrive. Gyrophare et sirène. Je m’arrête. Forcément.
- Pelouse interdite ! Papiers du véhicule et permis de conduire !
- Ce n’est pas du jeu, je proteste faiblement.
- Qui vous autorise à sortir du goudron ? Ce bus appartient à la ville ?
- Non, c’est le mien. J’habite au premier.
- Il a l’air ancien. Contrôle technique ?
- C’est une antiquité, oui. Un bus fantastique. Il est très fort. Il a la nostalgie des pistes qu’il n’a pas connu.
- Un bus doit rester sur le goudron, compris ?
- Je voudrais bien mais flèches et portes me taquinent.
- Vous voulez dire elles n’en font qu’à leur tête. Comme jeudi dernier.
- Jeudi je ne sais pas. Mais là, oui. Impossible de trouver une sortie. C’est amusant. Pourtant je ne suis pas tombé avec la dernière pluie question jeu !
- Bon. Ça change tout. On vous conduit. On va prendre la sortie du vieux pont. C’est la plus docile. Sinon vous ne passerez jamais.
- Ok.

Je roule à présent sous escorte. Auto, moto. Sirène et gyrophare. Le vieux pont. La porte. Les boulevards à contre sens. La ligne de changement de ville. Là les policiers s’arrêtent.
- On ne peut pas continuer. La police d’ici n’entre pas là. Les maires se détestent.
- Merci ! à présent je peux continuer tout seul.
- Non, on va vous faire une escorte légère. Suivez ces deux-là. En vélo civil. Itinéraire de pénétration D.
- D comme discrétion. Bien Chef.

Ils me conduisent par des petites rues. Voire des ruelles. Et finalement par des chemins de traverse. Le bus se faufile entre les trottoirs. Parfois il rentre son ventre ou passe une épaule après l’autre. On arrive à un parc. Je flâne le long des sentiers goudronnés pour poussettes et chaises roulantes. L’étang aux oies. Puis une pente rocheuse qui surplombe la petite rivière de sortie, m’arrête. Impossible de passer. Les gardiens du parc viennent nous narguer. Les deux policiers en civil ne savent plus comment faire. Pour la discrétion c’est raté, voire dangereux pour eux. Alors je me décide.
- Vous deux, montez à bord avec vos vélos. Et tenez-vous bien aux poignées.

Je prends une inspiration et prononce les mots que je n’avais plus prononcés depuis 1 593 jours. Voilà, je deviens le bus. Une fois de plus. Je respire. L’odeur du gas-oil me pénètre. Flexion sur les pneus. Je m’élance, capot face à la pente : je descends en virages sautés, puis quand la pente s’accentue, léger dérapage et trace directe en appui sur les pneus aval. Nouveau virage et je rejoins la rivière par la diagonale de Mango et je la traverse de rocher en rocher jusqu’à la route de sortie. Position œuf, je fonce droit devant moi. J’échappe aux regards des gardiens sidérés. Je sors bientôt de cette ville et les policiers civils retrouvent leurs couleurs et moi, mon corps habituel d’homme. Arrêt sur une aire de repos.

- Comment as-tu réussi cela ? demande le policier gauche.
- J’ai ma carte de sorcier. Vous descendrez au prochain arrêt. Tous.

Je les laisse à un arrêt de bus nommé « jeu de thèque ». Enfin seul. Je passe en conduite automatique tranquille. Cependant la quiétude ne dure pas : une sirène retentit derrière moi. Les gardiens du parc ont sans doute alerté leur police. Elle m’a retrouvé. Je dois leur échapper. Hors de question que ma carte de sorcier tombe entre leurs mains. Je prends une nouvelle inspiration et prononce à nouveau les mots. Bus à nouveau je fonce en perpendiculaire vers la frontière. A l’étranger, ils ne pourront plus rien contre moi.

*
Pour éviter le contrôle frontalier, j’entre dans un jardin. Je suis bien accueilli. Il existe ainsi des gens que la surprise ne bloque pas, au contraire, ils s’adaptent à la situation comme un poulpe à son terrain. La femme me cache à l’intérieur. Me pousse dans les toilettes. Ferme la porte. Le mur en face s’ouvre à son tour. C’est le passage. Secret. Me voilà en sécurité. De l’autre côté. Je sors. Brumes et brouillards sur la lande. Je roule. Je m’éloigne. Jusqu’à la mer. Je longe la grève et la lumière de la petite écume.

Soudain une forme automobile apparaît, vient à ma rencontre. Silencieuse. Puis m’invite à la suivre. Je la suis. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Comme dissoute. Le lendemain, je la retrouve. Je comprends alors que c’est un véhicule saute-frontières. Une sorte d’esprit sur roues qui va d’un pays à l’autre et maintient le lien entre les séparés. Je l’apprivoise et j’arrive à lui donner un message, qu’il transporte à mon garagiste, de l’autre côté. Il revient plus tard avec un message aussi. La connexion entre les mondes est apparue. Je suis moins seul. Néanmoins je suis condamné à rester ici jusqu’à ce que les policiers classent mon affaire dans leurs archives. Mon garagiste me préviendra. Pour passer le temps, je change de couleur : « le jaune te va bien », m’a confirmé mon hôtesse à 17h17 lors d’un thé fumé.

©Patrick Joquel
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juin 18

6
Camouflage blanchon
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Partir dans les montagnes par une nuit calme et sombre comme l’enfer pour y chercher la folie ou la félicité, c’est peut-être cela, vivre pour quelque chose.
La tristesse des anges, Jon kalman stefànsson, gallimard

*
Au lever du jour la neige palpite ses cristaux et les rochers prennent leur teinte chaude orangée ; ils la gardent tant que le soleil demeure assez rasant ensuite la couleur s’enroche, et devient hautaine. C’est dans ces ocres étincelances que deux skieurs émergent de l’ombre du verrou pour basculer dans le cirque de Praloctes. Ils s’arrêtent au soleil. Croisent leurs regards et sans un mot se comprennent : les sacs se dégagent des épaules, une tablette de chocolat et un thermos de thé apparaissent. C’est la première pause et leur souriant silence témoigne que cela est bon ! La fabrication des moments heureux est un travail qui nécessite beaucoup d’attention, de gourmandise et d’humour ; d’étonnement aussi.

- Tu vois le col du Laders ?
- Avec la caserne militaire ?
- Exact. Le vent l’a un peu dégagée. On devrait pouvoir dormir là-bas en revenant du sommet à gauche.
- On ne sera pas les premiers de la saison là-haut.
- Pas grave ! L’essentiel c’est d’y être.
- C’est vrai. On n’est pas là pour l’exploit.
- Lets go !

Le plus jeune prend la tête et comme il est encore un peu tout fou invente sa propre trace.
- Comme ça tu choisis : la trace de l’inconnu ou la mienne.
- Je te garde à portée de spatules.

Il étire sa trace en une longue traversée afin de prendre un maximum d’altitude sans effort puis réalise une conversion pour continuer.
- Tu as l’œil. Encore deux ou trois comme ça et on se pose au col les mains dans les poches.
- Si tu veux mais moi je les garde sur les bâtons. Ça aide bien.
- C’est vrai.
- Oh ! Qu’est-ce qui se passe ?

Juste sous les skis, comme un sursaut. La couche neigeuse s’est mise en mouvement. Comme un tapis roulant. Ils s’élèvent sans bouger un seul muscle vers le col. Pétrifiés. Le mouvement du manteau neigeux les conduit jusqu’à la plateforme de guet. Là il s’arrête. Net. Les deux skieurs se regardent.

- Ça alors ?! D’habitude la neige ça descend.
- Forts ces militaires.
- Mais comment ?
- Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Mais pratique et agréable.

Un bel aller-retour au sommet, histoire de se retrouver au plus haut possible du jour et d’embrasser l’immense bleu ; de se laisser traverser par le bleu, tellement silencieux puis retour au col avec une double trace.

Ils déchaussent et pénètrent dans le bâtiment. La neige a été soufflée à l’intérieur sur quelques mètres puis le vieux béton apparait, tavelé de crottes des bouquetins de l’été. Dans la deuxième salle ils découvrent des sommiers en fer, quelques chaises rouillées. Comme si les soldats trop pressés ou trop heureux de partir enfin…
- Emouvant.
- Oui.
- J’ai faim.
- Ok. La tente et on mange.

Le soleil a déjà disparu. En hiver la nuit tombe vite. Ils installent la tente, et déballent la nourriture. Sur un petit réchaud une petite théière bleue fond la neige. Tout est calme, luxe et volupté. Peu de mots. Car l’intensité se passe volontiers de leurs bruits.

Ils sont là. Vivants. Dans la nuit d’hiver. A 2 451m d’altitude. Protégés par un bâtiment de plus de soixante ans, construits par des hommes morts depuis. Deux hommes parmi une demi-douzaine de milliards. Sur une petite planète bleue qui tourne sur son rail céleste. Deux cœurs pulsant la vie dans deux corps. Deux êtres humains. Aussi simples que complexes. Deux aventures qui se partagent là autour d’un thé vert. Là, avec des fragments de la planète : chocolat, thé, fromage… Témoins d’autres aventures humaines… Témoins de l’histoire des hommes… Ils ne sont pas vraiment perdus ni seuls au monde malgré l’obscurité de la nuit et son silence hivernal.

- La géographie rejoint l’estomac : chocolat des Antilles, thé du Japon…et nous le mangeons ici dans un bout du monde…
- Fruits et plaisirs des chairs de l’ami Voryce, non ?
- Gagné !

La fatigue de la course les plonge de bonne heure dans leurs douillets duvets. La nuit est profonde jusqu’au bout des rêves.
Ils se réveillèrent ensemble et brusquement.
-J’ai rêvé ou quoi ?
- Non, j’ai entendu aussi.
- Qu’est-ce que c’était ?
- Un clairon.
- Le clairon de six heures.
- Quoi ?
- Le réveil et le salut au drapeau ensuite. Toutes les armées du monde obéissent à ce rituel, à quelques variantes près.
- Tu es bien renseigné. Ça m’étonne de toi l’antimilitariste.
- J’ai habité près d’un camp militaire à Kaolack. Pendant deux ans, tous les matins…
- Un clairon fantôme alors ?
- On s’habille et on va voir.

Frontale allumée ils explorent une à une les pièces de la caserne sans voir personne. Au fond du couloir, sur la gauche, s’ouvre un escalier.
- Tu l’avais vu hier soir cet escalier ?
- Non plus.
- Bizarre…
- On descend.

L’escalier colimaçonne plusieurs tours avant de révéler un grand espace baigné d’une lumière diffuse, comme une énorme grotte plus ou moins ronde aux parois crevées de plusieurs fenêtres luisantes. Une cascade ruisselle sur une paroi noire. Un chemin de ronde à mi-hauteur cercle la grotte.

Soudain le clairon retentit à nouveau. Ils sursautent. Et juste après ils voient apparaitre un homme, puis un second, un troisième, toute une colonne de jeunes hommes. Au pas cadencé par trois jeunes tambours. Silencieux. Juste vêtus d’un boxer blanc à liseré noir. Ils marchent droits vers la cascade. L’un après l’autre et sous le rythme des tambours, arrêt, mise à nu, un pas en avant sous la cascade, arrêt, un pas en avant savon, un pas en arrière rinçage. Trois pas en avant pour se sécher puis encore trois pas pour s’habiller. Uniforme blanc avec pompon noir sur le bonnet, camouflage blanchon. Cela dure le temps que tous se douchent, y compris les tambours.

- Qu’est-ce que c’est que ça ?
- Une secrète armée. Je ne pense pas qu’ils aient besoin d’Ermite Assistance.
- Non je ne crois pas que ce soit la peine de leur proposer un contrat. Cette armée qui se douche en cascade glacée m’inquiète un peu.
- Un peu seulement ?
- C’est peut-être eux les créateurs d’avalanches et d’éboulements ?
- Ou bien des accidents d’escalade ?
- Si on fichait le camp avant d’être repéré !
- Je te suis volontiers.

Le paquetage fut tgv. La descente dans le soleil levant les ramena dans une réalité joyeuse et poudreuse. Leurs rires étincelaient comme des cristaux de givre et leurs arabesques rythmaient la pente de leurs courbes tempos…

*

Le refuge du Lac de Praloctes ferme ses portes. Le patron s’accoude à la nuit froide. Saisit son téléphone et appelle le patron de l’hôtel des trois bouquetins.

- Salut.
- Ouaip.
- Ecoute faut que je te raconte la bonne blague de ce midi. Je prenais mon apéro au soleil sur la terrasse. J’avais quoi… deux clients. Tu sais y’a des jours comme ça, où à part contempler le paysage, aucune autre urgence. Et j’écoutais la glace grincer sur le lac. Soudain je vois deux skieurs dans le couloir de la marmotte boucanée. Bien en place les deux gars. Belles arabesques. Félins et bien beaux à regarder tous les deux. Le premier file sur les derniers mètres, tout droit, saute le rocher et atterrit sur la banquise. Glisse. Touche le bref espace d’eau libre près de la terrasse, mais avec l’élan il flotte jusqu’à elle et là, très fort, une petite flexion des genoux, un léger appui sur l’eau et hop il se pose entre les tables 3 et 4. L’autre le suit mais un léger déséquilibre sans doute, ou une petite lourdeur, bref il s’enfonce dans l’eau jusqu’au cou en couinant un « Coin ! C’est froid ! ».

Aussitôt je lui lance la corde de secours et avec l’autre skieur on le tire des eaux. Tout ruisselant il sort et entreprend de se déshabiller. Il claque des dents, il chair de poule complet. Je lui donne une couverture, un thé brûlant. Un croquemonsieur. Il finit par contrôler ses dents grâce au fromage chaud. J’ai mis ses habits au séchoir et ensuite, ils sont repartis en slalomant entre les rochers. Des gars heureux, simples et joyeux. Libres ! Comme je les aime !

Ils m’ont raconté un truc bizarre. Dans la caserne du Laders. Des soldats au camouflage blanchon… A mon avis la nuit-là haut ils se sont allumés jusqu’à l’hallucination. Mais dans ce cas, ils encaissent bien parce que leur ski s’approchait de la perfection.

- Des militaires cachés là-haut ? J’ai déjà entendu ça une ou deux fois. Ça te dirait d’aller passer une nuit dans la caserne après la saison ?
- Histoire de voir ?
- Ouaip.
- Ok. On fixe la date au soir de la fermeture. Allez ciao !

**
Extrait du journal des refuges.
Les gérants du refuge du lac de Praloctes et le propriétaire de l’hôtel des trois bouquetins sont portés disparus. Ils sont partis le 29 avril pour le col du Laders, à ski. Ne sont jamais rentrés. Les secours ont bien suivi leurs traces jusqu’à la caserne du col. Ensuite plus rien. Une seconde expédition de recherche aura lieu après la fonte.

©Patrick Joquel
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juillet 18

7
L’arche
©Patrick Joquel
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Puisque la montagne résonne, peut-on imaginer qu’elle porte une conscience ?
Voryce, Pas sur la Terre

Tout sentier offre des embranchements. Question de patience et de mouvement. D’orientation. De dénivelé aussi. Depuis des jours et des jours, Férisson choisit systématiquement celui qui descend.

Jusqu’à l’arrêt total : une plage. Sable mat. Fin. Lissé par la marée descendante. Sans une empreinte. Mer étale. Là-bas une arche. Noire. Luisante. Lumière intime. Douce. Pas un souffle. Pas une vague. Juste l’arche. Et le ciel. Limpide. Profond. Comme l’océan. Férisson inspire. Lentement. Profondément. Impression d’infini. Entre lui et l’horizon trois petits ilots. Falaises de pierre. Le regard rebondit de l’un à l’autre et se perd.

Sous l’arche, ça tremble. Férisson lance un coquillage au centre du tremblement. Eclair. Le coquillage ne touchera jamais l’eau. Il a disparu. Férisson s’approche. Il entend comme un bourdonnement électrique. Lance un second galet. Eclair. Volatilisé. Alors Férisson se met en mouvement. Il marche sur le sable. Traverse l’arche.

L’instant d’après… Regard 360°. A l’Ouest, un lac et l’enchaînement des crêtes. A l’Est, le sommet. Tout près. Au Sud et au Nord deux cols. « Fini de descendre, murmure-t-il, ici, je monte ».

Au sommet il pose un caillou sur le cairn. Un visage flash. Clin d’œil droit. Surpris, il pose un second caillou sur le cairn. Deuxième apparition tout aussi brève. Clin d’œil gauche. Troisième caillou. Troisième flash. A peine un peu plus long. Juste le temps d’un double clin et d’une courte phrase, un murmure : « Va jusqu’au fortin ! ».

Quand la compréhension s’absente, la curiosité prend le relais : Férisson trace droit vers ce fortin oublié d’une dernière guerre. Il est grand ouvert. Il entre. Couloirs. Espaces divers. Le fortin est vide. Il ne reste rien de son histoire. Sauf un mystère qui cogne quelque part. Un tap tap tap irrégulier mais récurrent. Férisson s’approche de la source de ce bruit. Escalier. Colimaçon. Le bruit vient d’en bas. Il descend dans les sous-sols.

Une foule en attente. Une queue fantomatique. Silencieuse. Flottante. Hagarde. De temps en temps le premier de la file se déplace. Se place sous une sorte de triple tuyau. Reçoit une douche de poussière blanche qui le couvre et le fige. Comme un plâtre. Tap tap tap. C’est le bruit des trois douches successives. Dans sa gangue le corps figé demeure suffisamment léger pour flotter encore. Jusqu’à un portique flammé. Le gangué-blanc le traverse. Il en ressort flammé, brûlé. Férisson suppose qu’à l’intérieur le corps n’est plus que cendres. Le gangué-flammé-cendré flotte toujours dans l’air. Sort. Toute une ribambelle flotte dans les airs.

Férisson la suit. Les silhouettes vont se perdre et se fondre dans une petite mais sombre forêt d’épicéas, sous l’ombre d’une verticale falaise. Férisson sent son cœur battre à grands coups. Sa jambe gauche tremble. Il n’entre pas dans la forêt. Il retourne au fortin. Il grimpe le colimaçon. Il tourne ainsi plusieurs fois autour de l’axe central. La porte de sortie donne sur une cymbale cuivrée gigantesque. Qui tourne sur elle-même. Vitesse réduite mais régulière. Le cuivre vibre et dégage un son dont l’ondulation entoure Férisson comme un constrictor. Férisson s’accroche aux chambranles de la porte. Il manque d’air. Toute la montagne tourne autour du lui. Il lui semble être le seul point fixe de l’univers. Le centre du monde. Il ferme les yeux.
- Enfin tu es venu !

Férisson ouvre les yeux. Sur la cymbale, libre de ses mouvements, marche un homme. Age indéfinissable. Mince et chauve. Peau cuivrée. Sa voix vibre et s’enroule autour du serpent. Desserre l’étau du son sur les poumons de Férisson. Il aspire une grande goulée d’air frais.

- Tu n’es pas entré dans les épicéas. Tu es un sage. Curieux aussi puisque te voilà devant moi. Assieds-toi, je vais t’expliquer ta mission.
Ce matin : nous sommes attaqués. Ici même. Nous tenons bons. Résistons si bien que l’ennemi doit sortir l’arme redoutée : la Grille-Neurone. Il s’agit d’une personne dont les pouvoirs psychiques sont amplifiés par un écran électronique ; les victimes deviennent vides du cerveau, à peine décoratives. Déjà nos meilleurs combattants sont légumes. Repli général. Sauf que moi ! Je viens sur cette cymbale, et je tombe sur le chef ennemi et sa Grille-Neurone. Les nôtres sont potiches déjà. Tu les as vus. Je jette une brique sur l’écran de combat. Il zappe à fond. La Grille-Neurone se met en position de défense. J’arme mon bouclier.

L’ écran chatoie une dernière fois. Dernière attaque. Je suis toujours présent et m’approche encore. Difficilement. L’air me résiste autour de la Grille-Neurone. Je lance un éclair de lucidité, je la rate. Je reviens aux temps anciens : des pierres ! Une fois. Trois fois. A la troisième pierre, en plein front, elle se volatilise. Je me tourne alors vers chef. Il s’enfuit déjà. Il ne sera pas pour moi. C’est à toi, si tu acceptes, d’aller le chercher !

- Comment ?
- Maintenant qu’ils sont tous retournés à la forêt, il ne reste que toi et moi. Seulement, la cymbale refuse de me libérer. Toi, tu passes le col et tu suis les traces dans la neige. Ceci te donnera l’avantage.
Il lui tendit une petite boite de poche.
- Tu appuies là quand tu en as besoin. Va !

Férisson obéit sans discuter. La surprise lui mange tout discernement, comme hypnotisé. Il quitte l’homme, la cymbale et le fortin sans se retourner, file jusqu’au col. Le versant nord est enneigé. Bien enneigé. La neige a gardé les traces de l’homme qu’il cherche. Elles sont profondes. L’homme avait brassé. Il n’allait donc pas bien vite et fatiguerait rapidement.

Férisson sort la boite, la posa sur la neige et presse le bouton. Un léger bourdonnement et la boite se sépare en deux, se déplie: deux skis, chaussures intégrées apparaissent, les bâtons se détachent des côtés extérieurs. Férisson chausse et s’engage dans la pente. Il skie depuis son enfance. Un large sourire éclaire son visage. Il skia ainsi longtemps sur des neiges légères, toujours à la trace.

Lorsque la neige laisse la place à la pelouse et aux rochers éparpillés les skis refusent de s’arrêter. Ils continuent à glisser sur l’herbe. Plus lentement. Férisson a l’impression que les skis pistent à présent l’homme à l’odeur. Ils s’arrêtent en amont d’une cabane de bergers. Une de ces petites bories de pierres qui abritent leur sommeil. Une légère fumée se faufile entre les pierres. L’homme qu’il cherche est là !

Férisson déchausse enfin. Appuie sur le bouton et le matériel retourne dans sa poche. Il avance silencieusement. Sort son poignard. A vue, il le lance : l’homme meurt sans se réveiller.

Férisson reprend le chemin vers l’aval. Il marche en silence. Il lui semble revenir à lui ; comme s’il quittait un rêve étrange …

Tout sentier offre des embranchements. Question de patience et de mouvement. D’orientation. De dénivelé aussi. Depuis des jours et des jours, Férisson choisit systématiquement celui qui descend…

©Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com
juillet 18