PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

un grain de sable dans le Sine Saloum

Un roman qui avait bien débuté sa carrière chez Belem : 2000 ex. puis l’éditeur a fermé et le texte somnole….
*
© Patrick Joquel

Un grain de sable dans le Sine Saloum.

1.
Cet automne là, Marine Malinvern et Moundor Faye se moquaient bien des millions d’années qui avaient précédé l’essor de l’homme sur la planète terre. Ils ne connaissaient pas grand chose non plus ni de leurs arbres généalogiques respectifs, ni de la longue histoire de leurs familles. Destin ou hasard… Ils se retrouvèrent dans la même classe… Et leur véritable histoire commença vers 16H45, un vendredi 11 octobre du début du 21e siècle, dans une salle du collège la Chênaie de Mouans-Sartoux, quand brusquement les voix du professeur d’anglais et de Moundor tirèrent Marine de sa somnolence.

- Moundor Faye, can you repeat, please ? demanda Miss Roburen.

Les yeux de Moundor Faye quittèrent la fenêtre pour se fixer dans les étincelles crépitantes de ceux du professeur d’anglais.

- Yes Miss. I don’t go to school by bus.

« Son anglais est parfait, pensa Marine Malinvern. Quel est son secret pour parler aussi net ? Moi, il me faut trois semaines pour brouter la même phrase… »

Miss Roburen ne répondit pas. Elle mit la main gauche dans la poche de sa veste. Tous les élèves de la troisième 7 entendirent le froissement de la punition qu’elle tenait au chaud pour l’élève Faye afin de lui apprendre à ne pas rêver en cours…

Mademoiselle Roburen n’aimait pas les rêveurs et ce garçon-là n’avait jamais l’air d’être au même endroit que son corps…
Elle le regarda encore un instant puis elle reprit son cours. En anglais. Les yeux noirs de Moundor retournèrent vers le grand chêne, trempé comme un phare, de l’autre côté du portail.

- Moundor Faye, allez-vous enfin cesser de regarder la pluie tomber !

Toute la classe se figea. Depuis le début de l’année, c’était la première fois qu’elle parlait français en cours. Seuls les bruits de la pluie couvraient le silence. Elle en profita. Elle s’approcha de lui. Tous les élèves les regardait.

- Oui, dites-moi donc, jeune homme, pourquoi vous obstinez-vous à regarder dehors au lieu de suivre Mon Cours ?

Elle disait « Mon Cours » comme si elle était la Reine d’Angleterre en personne.

Moundor Faye poussa un grand soupir. Il se leva. Miss Roburen recula. Il n’était pourtant pas body buildé : plutôt libellule, genre panthère, tandis que Miss Roburen, elle ressemblait davantage à un sumo qu’à un mannequin…

- May I tell you Miss ? It’s Friday. Last hour. I’ve been working from eight to twelve, and from one to five. No time for lunch. I am tired. And… and…

And il s’arrêta : Miss Roburen s’était assise ! Sur la table d’Emma. Cela aussi elle ne se l’était jamais permise jusqu’à aujourd’hui. Dans la classe, bouche bée, personne ne bronchait.

- Et puis quoi Moundor ? Parle donc français que tout le monde te comprenne.

Elle avait une voix douce en français, un peu lasse, avec une pointe d’accent rocailleuse…

- Et puis le reste ne vous regarde pas, Miss.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Parce que vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop…
- Trop quoi ?
- Trop prof. Trop loin. Vous allez rentrer chez vous. Nous aussi. Chacun sa vie, comme on dit dans ce pays. Nos vies, elles sont pas dans votre programme, alors… vous n’en avez rien à cirer.
- Qu’est-ce qui te fait croire que je n’en ai  » rien à cirer  » ?
- Avez-vous jamais cherché à savoir pourquoi je m’ennuie tellement à vos cours ?

Silence.

- Vous arrivez en courant. Vous parlez anglais toute l’heure. Je suis le seul à vous comprendre, et jamais vous n’avez cherché à savoir pourquoi. Bonjour le boulot pour aider les copains et les copines… Vous partez en courant pour le prochain cours… Comme si aucun d’entre nous n’existait réellement. Voilà.

Dans la classe le silence était tel qu’on s’entendait à peine respirer. Miss Roburen le regardait comme si elle le voyait pour la première fois. La cloche de cinq heures sonna.
- Bon, n’oubliez pas vos exposés ! On commence dès lundi et par le vôtre Monsieur Faye ! Je souhaite à chacun un bon week-end.

C’était bien la première fois que depuis la rentrée elle prononçait ces mots là. C’était également la première fois que les élèves sortaient de la classe avant elle…

2
Mouans-Sartoux, Vendredi 11 octobre, le soir.

Chère maman,

Encore un vendredi à t’écrire, maman… Puisque tu n’es pas là. Encore une lettre que je ne posterai pas… Que tu ne liras pas…

Dis-moi, ça ne te fait rien de ne plus rien savoir de moi ? Parce que moi, ne rien savoir de toi, ça me déchire !

Non, je ne vais pas me mettre encore à pleurer, rassure-toi ! Je commence à être forte : depuis le premier octobre, je n’ai pas mouillé un seul mouchoir, maman !

Alors, les nouvelles de la semaine…

Moundor Faye… Non, ce n’est pas mon petit copain !
Je ne lui ai jamais parlé et paf ! Sale tour de la prof d’anglais ! « Malinvern, you’ll work with Faye ! » Je l’aime pas ce mec, mais alors pas du tout !

Il est trop solitaire ce Moundor Faye. Sauf si on va vers lui ; moi, je n’y suis jamais allée et lui n’est jamais venu vers moi : égalité. Et demain matin, bingo, va falloir que je me le tape pour cet exposé… qu’est-ce qu’on va prendre comme sujet… histoire de la marmelade ?!

Heureusement, l’anglais, il connaît ! On pourrait le prendre pour un anglais ou un australien tant il parle bien. Peut-être qu’il vient d’Amérique ou de Nouvelle-Zélande… Je ne sais pas d’où mais il est arrivé comme une fleur au collège fin septembre ! Dans le genre j’ai perdu mon calendrier, dix sur dix ! Mais ce n’est pas pour ça que je ne l’aime pas.

Moundor, c’est quand même, soyons juste, un sourire éclatant sous un regard de feu ; mais dès qu’il se ferme, on ne le voit plus. Il s’efface. Jamais tout à fait là où on le voit. Ailleurs comme c’est pas permis. Mais ce n’est pas pour ça que je ne l’aime pas.

Moundor, trop sportif ! Pas un gramme de graisse sous la peau. En gym, quand on joue au basket, il vole. Adroit sous le panier, sauf les lancers-francs ; là, il n’en réussit pas un seul ! On dirait qu’il n’aime pas qu’on le regarde. En jeu, il intercepte tous les ballons qui passent autour de lui. Et quand il en a un, il dribble comme un champion ! Il efface tout le monde même les grosses caisses, et ses passes sont toujours hyper précises. Quand on fait les équipes, c’est toujours lui qu’on choisit en premier. Ça, ça m’énerve ! Mais ce n’est pas pour ça que je ne l’aime pas.

Moundor, il est tout noir. Café sans sucre. Sans crème. Brut. Sur la photo de classe on ne voit que lui. Sa peau rend la lumière du soleil comme la neige. On est tous terne à côté. Je suis derrière lui sur la photo. Eclipsée. C’est rageant ! Mais ce n’est pas pour ça que je ne l’aime pas. Chacun est comme il est, on ne choisit pas. J’avais qu’à me mettre ailleurs ! Tu la verras cette photo, mais quand ?

Moi, tu me disais que je faisais plus que quatorze ans ; tu me disais jolie… Depuis que tu es partie, je ne me trouve pas bien mignonne. Il paraît que c’est normal de se trouver moche à mon âge… Alors je ne m’inquiète pas trop. J’use un peu beaucoup les miroirs, et je me demande qui est cette personne qui me regarde bêtement de ses yeux verts. Je me suis mise à faire des efforts côté fringues : que de la marque ! Tout mon argent de poche y passe et parfois, je fouille dans ta penderie…

Tu ne me reconnaîtrais pas. Fini le look petite fille ! J’aime me sentir jeune fille et dans du beau. Pas comme Moundor Faye, toujours habillé au hasard du placard en froissé-délavé premier prix. Mais ce n’est pas pour ça que je ne l’aime pas.

Je ne l’aime pas parce qu’il me fait un peu peur ; je ne le connais pas. Et toi, maman, j’ai peur de ne jamais t’avoir vraiment connue, pourtant je t’aime encore.

Marine

3
Le samedi 12 octobre à 10H00, il n’y avait pas plus de Moundor Faye sur le parvis de la médiathèque La Strada que d’envie de faire de l’anglais chez Marine. Cependant, elle, elle était à l’heure. Question de principe : la ponctualité ! Elle s’était même dépêchée pour se maquiller légèrement et avait presque couru sur le chemin.
« J’aurais dû m’en douter qu’il ne serait pas à l’heure ! soupira-t-elle énervée. Je lui donne quinze minutes ! »

Marine Malinvern, toute furieuse, pénétra dans la médiathèque et s’amarra au premier poste informatique rencontré. Il fallait bien passer le temps. Et les quarts d’heures passaient sans que Moundor n’arrivât. Et Marine fulminait.

Pourquoi avait-elle cherché un site qui donnait à entendre les instruments traditionnels d’Afrique Noire, elle n’aurait su le dire… Elle allait cliquer sur Kora quand il entra, chemise et pantalon fatigués, pas plus dépareillés que d’habitude. Eclats lumineux du regard et du sourire. Elle suspendit son index droit au dessus de la souris. Pétrifiée. Son regard croisa celui de Moundor et une bonne partie de sa colère s’évapora en une discrète vapeur. Comme une automate elle lui fit un signe de la main. Il s’approcha. Avec son exaspérante nonchalance féline.

- Salut Marine. Tu vas bien ?
- Oui, et toi, t’as pas vu l’heure ?
- Ça va, ça va bien ! L’heure, si, pourquoi ? Les aiguilles ont enfin trouvé une place où se poser ? Y’a rien qui presse… On a toute la journée devant nous.
- Toi, peut-être ! Mais moi, je dois être à midi quinze à la maison pour préparer le repas et manger avec mon père.
- Et bien, si on n’a pas fini à midi, j’attendrai ici que tu reviennes.

Marine resta un instant la bouche ouverte : elle ne comprenait pas qu’on puisse vivre aussi tranquillement… Ce qui restait de sa colère fondit alors en silence.

« Toi alors » laissa-t-elle échapper d’un souffle.
- Y’a pas de problème ma sœur, no problem, c’est trop compliqué les problèmes ; j’attends ou alors tu me rejoins à la maison.
- Je ne sais pas où t’habites.
- Je t’expliquerai. C’est facile. Au Castellaras.

Moundor regarda l’écran et approcha sa main de la souris ; il effleura de son doigt l’index toujours suspendu de Marine. Elle eut le temps de sentir la douceur de sa peau avant d’enlever sa main.

« Tu connais la kora ? » demanda Moundor.
- Non. Je savais même pas que ça existait ce truc là.
- Chez moi, le soir, les griots en jouent sous l’arbre aux palabres ; on a aussi quelques cd à la maison. J’aimerais bien apprendre mais Willy ne veut pas… Il dit que je suis perdu pour la musique !
- Je ne comprends pas. Qui est Willy ? C’est où chez toi ?
- Willy, c’est Willy ! Le trompettiste le plus roux de l’histoire du jazz ! Faut l’entendre pour le voir ! Quant à la maison, au Castellaras, je t’ai dit.
- Non, pas ta maison de Mouans-Sartoux. Celle avec les griots ?
- Ah celle du pays… Au bord de l’océan, à Mbodiène.
- Où ça ?

Il roula ses yeux et imita l’accent que prennent les français quand ils se moquent des africains.

- Mon pays, dans le grand continent noir ! Mon pays libre, le Sénégal. C’est là-bas que sont nés tous mes ancêtres… Des nègres… et peut-être aussi un peu cannibales, tu savais pas ?
- Si ! Pour la couleur j’avais remarqué, merci. Pour la nourriture, y’a pas de menu spécial à la cantine, alors maintenant je ferai attention.
- Surtout si je t’emmène à ma case ! Y’a grand chaudron pour cuisiner jeune fille !

Ils se mirent à rire s’attirant un grand chut complice de la part de Sylvie, la bibliothécaire jeunesse ! Il cliqua et l’instant d’après la musique de la harpe africaine ruisselait très doucement sous leurs casques.

- Comme c’est beau la kora ! Ce morceau on dirait la pluie. Ecoute… Et quand tu l’entends en pleine saison sèche, c’est bon, la nuit devient liquide ! Tu crois que les étoiles de la Croix du Sud se mettent à pleuvoir sur la savane.

Ils écoutaient. Ils partageaient la même musique, mais Marine sentait bien qu’ils n’entendaient pas tout à fait la même chose… La musique, c’est comme un poème, elle ne raconte jamais pareil à chacun !

A midi, il la raccompagna jusqu’à la porte de son immeuble.

- A lundi.
- Non, fit-elle, à cet après-midi ! Comme ça on se met vraiment au travail ! Parce que ce matin, on n’a rien fait !
- Comment ça ? On a écouté de la musique ! C’est pas rien !
- Tu le fais exprès ou quoi ! On a un exposé à faire pour lundi !
- C’est vrai ! Tu as raison : la Miss, elle veut un papier… Avec des mots écrits dessus…
- On n’a qu’à écrire sur la kora.
- Bonne idée ! Mais alors, tu viens à la maison ; comme ça on choisit les morceaux avec Willy ! C’est lui le pro de la musique ! A plus !

Marine le regarda s’éloigner le long du vieux mur de pierre qui bordait les jardins de son immeuble jusqu’à ce qu’il tourne à la rue de la Paix, sans se rendre compte un seul instant qu’il ne lui avait pas donné son adresse… « Quel drôle de mec tu fais, Moudor Faye, pensa-telle. Elles avaient raison les copines… Trop gentil… » Quand il eut disparu, elle s’ébroua d’un soupir et mit la clef dans la serrure pour rentrer.

4
Depuis que sa mère était partie, Marine prenait ses repas en tête à tête avec son père et la télé. Cela masquait le silence de la maison et permettait à l’un comme à l’autre, de ne pas se laisser aller.

- Que fais-tu cet après-midi ? demanda le père pendant les pubs.
- Ne compte pas sur moi pour nettoyer les cages de tes oiseaux. Je sors ! En vélo !
- En vélo ?
- Oui ! Vélo ! Tu sais le truc avec deux roues et une petite sonnette « Ding ! ding ! ».
- Ça va ! Calme ! Calme ! Je m’étonne ! J’ai le droit, non ? D’habitude tu restes vautrée devant la télé.
- Justement ! Je me dévautre ! Et je te préviens, je ne m’occupe pas du repas de ce soir ! J’ai déjà fait la salade de midi ! Tu trouves autre chose que pizza ou mac do, j’ai pas envie de ressembler à ma prof d’anglais !
- Ok Marine ! Je vais faire un effort d’imagination, promis ! Mais, le temps de fermer la boutique et de passer à Fine Banquise choisir un poisson surgelé tout cuisiné, je ne serai pas de retour avant vingt heures…
- Ok… Dis-moi, je dois faire un exposé avec un copain de la classe mais tout ce que je sais c’est qu’il habite au Castellaras. T’as pas un plan ?
- Téléphone-lui.
- Ha ! ha ! Malin ! J’ai pas son numéro et il est pas dans l’annuaire ! J’ai regardé ! Je suis pas débile, moi !

Monsieur Victor Malinvern réussit à garder son calme : « Pour trouver quelqu’un au Castellaras, il faut aller demander au Puits ! »
- Papa, je suis sérieuse !
- Est-ce que j’ai l’habitude de dire des bêtises ? Moi ?
- Non ! Oh non !… Jamais !…
- Bon, écoute : le Puits de Provence, marchand de vins de Provence et de whisky, route de Valbonne… Lui, il devrait savoir où crèche ton… Comment il s’appelle au fait ?
- Faye !
- Drôle de nom : c’est pas d’ici ! Mais si tu le trouves, ton Faye, pas de bêtises !
- Papa ! C’est un exposé, en anglais !
- En anglais ?! justement : t’es pas sortie de l’auberge !
- Mon petit papa, à tout à l’heure.

5
Le vélo était un peu poussiéreux, certes, les pneus bien à plat, bon, mais en quelques minutes il était prêt ! Sous un soleil bien chaud pour octobre, Marine s’élança comme une championne à l’assaut de la côte de Plascassier.

Chance : le samedi, journée continue au Puits de Provence !
- Moundor ? Bien sûr ! Son père est dans le cinéma ou la télé, je ne sais pas au juste mais toute la famille voyage beaucoup. Il ne vient pas souvent me voir mais il connaît les bonnes choses. Un couple très gentil qui…

Marine interrompit le commerçant avant qu’il ne lui racontât leur dernière commande.
- Et la maison, je la trouve où ?
- Oui, chemin des Adrets, une maison avec de grands cyprès…

Un de ces grands portails bien hermétiques aux regards, avec caméra de surveillance. Marine ne voyait pas la maison mais entendait de la musique, un air de jazz ! Elle longea les cyprès et dénicha un trou dans la haie : au bord de la piscine, les pieds dans l’eau, un garçon, aux cheveux roux accompagnait un disque de sa trompette.

Marine retourna d’un coup de pédale vers le portail. Elle sonna. Quelques instants plus tard, le portail s’ouvrit automatiquement, découvrant une allée de galets de toutes les couleurs qui menait jusqu’au garage et semblait entourer comme un collier la vaste maison. Moundor arrivait tout souriant.
- Tu as trouvé facilement ?
- Oui, grâce au type du Puits.
- Génial ! Tu veux visiter ?
- Non ! On s’y met de suite ! Faut qu’on bosse !
- Bon, bon ! Ok ! Viens, j’ai tout préparé au pool house.

Elle le suivit jusqu’à la piscine qui semblait déborder jusque dans les horizons de la mer.
- Wahou ! Quelle vue !
- L’Estérel, l’aéroport de Mandelieu, la mer ! Oui, c’est beau !
- Et la piscine ! Chapeau ! Comme elle est grande !
- Et elle est encore bonne ! Un peu fraîche mais bonne… Si tu veux…

Il s’arrêta devant le regard courroucé de la jeune fille.
- Tiens, je te présente Willy, mon jumeau blanc !

L’ adolescent roux s’était levé et s’approchait.
« Willy, voici Marine ! Tu sais, l’exposé pour la prof d’anglais. On a choisi la Kora. Tu vas nous aider.
- How do you do ! fit Willy.

Marine interloquée ne réagit pas.
- Là, tu réponds : how do you do aussi, expliqua Moundor. Ça veut dire : enchanté ! Willy est Irlandais.
- Comme Moundor. Irlandais. Mais lui il est de la tribu Guinness !

Les deux garçons éclatèrent de rire. Marine les regarda d’un air un peu perdu.
« Bon, je t’explique, commença Willy avec une pointe d’accent. C’est simple. Mon grand frère a épousé la maman de Moundor. »
- Oui, c’est simple, répéta Marine un peu mécaniquement.
- Donc, je suis son oncle.
- L’oncle ?
- Oui ! L’oncle de Moundor !
- Mais ce n’est pas tout à fait exact, ajouta Moundor. C’est un oncle adoptif.
- Adoptif ? répéta Marine.
- Le frère de Willy n’est pas mon vrai père. Mais en épousant ma mère, il m’a adopté. C’est comme ça que j’ai double nationalité : Sénégalo-Irlandaise. Tu comprends ?
- Je crois. Mais quelle importance ?
- Aucune. Juste pour que tu saches que Willy n’est pas mon frère ; que mon père n’est pas mon père et que mon beau-père n’est pas le père de Willy, expliqua Moundor.
- Il n’y a que sa mère qui est sa mère, continua Willy.
- Et c’est aussi
- Oui, coupa Willy le visage brusquement très grave, depuis la mort de mes parents, le 11 septembre, tu vois ? Je vis avec mon frère et sa famille.
- Et moi, je suis très gentil avec mon tonton.
- Ça vaut mieux pour toi, mon petit !

Marine se sentait totalement dépassée par le discours complice, mi-grave mi-comique des deux garçons, elle cherchait à quoi se raccrocher et pensa tout haut « L’exposé !». Moundor appuya sur la touche play du lecteur cd : « kora ! ». Le ruissellement des cordes envahit l’espace et Willy soupira : « Comme j’aimerais jouer de la kora ! »

6
Après le subtil mais réel changement de comportement de Miss Roburen, ajouté au succès de leur exposé, Marine et Moundor devinrent très populaires au collège… De plus comme ils ne se quittaient plus d’une semelle, et même si personne ne les avait jamais surpris main dans la main, tous les élèves se mirent à croire que Roméo et Juliette avaient pris leurs traits et qu’une romance nouveau siècle s’était installée dans la ville de Mouans-Sartoux. Ceux et celles qui connaissaient un peu le père de Marine pressentaient déjà le terrible dénouement, la tragédie commune à toutes les grandes histoires d’amour, et de jeunes commères filaient bon train leurs rumeurs à l’image des émissions télévisées qu’elles connaissaient mieux que leurs cours…

On les trouvait trop, trop modernes ! Tellement craquants avec leurs métissages de peaux et de langues ! Certains les appelaient les BaB : Black and Blanche (ou l’inverse) ! Les plus engagés pensaient qu’ils symbolisaient la lutte contre les peurs et autres racismes ordinaires et récurrents, comme un espoir de lendemains ouverts, une confiance dans l’avenir… Comme la rumeur enfle rapidement et comme elle peut se tromper…

Si Marine et Moundor sentaient bien le petit monde du collège bruire autour d’eux, ils n’avaient aucune conscience de ce que leur amitié générait chez leurs copains et copines… Moundor restait égal à lui-même : surtout rêveur. Marine gardait son énergie rugueuse et rageuse envers la vie et les autres, mais ses lèvres retrouvaient petit à petit le sourire ; ce n’est pas qu’elle était moins malheureuse, non, ni plus heureuse, non plus, mais simplement qu’avec Willy et Moundor ses malheurs devenaient presque supportables…

Aussi se décida-t-elle à révéler à ses deux compagnons son drame familial. Après tout, eux-mêmes, malgré le travail fabuleux de leurs parents : créateurs de documentaires pour la télé, malgré la piscine et la jolie villa à l’ambiance exotique, ils connaissaient le poids de la vie : Willy avait perdu ses parents dans un des avions des Twin Towers… et Moundor se refusait à lui dire s’il connaissait ou non son père biologique… « Ça, c’est mon histoire, Marine. Top privé. » Elle choisit pour cela une après-midi bien grise des vacances de Toussaint…
- Il faut que je vous dise…

Elle s’interrompit. Regarda les deux garçons l’un après l’autre puis son regard s’enfuit par la fenêtre.

« Cela fait bientôt quatre mois que ma mère est partie et que je n’ai aucune nouvelle. Disparue ! Evaporée ! Elle a dit le soir du trente juillet « Je pars le premier août ! ». Elle et mon père ont passé vingt-quatre heures à s’engueuler comme des cacatoès ! Sans me voir ni m’entendre ! Je n’existais plus ! Et finalement le premier août au petit matin, elle est entrée dans ma chambre. Je faisais semblant de dormir. J’aurais pas dû. Je regrette. J’aurais dû m’accrocher à son cou et la retenir… Elle m’a embrassée. Sans un mot. Sans un bruit. L’instant d’après, elle était partie. »

Nouveau silence, tendu d’émotion. Willy se leva pour mettre un CD. Il mit Time after time, un Miles Davis bien lent, très pur ! Immense !… Et revint s’asseoir sur la natte près de la cheminée. Ni lui, ni Moundor ne pouvaient parler : ils sentaient bien que Marine n’en avait pas fini de ses confidences…

« Et mon père, il résiste comme il peut mais il a du mal. Il bosse, il bosse et parfois il se rappelle que je suis là et il me dit bonjour ou bien il me gueule dessus… Hier soir il est rentré tard et quand je suis partie pour venir ici, il était déjà au boulot… J’exagère un peu mais…»

Elle avait les larmes aux yeux et des sanglots dans la voix. Moundor lui tendit un mouchoir. Marine se reprit :

« Mes parents, avant, ils ne se criaient pas dessus… Mais depuis que je suis entrée au collège, bonjour l’ambiance. Ma mère disait toujours qu’elle était fatiguée du travail, qu’elle voulait des vacances, retourner à Manaus…
- C’est au Brasil ça, non ? demanda Willy sautant sur l’occasion de rompre le silence.
- Oui. En Amazonie.
- Que diable voulait-elle faire dans ce fleuve ? interrogea Moundor. Marine esquissa un petit sourire.
- Ma mère vivait là-bas et travaillait pour un truc scientifique je crois… je ne sais pas au juste et mon père voyageait comme un jeune de vingt ans, sac au dos et poche trouée… L’Amazone, les oiseaux exotiques… Ils se sont rencontrés… Le coup de foudre ! La passion ! Comme d’hab. Ils sont rentrés en France, se sont mariés. Ils ont ouvert le magasin, et puis ils m’ont faite. « Un gosse seulement parce qu’avec Plumes du monde, c’est un peu compliqué d’élever des enfants » avait décidé mon père…
Lui, sorti du boulot, il est un peu handicapé de la vie, mais je l’aime comme il est, mon papa. Le magasin a bien grossi, moi j’ai grandi, tout roulait ! Tranquille ! Et brusquement, voilà ma mère qui en a marre et qui s’envole sans laisser d’adresse…»

Un bruit de pas monta du sous-sol. Mark et sa femme Siga-Marianne avaient terminé leur journée de travail dans leur labo.

- Et voilà une nouvelle journée done, les enfants ! D’ici la fin de la semaine, Aran’s islands doc’ll be ok, annonça Mark ! What about a nice cup of tea ?
- Oh, Marine, qu’est-ce qu’il y a ? Ce sont ces deux monstres qui te chahutent ? s’inquiéta Siga-Marianne en voyant les yeux rouges de la jeune fille et le visage figé des deux gars.
- Non, maman. Je peux ? fit Moundor en regardant Marine.

Marine acquiesça des yeux et tandis qu’avec Willy elle s’occupait du thé, Moundor résuma la situation pour les parents. Willy revint avec un lourd plateau à bout de bras, la théière suivait, toute fumante, dans la main droite de Marine.

- Bon, Marine, tu as bien fait d’en parler ; on va réfléchir à tout cela. Tu peux compter sur nous ! Je ne sais pas ce qu’on va faire pour toi mais on va le faire ! En attendant, à quelle heure veux-tu que je te ramène chez toi ? Parce qu’avec la nuit et la pluie, il est hors de question que tu rentres en vélo ce soir !
- Faut que je sois rentrée pour 19 Heures au plus tard, Siga. Merci.
- Ok ! Cela me laisse le temps de préparer le repas des ogres et pendant que ça mijote, je te descends !

7
L’idée ! L’idée géniale ne vint pas tout de suite : elle était si simple qu’elle ne pouvait pas sauter aux yeux aussi vite. Ils avaient envisagé sans y croire de lancer des avis de recherche, des messages à la radio et dans les journaux, et toutes ces sortes de choses… quand un matin de novembre, Willy se réveilla avec l’idée au pied de son lit, sous la forme d’une enveloppe reçue la veille.
- Yeah ! I’ve got it !

Et il se précipita dans la chambre de Moundor qui écrasait son dernier rêve sous la couette, sourd aux appels répétés de son réveil ! Willy saisit la couette et la tira jusqu’aux pieds de Moundor puis comme le dormeur ne manifestait aucun signe de conscience, il se mit à le secouer, à le chatouiller jusqu’à ce qu’il entende un grognement qui pouvait signifier quelque chose comme « ok, ça va, j’émerge ».
- Mound ! I’ve got it !
- Quoi ?
- L’idée ! Je l’ai !
- Tant mieux ! Tiens-la bien et laisse-moi dormir !
- Mais, je te dis que je l’ai !
- Quoi ? De quoi tu parles ? Laisse-moi dormir !
- Listen ! J’ai l’idée pour Marine ! Regarde !

Moundor ouvrit un œil et distingua une enveloppe.
- Sa mère a écrit ? à toi ? Pourquoi ?
- Mais non ! Je l’ai reçue hier. C’est une lettre de Jonathan, mais à notre adresse de Galway.
- Et il va bien le Jonath ?
- Tu le fais exprès ou quoi ! Réveille-toi ! Marine faut qu’elle fasse pareil !
- Ecrire à Galway ? ! Pourquoi ? Willy, je comprends rien.
- Elle écrit à sa mère chez elle et si sa mère a fait comme nous, son courrier suivra jusqu’à sa nouvelle adresse !

Moundor se redressa sur le matelas. Il avait la chair de poule.
- Redonne-moi la couette Willy s’il te plait.

Puis une fois bien emmitouflé dedans, il ajouta : « Uncle Willy, mon frère, tu es génial ! »
- Je sais, on m’appelle Grogan, Willy Grogan !… Puis après un silence il continua : « Mais moi, j’ai perdu l’ancienne adresse, je peux plus rien faire suivre… »

Ça se mit à briller d’un coup dans les yeux clairs de Willy, à palpiter comme une méduse remontée brusquement à la surface de la mer… Moundor ouvrit grand ses bras.
- Willy ! … Willy !…
- Don’t worry, réussit à murmurer le rouquin.
- Be Happy ! fredonna Moundor en tapotant le rythme de la chanson sur le dos de Willy…

Puis, comme à chaque fois, Willy émergea pour respirer profondément :
- Mundor, tu chantes vraiment faux, tu sais, et le rythme, c’est comme ça, murmura-t-il en le jouant sur son omoplate. Mon pauvre Mund ! T’es vraiment loupé pour la musique mais comme brother, t’es ok !

Ce soir-là, Marine choisit quelques-unes de ses plus belles lettres et les glissa dans une grande enveloppe marron. Elle ajouta ensuite un petit mot.

Le 12 novembre
Ma chère maman,

Quand j’étais petite je croyais aux miracles, je suis bien forcée d’y croire encore… Alors je t’écris comme on jette une bouteille à la mer… Si elle t’arrive un jour, où que tu sois, réponds ! Je ne te dis pas « Reviens », même si, c’est vrai, j’aimerais bien… mais « Réponds ! ». Tu as le droit de partir. De vivre ailleurs et avec qui tu veux, mais tu n’as pas le droit de m’oublier !

Voilà, à part ça, tout va bien pour moi. Je fais de mon mieux au collège. Ne t’inquiète pas.
Ta fille
Marine.

Ps : si tu ne veux pas m’écrire à la maison à cause de papa, écris-moi chez
Moundor Faye
Villa Bôlon
Chemin des Adrets
Mouans-Sartoux
C’est un bon copain.

Marine relut son petit mot une dernière fois. Elle le glissa dans l’enveloppe. Elle écrivit le nom de sa mère et leur adresse à Mouans-Sartoux. Colla le timbre. Et le lendemain matin en laissant tomber l’enveloppe dans la boîte aux lettres de la poste elle pensa : « Il y a des moments dans la vie où l’avenir ne pèse pas bien lourd. »

8
- Papa, à midi je mange chez Faye et on bosse.
- Encore là-haut ! Et comment tu y vas ?
- En vélo, comme d’hab.
- Avec ce froid de décembre et la nuit qui tombe tôt maintenant, pas question !
- Mais on fait nos devoirs ensemble.
- Il n’a qu’à descendre lui. Que je vois un peu à quoi ressemble la première conquête de ma fille.

Marine sentit son ventre se liquéfier… Ce serait sûrement très chaud quand Moundor arriverait, surtout après… Mais pas d’échappatoire et puis au moins, ce serait fait :
- D’abord, c’est pas ma première conquête ! Ensuite, tu veux vraiment que je l’appelle ?
- Absolument.
- Bon. Donne-moi quelques euros, j’irai acheter des saucisses, des patates et une salade pour midi.

Ils avaient quand même un peu raison ceux qui, connaissant le père de Marine prédisaient une catastrophe nucléaire le jour où cet homme-là ferait connaissance avec Moundor Faye.

Seule la politesse le retint de demander au jeune homme de quitter immédiatement son appartement. La politesse et beaucoup de curiosité aussi. Deux questions le taraudèrent ensuite tout l’après-midi au magasin : d’abord, comment sa fille adorée avait-elle pu s’enticher d’un garçon aussi noir ? Ensuite, comment un tel garçon pouvait vivre dans la somptueuse villa que Marine lui avait décrite ?

En partant il glissa à sa fille : « Il faudra qu’on ait une sérieuse explication ce soir. Histoire de remettre un peu tes pendules à l’heure ! »

Moundor avait bien senti le malaise.
- C’est comme ça, tu sais, il est comme il est. Il a toujours eu un problème avec la couleur… Une sorte de daltonisme social.
- Mais tu lui avais pas dit ?
- Non, quelle importance, ce qui compte c’est toi… Enfin… pas pour mon père… Ce soir, je sens que ça va chauffer ! T’inquiète pas, je saurai me défendre ! Non mais, qu’il s’occupe de ses affaires et de sa femme au lieu de vouloir gérer sa fille !

Moundor sentit que Marine allait déraper. Il sortit de son sac la petite théière bleue, le thé vert de Chine et un bouquet de menthe.
- Si tu as du sucre, je fais le thé !
- Génial ! Depuis le temps que tu me le promets ce thé ! Et qu’il te manque toujours quelque chose pour le faire !

Et pendant que le thé ronronnait sur la plaque électrique…

- Tu sais Moundor, la lettre
- Oui.
- Elle n’est jamais arrivée dans la boîte aux lettres.
- Donc… Il y a quelque part sur cette terre une maman qui a reçu un mot de sa fille… Et qui va sûrement lui répondre un jour… Marine, c’est dans la poche !
- Tu sais je ne me fais pas trop d’illusions… Quand on part comme ça, est-ce qu’on répond au courrier ?
Moundor servit le premier verre.
- Tiens. Attention ! C’est très chaud ! Tu bois en aspirant la mousse, comme ça.

Il but. Cela fit un petit bruit. Puis Moundor claqua sa langue. « C’est toute l’histoire des caravanes du désert qu’on boit là ! ». Marine prit le sien.

- Mais que c’est chaud !
- Tiens-le par le haut, là où il n’y a pas de thé !

- Comme c’est fort ! C’est trop fort !
- Le premier est amer comme la vie !
- Si la vie a ce goût-là, je la plains.
- Tu t’habitueras. Et tu aimeras. Mais c’est vrai que c’est amer. Je vais préparer le second, celui-là est doux comme l’amour et le troisième suave comme la mort. C’est ce qu’on dit…
- Pourquoi trois verres ?
- C’est comme ça. Pour prendre le temps de palabrer et laisser le soleil passer dans le ciel ou attendre que la pluie cesse… Rien ne presse jamais… Je suis certain que ta mère va t’écrire…

Tout en préparant le second, ils s’interrogeaient mutuellement sur la leçon de géographie…

- Tiens le deuxième est prêt. Tu vas voir.
- Que c’est bon ! Si l’amour a ce goût-là, j’en reprendrai bien encore un peu, Moundor…
- Normalement on ne boit qu’un verre, il faut attendre le troisième ; mais tu as le droit d’être gourmande.

Il la servit une seconde fois. Puis tout en préparant le troisième, il annonça :
- J’ai fait faire pour toi un double des clefs du portail, de la maison et de la boîte aux lettres.
- Pourquoi ?
- Parce que quand ta mère te répondra, nous serons peut-être partis.
- Partis ! Où ça?
- A Mbodiène. On part après le jour de l’an.
- Mais pourquoi ?
- Les parents veulent tourner plusieurs documentaires au Sénégal durant la saison sèche. Cela fait des mois que Mark prépare. Maintenant ils vont commencer. Histoire de passer l’hiver au chaud… Willy et moi, on doit suivre ! Nous, on aurait bien voulu rester ici, on sait se débrouiller, mais les parents ne veulent pas. Ils nous prennent encore pour des gamins.
- Et pour le collège ?
- Nous allons retourner au collège de Joal. Ensemble ! C’est pas loin et c’est sympa. J’irai en vélo avec Willy. Y’a un cybercafé dans un Centre de Vacances, près de Mbodiène. Je t’enverrai des courriels. Je te raconterai. C’est l’affaire de trois à six mois, pas plus ; au plus tard en septembre nous serons de retour.

Ils burent le troisième verre de thé à la menthe sans se quitter des yeux. Ça tremblait fort dans leurs pupilles…
- Comment tu avais dit ? Suave comme la mort…

9
Mouans-Sartoux
Mercredi 3 décembre le soir

Chère maman
Pourquoi ? Pourquoi tous ceux que j’aime s’en vont ? Je suis maudite ou quoi ? De quoi suis-je coupable ? Qu’on me le dise ! De vivre ? D’abord toi ! Moundor maintenant ! Et puis qui encore ? Et moi je reste là ! Moi je ne pars pas ! Condamnée à la solitude ! Non ! Ça ne se passera pas comme ça ! Moundor ne partira pas. Ce n’est pas bon pour ses études. Il va perdre son année. Et moi, mon seul ami ! Non non et non, trois fois non, Marine, sois maligne ! Il faut que tu trouves quelque chose ! Il faut qu’il reste !

Marine hésita puis rangea cette lettre avec les autres… Elle n’enverrait plus rien avant d’avoir une réponse !

10
Elle essaya, sans y croire, du côté de son père… Les murs en résonnent encore !
« Marine, tu es folle ! On a assez de problèmes comme ça sans s’occuper de ceux des autres ! Et puis ton Moundor je l’ai vu une fois et tu sais ce que je t’en ai dit ! »…

Bref, la totale ! Tous les clichés en noir et blanc, pas qu’il soit au fond vraiment raciste Monsieur Malinvern, certains stéréotypes lui servent de cervelle ! Marine l’aurait bouffé ! Elle se retint et battit prudemment en retraite dans sa chambre ! Repli stratégique et réflexion… Elle passa une partie de la nuit à se tourner et se retourner comme une crêpe dans son lit. Sans rien trouver, ni sommeil, ni solution. Et puis en pleine nuit…

Lumière ! Comme dans les bd quand la petite ampoule s’allume ! Elle entendit le tilt de l’idée ! The géniale idée ! Pour un problème scolaire, faut s’adresser au scolaire et le scolaire pour Marine c’était : Madame Roburen, professeur principale de la troisième 7 ! Elle avait fait suffisamment de progrès pour qu’elle ose l’aborder ! Le tout était d’agir discrètement, sans que Moundor ne soit au courant .

Donc pas au collège. Ou plutôt si ; mais avant huit heures. Moundor arrivait soit pile poil à l’heure ou alors bien après la sonnerie. Il pouvait tout se permettre : d’abord il bossait bien (sauf en math), ensuite il poussait toujours la porte de son grand sourire étincelant et bien abrité par son lumineux « Bonjour Madame ou bonjour Monsieur, je suis tellement désolé ! » que les profs et le conseiller d’éducation avaient renoncé à lui apprendre l’heure. Bref, ce lundi 8 décembre Marine se pointa à 7h00 devant la porte du collège et attendit son professeur d’anglais.

11
- Madame, je peux vous parler s’il vous plait ?
- Oui, à quel sujet ?
- Moundor Faye.
- Je vois, viens avec moi.

Elle ne voyait pas du tout. Elle pensait à des choses… Un prof, c’est bien aussi un adulte… Sans lui faire un dessin, Marine dût la mettre à l’aise. Elle n’avait pas du tout de problème d’amour et tout ce qui aurait pu en découler, mais alors pas du tout ! Elle pouvait arrêter de vibrer !

Autour d’une table de la salle des profs, toute déserte à cette heure si matinale, avec pour l’une un thé Darjeeling et pour l’autre un chocolat instantané, elle lui expliqua le problème de scolarité de Moundor. Simplement. Sans trop en rajouter.

Mademoiselle Roburen leva les yeux au plafond. Il y a des gens, quand ils réfléchissent, ils regardent leurs pieds ; d’autres par la fenêtre, Mademoiselle Roburen, elle, c’était au plafond. Marine suivit son regard. C’était un faux plafond normal, avec des petites dalles en quelque chose anti-incendie sûrement, avec derrière des fils électriques et des conduites d’eau chaude, d’eau froide… Pas d’ange pour souffler une réponse, ni d’écran couleur pour afficher des mots… Quand son regard revint vers Marine, elle déclara :

- S’il veut ! Et si ses parents sont d’accord, il vient habiter chez moi jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Marine n’en crut pas ses oreilles : elle resta bouche bée. Cette femme était décidément surprenante !
- Vous croyez ?
- Oui. Tu ne peux pas l’accueillir chez toi ; il n’a pas d’autres amis à part ce Willy qui justement s’en va aussi. Au fait dans quel collège va-t-il celui-là ? Au Collège International de Valbonne peut-être ?.

Des progrès mais têtue quand même côté prof…
- Je crois.
- Alors, il pourrait entrer à l’internat et nous rejoindre le week-end… Oui, oui, ça pourrait le faire… Dis-lui de venir me voir à 10 h, salle des professeurs.

Et c’est ainsi que tout s’arrangea au mieux pour Lucie Roburen. Elle troqua sa solitude de professeur fraîchement déracinée pour la chaleureuse amitié des Grogan (avec lesquels elle pouvait parler anglais). Elle découvrit au cours d’une soirée que Mark et elle auraient pu, à quelques années prêt, se croiser à Trinity College durant leurs études respectives. Pour Marine et Moundor bien évidemment. Pour Willy aussi : comme Lucie Roburen avait accepté de l’accueillir le week-end, du coup il intégrerait l’internat du Collège International. Tout ce beau monde, sauf Marine condamnée à réveillonner en tête à tête avec son père, trinqua ensemble à minuit le premier janvier…

12
« Les passagers du vol 747 Nice-Dakar … »
- Quand vous viendrez nous voir en février les gars, vous prendrez le même vol ; compris ?
- On sait… On a déjà voyagé, Mark, n’oublie pas !
- Bon courage Lucie ! Et vous deux, soyez…
- Sages ! répondirent la bouche en chœur Willy et Moundor.

Lucie Roburen ramena son petit monde. Elle déposa Marine devant son immeuble et garda les deux garçons. Une nouvelle vie commençait pour chacun… Une nouvelle année aussi… Marine regardait sans bouger l’auto s’éloigner derrière ses petites lumières rouges…

Elle ne reconnaissait plus sa vie. En quelques mois, tout avait changé ! Mercredi par exemple elle irait voir à quoi ressemblait un appartement de professeur d’anglais ! Elle imaginait un intérieur plein de bus à deux étages, de photos des Houses of Parliament avec une horloge imitation Big Ben… Elle, fréquenter un prof ! Après tout ce qu’elle avait pu déblatérer sur eux ! Si sa mère était là… elle se serait bien gentiment moquée de sa fille !

Non, elle n’avait plus le temps de s’ennuyer ! Un pied au Sénégal, elle écoutait toutes les musiques qu’elle pouvait, lisait tous les livres qu’elle trouvait sur le pays ! S’il y avait un questions pour un champion spécial Sénégal, elle gagnerait des millions ! Et elle embaucherait sans doute autant de détectives pour chercher sa mère à travers le monde…

Tous leurs moments libres ils les passaient ensemble, tous les trois ! Un autre pied en Irlande… Elle lirait plus tard … Avec eux, ses moyennes avaient pris de l’altitude ! Sa mère serait si contente… Avant, elle se lamentait sur leurs loopings et autres rase-mottes…

Dans tout ce bonheur-là, il ne manquait que sa mère…

Marine sentit que le froid du soir et les larmes montaient. Elle se secoua. Elle plongea la main dans sa poche pour s’accrocher au trousseau de clefs.
« On ne se laisse pas aller ! On rentre ! Le père sort sa fille ce soir : soirée ciné-pizza … faut assurer ! Rester de bonne humeur ».

En passant elle jeta par habitude un coup d’œil à la boîte aux lettres. Courrier en vue. Bizarre pour un dimanche… Elle ouvrit la boîte. Et se mit à trembler : une seule enveloppe mais à son nom… l’écriture de sa mère… et celle de quelqu’un d’autre le facteur s’est trompé de boîte à lettres : je répare l’erreur. Avec les initiales AMH, la voisine du second.

Cent fois, mille fois Marine avait imaginé ce qu’elle ferait à ce moment-là, pour éviter de rester stupide dans le hall de l’immeuble à jouer aux fontaines… Comme une automate elle glissa l’enveloppe dans sa poche et monta à l’étage en respirant lentement.

Son père l’accueillit d’un « Dépêche-toi, on va être en retard ! » et hop demi-tour vers La Strada, salle 2 ! En marchant, elle gardait la main dans la poche comme on garde un trésor… « Allez Marine, calme… On respire… On reste naturelle… On sourit… »

Jamais film ne lui avait paru si beau… Ni la pizza Napolitaine, ni la tarte tatin qui suivirent ensuite à la pizzeria Joker, si bons… Elle goûtait chaque image, chaque bouchée avec cette petite boule de feu au creux du ventre, ce petit bonheur en attente comme un nombril radioactif, qui rayonnait au dedans et qui devait transparaître dans ses yeux parce que son père plusieurs fois lui dit « Je ne pensais pas te faire autant plaisir ! On reviendra ».

Le pauvre s’il savait… Non pas que Marine fût mécontente de passer la soirée en sa compagnie ; c’était une belle façon de commencer cette nouvelle année. Mais il n’avait pas sa femme avec lui alors qu’elle, elle avait un petit mot de sa mère dans la poche…

13
Enfin seule dans sa chambre, Marine put lire et relire la lettre de sa mère…

Kaolack, décembre.

Chère Marine

Ça faisait un moment que j’essayais de t’écrire… Sans y arriver : chaque fois, je relisais et je jetais la lettre au panier. Et voilà que je reçois ton paquet de lettres. Je suis bouleversée ! Cette fois-ci, je ne relirai pas, je mettrai direct dans l’enveloppe et je filerai à la poste !

Rassure-toi, je ne t’ai pas oubliée ! Ta photo, celle du dernier gala de danse, quand tu es en solo, ne me quitte pas et je la montre à tous ceux qui me demandent après mes enfants ! Tu es célèbre ici à présent !

Je suis donc au Sénégal, Avec le professeur Cabres, tu te souviens de lui n’est-ce pas ?… Il était venu à l’automne donner une conférence sur les oiseaux au festival du livre et nous l’avions reçu à « Plumes du monde » pour des dédicaces …

Oh oui, elle s’en souvenait du professeur Cabres ! Il ne voyait que sa mère, ne parlait qu’à sa mère et elle, elle le regardait comme s’il était le Père Noël en personne… Marine ne l’avait pas aimé, pas aimé du tout !

Fin juillet, il m’a proposé de l’accompagner en mission de recherche et d’inventaire sur la faune et la flore du Sine Saloum. Je n’ai pas hésité longtemps, j’ai craqué et j’ai accepté ! Il le fallait…

Je t’expliquerai en détail pourquoi je suis partie quand je reviendrai, car je reviendrai ! Sois en sûre ! Je ne sais pas encore quand, cela dépendra de nos travaux, mais je te dirai… Je ne peux pas tout t’expliquer par lettre, ce serait trop long. Tout ce que je peux te dire c’est que je revis ! J’ai l’impression d’avoir à nouveau 20 ans ! D’être à nouveau moi-même !

Sauf que tu me manques à moi aussi ! Beaucoup ! Si tu étais là … Mais tu as tes études !
Je passe beaucoup de temps en brousse, c’est pour cela que je ne réponds à ta lettre que maintenant (entre deux expéditions).
Continue à m’écrire ! A la boite postale 64, Kaolack. Moi, je t’écrirai chaque fois que je reviens en ville, promis ! Mais c’est pas tous les jours, alors ne t’inquiète pas !

Dis donc ton copain Faye, avec un nom pareil, il ne serait pas un peu sénégalais par hasard ? Quelle drôle de coïncidence, tu ne trouves pas ?

Je t’embrasse de toutes mes forces et te souhaite de bonnes fêtes !

Maman

Ps. Je poste demain une autre lettre, pour ton père ; s’il t’en parle tu lui parleras de la tienne ; sinon, tu fais comme tu le sens.

14
Dans son ample kimono de soie orange Mademoiselle Roburen paraissait presque mince ! Marine en fut stupéfaite. Impossible de dire un mot, même un aussi simple que bonjour.
- Allez, entre Marine ; notre Moundor fait la sieste…

La pièce était nue. Sur un des trois murs blancs courait une étagère de sabliers. De toutes les couleurs. Toutes les tailles. Sur le sol, une natte de corde et quatre vasques, comme des petits jardins japonais. Rien de bien British : Marine avait tout faux !

- Je sais, cela surprend toujours. Comment tu trouves ?
- C’est… étrange…

Elle ne savait pas trop quoi dire. Lucie Roburen s’est mise à rire et son rire était comme un filet de source des bois, avec des myrtilles tout autour de la bouche.

- Tu vois Marine, je collectionne le temps. Quand je veux le voir passer, je retourne un sablier.

Elle rit encore en retournant d’un geste gracieux un gros sablier de sable doré. Marine ne l’avait jamais entendue rire au collège, et n’aurait jamais imaginé qu’une femme aussi forte puisse émettre un rire aussi doux. Comme quoi…

- Je collectionne aussi les sables. C’est du temps, le sable. Des petits grains de temps. J’en ai de tous les continents : le sable, c’est aussi de l’espace. L’espace et le temps d’une vie…

Elle ne s’arrêtait plus de parler.

- Et puis j’ai mes jardins.
Celui du Nord, vasque d’un sable gris et de galets de granites roses et blancs du Nez de Jobourg, je les ai ramassés sur la plage de Prévert, le poète, avec un petit ginkgo biloba que j’y cultive en bonzaï.
Celui du Sud, je l’appelle l’oasis, sable de Tombouctou et trois petits dattiers que j’ai fait germer ici.
Celui de l’Ouest, graviers rouges du Cians et cactus américains.
Celui de l’Est, canes du Japon et sable noir de la Réunion. Quand je rentre du collège le soir, j’apprécie le calme et la sérénité de cette pièce.
- C’est vrai que c’est zen de chez zen, Madame.
- Appelle-moi Lucie.
- D’accord.
- Bon ; on va tirer Moundor de sa sieste et faire du thé. Va dans la cuisine choisir la théière et remplir la bouilloire, s’il te plait.

Là au moins, c’était l’Angleterre : toaster, pain de mie, beurre, marmelade d’orange amère, petits pots au lait, mugs… Et dans le vaisselier des dizaines de boîtes à thé, de toutes les couleurs. Quant aux théières il y en avait partout dans la cuisine ! Partout !… Marine en choisit une au hasard. Lucie revenait déjà.

- Voilà. Ah, tu as choisi celle de La Réunion. Donc thé à la vanille.
- Vous collectionnez…
- Théière et thés. Oui. J’aime bien. Il y a un sable pour chaque endroit de la terre et un thé pour chaque heure de la vie.
- Vous êtes vraiment différente des cours. C’est incroyable !
- Tu sais un prof, c’est aussi un être humain.
- Mais à ce point !
- Disons qu’au collège, je joue au prof. Et ce n’est pas un jeu facile, surtout la première année. Mais il paraît que je fais des progrès. C’est Moundor qui me l’a dit. C’est un sacré drôle de bonhomme.
- Salut Marine, fit Moundor en passant la porte de la cuisine.

Peu après les trois tasses de thé fumaient leur parfum de vanille sur un plateau posé au centre de la natte. Ils étaient assis en tailleur et formaient un triangle. Marine se tenait près du jardin Sud et lisait à haute voix la lettre de sa mère.

- Je ne savais pas, a dit Lucie.
- Le Sine Saloum, c’est pas bien grand, enfin ça dépend comment on le regarde, a murmuré Moundor. On devrait pouvoir la retrouver.
- La quoi ? Tu rêves !
- Tu veux revoir ta mère ou pas ?
- J’aimerais bien. Mais attends… Réfléchis un peu ! Comment veux-tu ?
- Simple ! Aux prochaines vacances, on doit aller retrouver les parents. Tu nous accompagnes. Et on cherche. C’est vraiment tout simple. Et en attendant, on les met sur le coup : eux, ils sont déjà sur place.

Avec Moundor, tout est toujours simple… Avec son père, Marine imaginait déjà la scène :

- Papa, mon petit papa chéri, comme j’ai bien travaillé en classe, tu me paies un billet d’avion pour le Sénégal ?… Moundor veut me faire visiter son pays.

Cris et tempêtes en réponse ! Non, fallait pas rêver. Il ne voudrait jamais.

- Qui sait ? a murmuré Lucie. Faut d’abord voir si ton père te parle de sa lettre à lui ou non…

15
Il mit du temps pour en parler. Marine commençait à désespérer et à se dire qu’elle ne lui avait pas écrit finalement. Qu’elle avait changé d’avis.

Et puis, pendant la mi-temps de Nice-Lille (0-0), le voilà qui jette l’air de rien « J’ai reçu une lettre de ta mère l’autre jour ». Marine répondit un « ah bon » et attendit la suite.

Mais l’arbitre avait sifflé le début de la deuxième période et le père, décapsulé une seconde canette. La mousse gonflait dans le verre…
- Moi aussi.
- Et alors ?
- Non, toi d’abord !

Et il a enfin commencé à parler. Il parlait de sa femme. Il expliqua qu’elle avait besoin d’air, de respirer ; que le magasin lui pesait avec sa routine et ses dimanches à regarder la télé. Elle lui reprochait de ne plus sortir avec elle dans la nature, de ne plus la faire rire… Bref, qu’elle voulait vivre. Autrement.

Elle lui disait que quand elle aurait fait le point, elle reviendrait discuter de tout cela avec lui et qu’alors on verrait la suite.

Et là, il s’emballa ! Tout s’accéléra ! Il disait que justement, pour lui, c’était tout vu ! Une femme qui partait comme ça, sans laisser d’adresse pour lui répondre, même si elle revenait, il ne voulait plus la revoir. Qu’il irait se renseigner pour les papiers du divorce dès qu’il aurait le temps ! Et qu’il changerait la serrure de l’appartement et aussi celles du magasin ! Et qu’on ne laissait pas une adolescente livrée à elle-même comme ça, au risque de perturber ses études ! Et que ce n’était pas de sa faute ! si le magasin marchait tellement bien qu’il n’avait plus d’énergie pour faire autre chose le dimanche ! Et qu’il allait devoir embaucher quelqu’un pour « Plumes du monde » parce que tout seul il n’y arrivait pas !

Et l’arbitre siffla le premier but. Victor Malinvern s’arrêta net. 1-0 pour Nice ! Marine en profita :

- Moi aussi maman m’a écrit et elle me dit à peu près la même chose. Moi, je suis contente : elle ne nous oublie pas. Elle va revenir. Ne m’interromps pas ! Je t’interdis, tu entends, je t’interdis papa de changer la serrure. Il est hors de question que tu vois pour les papiers ! Tu attends qu’elle soit là. Tu réfléchis à tout ça en attendant, comme ça, quand elle sera là, vous aurez des choses à vous dire au lieu de vous prendre le bec ! D’accord ?

Il regarda sa fille comme s’il la voyait pour la première fois de sa vie.
« D’accord. Je veux bien essayer. Pour toi ! »

Il y avait une petite lueur dans ses yeux que Marine n’avait pas vue depuis longtemps. Il répéta:

- Promis, je vais attendre et réfléchir.

Et là, la joie n’étant jamais bien loin des larmes, Marine eut un mot de trop…

- Et moi, quand j’irai la voir, je lui dirai que tu réfléchis.

Il bondit toute lueur éteinte :
- Qu’est-ce que tu dis ?!

Vite, elle tenta de se rattraper :
- Je ne te l’ai pas encore annoncé mais Moundor m’invite à l’accompagner voir ses parents au Sénégal pendant les vacances de février, et on cherchera maman. Tu es d’accord n’est-ce pas ?
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi il est pas avec ses parents ce gosse ?
- Papa ! C’est pas un gosse : il a un an de plus que moi !
- N’empêche qu’à quinze ans, il devrait être avec ses parents !
- Oui, tu as raison. Mais c’est un peu compliqué. Mark Grogan, son père, enfin son beau-père Irlandais qui fait des films, des documentaires surtout…
- Et alors ?
- Alors, ils sont partis faire un documentaire au Sénégal et Moundor est resté ici. C’est Lucie, je veux dire Mademoiselle Roburen qui l’héberge jusqu’en juin.
- Pourquoi ? Où sont ses parents ?
- Mais au Sénégal, je te dis ! C’est clair non ?
- Attends ! T’emballe pas ! C’est clair pour toi, aucun doute. Moi, je débarque ! Donc ton copain est seul ici… Oui, je me souviens tu voulais qu’il vienne habiter chez nous.
- Ah, quand même !
- Et tu veux aller au Sénégal en février avec lui ?!
- Voilà ! Tu as compris !
- Ma femme me quitte ! Ma fille veut partir aussi ! Je suis pollué ou Quoi ?!
- Mais non, papa !
- Prends pas cet air-là ! Il est hors de question, tu m’entends, hors de question que tu ailles au Sénégal ! Et encore plus hors de question avec ce black-là !
- Pourquoi ?
- Parce que !
- C’est pas une réponse ça ! C’est de l’abus d’autorité !
- Non ! c’est du souci pour ta santé ! Là-bas, y’a des tas de maladies ! Dans l’eau ! Dans l’air ! Partout ! Sans compter le sida !
- Quand tu as connu maman au fin fond de l’Amazonie, y’en avait pas peut être des maladies ?!
- Si ! Mais c’était pas pareil ! Et puis on était majeurs ! Et vaccinés !
- Fièvre jaune, je sais. C’est le seul vaccin nécessaire pour Dakar ! Et des pilules pour le paludisme et des cachets d’hydroclonasone pour l’eau. Je ne suis pas majeure, mais je me renseigne. S’il te plait papa : dis oui !
- Il n’en est pas question !

« Second but pour Nice qui reprend la tête du championnat » annonça le reporter à la télé. Marine ne regarda même pas le ralenti. Elle partit se réfugier dans sa chambre. A clef. Ravalant ses larmes et serrant les poings de rage. Marine ! Fallait attendre avant de parler du Sénégal. Erreur de première classe !

16
Mercredi 21 janvier

Chère maman,

Qu’est-ce que je pourrais te raconter…

Depuis tes lettres, maman, et la discussion qui en a suivi pendant le match Nice-Lille, papa ne me parle plus beaucoup. Il rentre tard. Part tôt. Et entre temps se réfugie devant la télé. Il n’a jamais autant regardé le petit écran. Et moi si peu. Avant j’étais capable de passer des heures à regarder passer les images, comme une vache avec les trains ; là, le silence est tellement lourd qu’il m’écrase. Pour respirer, je change de pièce. Ou je sors.

Dehors, c’est l’hiver. Grand froid. Cela ferait sourire les gens du Nord, mais on se pèle ! Le matin, les voitures sont toutes givrées, la cour est verglacée. Le factotum, tout enveloppé de vapeur, jette dans un grand geste du sel sur le goudron. Le prof de français, l’autre matin, nous a récité le semeur de Victor Hugo en le regardant de la fenêtre de la classe. On a bien rigolé. On n’aurait pas dû. On a le poème à apprendre du coup. Qui m’expliquera un jour l’humour des profs ?

Sûrement pas Lucie, ma prof d’anglais. On ne se parle jamais collège. Mais je passe presque tous mes jours de congés chez elle, avec Moundor et Willy le week-end. On travaille ensemble. Et on parle anglais. Ça la dérouille comme elle dit. Moi, ça me fait progresser ! Je connais tous les gros mots maintenant. D’autres aussi. C’est pas très compliqué finalement !

Je me sens bien chez elle. Moundor aussi. Elle est contente de nous avoir. On lui tient compagnie. C’est vrai qu’elle est très seule. Pas de copain. Pas de gosse. Pas d’amie. En fait, Mouans-Sartoux, c’est son premier poste. Elle a débarqué ici un peu avant la rentrée et ne connaît personne. Elle vient de l’Ubaye, un petit village qui s’appelle Meyronnes. Elle nous emmènera là-bas au printemps peut-être. Pour l’instant, il y a trop de neige.

La neige, Moundor ne connaissait pas trop et le ski encore moins. Depuis qu’elle a appris cela, Lucie nous emmène à Gréolières. Elle lui apprend à skier. On rigole bien. Elle, elle skie vraiment bien, beaucoup mieux que moi. Mais elle fatigue vite. En fait, elle n’arrive pas à perdre du poids. C’est pas qu’elle mange trop ou mal, c’est comme ça. C’est métabolique. Elle rit beaucoup d’elle-même, mais Moundor et moi nous pensons qu’elle n’est pas heureuse de son apparence. Dire qu’on se moquait d’elle au début de l’année.

Pour la première fois aujourd’hui, nous sommes montés sur la crête du Cheiron. C’est haut. Et à pic du côté sud. Faudrait pas glisser. Moundor ne s’avançait pas trop d’ailleurs. Mais quelle vue ! Toute la côte devant nous.

L’Estérel, toute rouge ; Cannes, Antibes et le cap, et Nice avec l’aéroport… La mer, toute bleue sous le soleil ! Immense et plate ! Je suis sûre que d’ici, le matin, on peut voir la Corse ! Et tout au fond, loin derrière la ligne d’horizon, l’Afrique !… Je me suis vite retournée, je ne voulais pas gâcher la journée avec des idées tristes…

Derrière donc, au nord, toute la chaîne du Mercantour. Montagnes toutes blanches sous le ciel bleu. Comme c’est beau ! Elle nous a dit les noms des sommets, mais j’ai oublié instantanément. Moundor appelle ce phénomène « la mémoire soluble ».

Tous les jours ils me demandent si tu m’as écris à nouveau… et je réponds que non… On parle d’autre chose. Heureusement qu’ils sont là tous les deux parce que sinon, je crois que je laisserais tomber. Tout.

Voilà maman, je ne savais pas quoi t’écrire… Je t’ai raconté un morceau de mon hiver, si loin de toi. Trop loin…

Marine

Cette lettre là, elle courut la poster ! Mais sa tristesse ne rentrait pas dans la boîte aux lettres et Marine la garda avec elle.

17
- Marine ! cria Moundor dès qu’il la vit passer le portail du collège.

Depuis qu’il vivait chez Lucie, il arrivait tous les matins en avance sauf le vendredi : le vendredi, Lucie n’avait pas cours. Et tous les matins, sauf le vendredi, il l’attendait près du portail ! Mais aujourd’hui, Marine n’avait pas envie de parler : elle se sentait lourde. Elle était triste. De tout. Et lui, toujours heureux d’un rien… Exaspérant !

- Ecoute-moi. Hier soir on a discuté avec Lucie. Les vacances, c’est bientôt. Si tu ne te bouges pas un peu pour m’accompagner, ça va pas le faire !
- Si tu crois que c’est facile ! Quand mon père veut pas, il veut pas ! grommela-t-elle. Et moi, j’ai pas les sous ! Alors, faut plus rêver, Moundor, faut plus…
- Au contraire ! Le moteur du monde, Marine, c’est le rêve ! Alors imagine un peu au lieu de te lamenter, réfléchis ! Et ce soir, tu passes chez Lucie, Tu nous dis tout. Ok ?
- Rêver en classe ? Avec les trois contrôles de la journée, t’es marrant toi…
- Toi, tu t’es levée du mauvais pied ce matin. Je te laisse grogner. Quand t’auras bien grogné toute seule, tu me fais signe. Mais n’oublie pas ce soir !

Et Moundor fila. Quand Marine était grognonne, valait mieux pas rester dans ses pattes, il l’avait vite compris. Cependant, avec tout ce que lui faisait la vie, il acceptait qu’elle soit de temps en temps de mauvais poil…

Avec Moundor, impossible de rester boudeuse longtemps. Il avait le chic pour fendiller sa carapace. Un petit clin d’œil juste avant d’entrer en classe et Marine s’installa à côté de lui pour le contrôle de maths. Quand elle vit qu’il séchait lamentablement sur la question trois, elle tourna légèrement sa feuille ; sourires complices. Comme elle avait fini vingt minutes avant l’heure, elle eut le temps de penser à son voyage…

Puisque son père ne voulait pas en entendre parler, elle devait se débrouiller toute seule, il avait raison le Moundor ! Il faudrait le coincer, le père, au pied du mur ! Qu’il ne puisse pas refuser… Qui pourrait… Mais oui, bien sûr ! C’était tellement évident !…

- Je ramasse ! a dit le prof de maths.

Elle n’eut pas le temps de parler à Moundor de son idée, le prof de SVT arrivait. « J’espère que vous avez bien révisé ! Ce sera le seul contrôle du trimestre ! Nous sommes trop en retard sur le programme pour que je perde du temps à vous donner d’autres contrôles ».

- Toujours le même refrain. On est nul. On traîne. On est en retard sur le programme. Le programme ! Demandez le programme !… pensa Marine.

Bonjour le contrôle, il aurait voulu planter ses élèves, il n’aurait pas pu mieux choisir. Avec Moundor, ils avaient bien révisé, ils connaissaient toutes les pages du classeur par cœur, les schémas, tout, et la moitié du contrôle parlait d’autres choses… « Pour voir si vous savez lire un document et analyser… ».
- Merci Monsieur, c’est gentil ! ronchonna-t-elle.

A dix heures, enfin, elle put parler avec Moundor.
- Prête-moi ton portable, je peux appeler Lyon ? Ma tante, la sœur de ma mère, je vais lui raconter mes problèmes et mes projets. Peut-être elle va m’aider. Tu crois pas ?
- Je ne sais pas, c’est toi qui la connais. Mais te fais pas prendre avec le téléphone, c’est pas le moment de te ramener avec un rapport à la maison.
- T’inquiète.

Elle partit se cacher pour téléphoner. La tante était toute contente de l’entendre. D’entendre des nouvelles de sa sœur aussi car elle ne lui avait donné aucun signe de vie depuis son départ. Bien sûr elle comprenait… Marine se promit dorénavant de lui téléphoner toutes les semaines !

18
- Marine ? appela le père.
Du fin fond de sa chambre, elle répondit « oui ? »
- Viens un peu !

Au ton de sa voix, elle devina que quelque chose n’allait pas… « J’arrive ». Elle laissa en plan la géométrie, dans ces cas-là fallait pas le faire attendre.

- Assieds-toi ! Écoute-moi ! Qu’est-ce que c’est que ces façons de me mettre ma belle-sœur sur le dos ?! Tu crois que j’ai pas assez de soucis comme ça sans qu’en plus tu me donnes à gérer la sœur de ta mère ? Qu’est-ce que tu es allée lui raconter ?
- Ben, je lui ai demandé si elle avait des nouvelles, elle m’a dit que non. Je lui ai dit que maman m’avait écrit, qu’elle avait l’air d’aller bien, qu’elle était au Sénégal et que je voulais aller la voir parce qu’elle me manquait. Qu’elle n’avait pas à s’inquiéter pour moi parce que j’avais un copain de classe qui

- Arrête avec ton copain ! Je ne veux plus en entendre parler de celui-là ! Mais quelles idées il t’a fourré dans la tête !
- Papa ! C’est pas des idées ! C’est juste la chance : il y va ! Là-bas, il y a ses parents ! Je comprendrais que tu ne veuilles pas que j’aille en Afrique toute seule, même moi, j’aurais peur ; mais là, sécurité totale : il y a toute la famille. La seule chose qui me manque c’est le billet : je me suis renseignée et c’est trop cher pour mon compte en banque. Alors j’ai demandé à tata, si elle pouvait pas me prêter…
- Et comme par hasard, elle est d’accord ! Et moi je passe pour le dernier des derniers ! Le vilain papa qui prive sa fille de sa mère ! C’est quand même elle qui est partie, bon sang ! Bientôt tout sera de ma faute. Tout !

Marine ne répondit pas. Que pouvait-elle dire ? Ils étaient malheureux tous les deux et le malheur, ça ne se partage pas bien.
- T’auras beau avoir le billet, Marine, tu n’as pas de passeport et ça, il n’y a que moi pour signer les papiers. Et moi, je ne veux pas que tu partes. C’est clair ?!
- Mais papa !
- Je ! ne ! veux ! pas !
- Mais pourquoi ?! T’as peur de quoi ?…

Il tourna la tête vers la fenêtre. Ses poings se serraient. Marine n’insista pas. Elle retourna dans sa chambre et elle aussi serra les poings. Fort !

19
Le silence s’installa entre eux. Aussi têtus le père que la fille. A part, « Passe-moi le sel », ils n’avaient plus rien à se dire. Plus rien du tout. Ils étaient verrouillés. A double tour. Marine était plus que triste. Désespérée. Pulvérisée. Elle passait beaucoup de temps chez Lucie. Mais n’avait plus goût à rien. Elle essayait bien de se secouer, mais elle était trop lourde… Et plus les jours passaient, plus elle s’alourdissait…

Et puis, un matin pourtant semblable à tous les matins de collège : Miracle !
Il frappa à la porte de sa chambre. « Oui ». Il entra et il dit :
- Tiens Marine, amène cette enveloppe à la Mairie. C’est les papiers pour ton passeport. En urgence ! Parce que tes copains et toi, vous décollez de Nice le vendredi 13 février ! Vous manquerez un jour de classe à l’aller et deux au retour !

Marine resta scotchée au sol, les bras ballants et puis, et puis, et puis elle fit ce que tout le monde fait dans ces moments-là : elle se blottit dans ses bras et pleura. Il la berça comme un bébé :
- Marine ! Marinette ! Marinade ! Marinouille !

Elle se mit à rire. Tout en sanglotant. Elle s’étouffait. Hoquetait. Follement heureuse…

- Bon, là Marine, on se calme. J’ai préparé du café. Viens, on va le boire ensemble.

Ils dégustèrent ce café de réconciliation en se regardant, par-dessus l’enveloppe.

- Attention, ne la salis pas, tu fais tes photos et tu l’amènes à la mairie. A l’accueil, la secrétaire est au courant. File ! Tu as juste le temps d’y aller avant les cours. Ce soir, je t’invite au Joker ! Je t’ai fait un mot pour le collège, pour ton retard.

Ça allait mieux. Elle se sentait légère. Tellement légère qu’elle aurait pu planer d’ici à Dakar sans escale. Comme sur un nuage !
Comme une bulle de champagne ! Tout le long du chemin un petit refrain dans la tête : « Je vais revoir ma mère ! Je vais revoir ma mère ! Je vais revoir ma mère ! ». Elle sautillait comme une gamine !

Le soir, entre la pizza et la glace, Marine voulut savoir ce qui l’avait fait changer d’avis :

- C’est surtout ta prof d’anglais.
- Lucie ? Comment ?
- Elle est passée au magasin vendredi. Et elle m’a tenu la jambe pendant plus d’une heure. Je peux te dire que quand elle a une idée en tête …
- Papa !
- Bon, je ne dirai rien. Mais crois-moi, si je n’avais pas capitulé en rase campagne, je crois qu’on y serait encore, au comptoir, à discuter de ton départ ! Elle a appelé Monsieur Grogan sur son portable, au Sénégal ! Et voilà.
- Tu as reculé devant une femme ?
- C’est qu’elle a des arguments de poids !
- C’est sûr ! Comparé à ta silhouette de girafe, y’a pas photo !
- Mais elle a raison. Tu en as envie. Il faut que tu y ailles. Mais si tu ne la trouves pas, je ne veux pas que tu sois déçue.
- Je ferai un effort. Promis.
- Mais par contre, si jamais tu la trouves, Marine, si jamais tu la trouves, jure-moi de ne pas rester avec elle ! Promets-moi de revenir ici !
- Papa, bien sûr que je reviens.
- Tu me promets ?
- Papa… Même si maman me supplie de rester avec elle, je te promets de revenir à la maison… C’est de ça dont tu avais si peur, hein, que je t’abandonne… Mon Papounet !
- Et ne te mets pas en danger non plus pour la chercher !
- T’inquiète pas. Je suis pas nouille. Et puis je serai pas toute seule : y’aura Moundor, et Willy.

Willy, elle l’avait rajouté à toute vitesse parce qu’elle avait tout de suite vu à sa tête que Moundor, fallait pas trop en parler encore … Patience… Et aux bagages !

20
Avant de partir, Lucie avait donné à Marine deux petits objets : un petit sablier de bois : « rempli avec du sable de l’Ubaye » et un épais carnet de croquis. Avec une solide couverture noire. « Ça, c’est ton carnet de voyage ! Tu écris. Tu dessines…». Marine avait alors ajouté à son sac sa mine de plomb et sa petite boite d’aquarelle…
Une grosse boule d’angoisse au ventre, elle avait pris l’avion entourée de ses deux chevaliers, le roux et le noir…
Mark les attendait à Dakar et ils avaient roulé longtemps dans la nuit jusqu’à leur maison de Mbodiène, sur la petite côte. Puis elle s’était endormie.
A son réveil, elle était seule dans la maison. Elle sortit. Se mit à écrire dans son carnet :

Samedi 15 février Mbodiène

A quelques dizaines de mètres devant moi, un cordon de dunes. Entre lui et moi : un petit bras de mer. J’entends la rumeur de l’océan derrière. Je n’ose pas avancer. J’ai l’impression d’être comme au premier jour du monde, perdue, sur une terre inconnue. C’est un sentiment bizarre. A la fois terrifiant : j’aimerais me raccrocher à mes gestes habituels, attendre le petit bonhomme vert pour traverser la route de Grasse, acheter le journal pour mon père et des bonbons ou même un croissant… et en même temps exaltant : le monde est bien plus grand que mon village, et si loin de lui, moi, je suis toujours la même !

Puis, comme elle ne voyait ni n’entendait personne, elle sortit son aquarelle et se mit à peindre la dune…

« Marine ! »
Le pinceau dérapa sur le papier. « Willy ! » commença-t-elle mais Willy avait déjà plongé… Il traversa le bras de mer et tout ruisselant il s’approcha de Marine
« Hé ! Attention à mon carnet ! »
- Mais qu’est-ce que tu fais ? Depuis qu’on t’attend !
- Je me réveille. Je suis toute seule alors je peins !
- T’as pas trouvé le mot ?
- Quel mot ?
- Dans la cuisine ?
- J’y suis pas allée.
- Bon, viens, on est sur la plage ! Il y a les pêcheurs.

Marine se leva et suivit le garçon. Ils passèrent à la nage l’étroit bras de mer qui sépare ici la terre de la plage. Derrière la dune : le choc ! Une plage immense ! Et là-bas, sur cet immense rivage, deux grandes pirogues multicolores et autour plein de gens affairés. Marine chercha Moundor des yeux mais en vain. Les parents de Willy, elle les reconnaissait facilement mais son copain, si visible d’habitude, s’était fondu dans la foule…

- Ils ont fini. Dommage, tu as raté le halage du filet. Mark a tout filmé ! Maintenant ils vont trier les poissons. On va les aider.
- Où est Moundor ?
- Là-bas ! On y va ?
- J’arrive avant toi !

Ils passèrent ensuite le reste de la matinée à jouer dans l’eau et sur le sable, puis quand le soleil devint trop brûlant, ils retournèrent se mettre à l’ombre près de la maison.

- Moundor, prépare le brasero pour griller les poissons, demanda Siga. On mange dès que tu es prêt !

- C’est autre chose que les surgelés de Fine banquise, remarqua Marine ! Comme c’est bon !
- Prends-en encore un, répondit Siga-Marianne. Ici on dit : Si tu ne manges pas, c’est l’Afrique qui te mangera.
- Maman, arrête, tu vas lui faire peur !
Mark fit un signe pour demander le silence.

« Parlons peu mais parlons bien ! Nous n’avons pas beaucoup de temps. Il faut commencer les recherches sans tarder. Après la sieste, je vais aller chercher le petit frère de Siga, Ndiogoy. C’est lui qui va conduire votre petite expédition. Toi Moundor, pendant ce temps, tu iras présenter cette jeune fille au chef du village. Et toi, Willy, tu prépareras les affaires avec Siga-Marianne ; tu vérifieras en particulier tout le matériel que je vous laisse : une caméra, un appareil photo et deux batteries. Carte blanche pour, soyons précis : pas un reportage touristique sur l’Afrique, mais des images sur la quête de Marine ! Ok boys ? »
- Tu veux un film sur l’absence ? ça tombe bien, je suis spécialiste, fit Willy en serrant les poings.
- On peut le voir comme ça Willy, oui, répondit son frère. Mais pas de mélo, attention ! On n’est pas dans les brumes Irlandaises, compris les gars ?
- Ok ! répondirent en chœur les deux gars. L’ombre qui venait de passer dans les yeux bleus de Willy avait filé.

Mbodiène (le soir)

- C’est une coutume, tu sais, m’a dit Moundor en chemin. Chaque fois qu’on rentre de voyage on va saluer le vieux et lui apporter le cadeau. Aujourd’hui, avec toi, ce sera la noix de cola, un cadeau rituel de paix et d’amitié.

On a traversé la brousse, comme on dit ici. Du sable à perte de vue. Des baobabs et des rôniers de loin en loin. Comme des poteaux bien verticaux sur cette immense plaine ocre…
J’étais contente d’être enfin seule avec Moundor… J’avais envie de lui prendre la main, mais je n’ai pas osé. Je suis peut-être gourde… Peut-être que notre amitié est trop grande pour cela… Qu’est-ce que je connais de l’amour ?…

Trop vite, le village est sorti du sable, avec son église, son dispensaire tenu par des sœurs du Sacré-Cœur, ses maisons de briques, ses cases de paille, son terrain de foot. Moundor m’a conduite à travers les ruelles sableuses. Les gens nous saluaient en Sérère. Je ne comprenais rien aux mots, mais leurs sourires, je comprenais bien.

Nous sommes entrés dans une cour. Il y avait un très vieil homme aux cheveux blancs, assis dans un fauteuil en bois, sous l’arbre. Moundor lui a longuement parlé. Et puis mon tour est venu. Je l’ai salué en français et je lui ai donné la noix. Il a souri. Il n’avait plus beaucoup de dents, le pauvre. Et il m’a répondu. Moundor a traduit.

- Il dit que c’est rare qu’une jolie jeune fille blanche passe le saluer. Et encore plus rare qu’elle lui donne la cola. Il est très heureux. C’est un grand jour pour le village. Il m’a demandé ton voyage. Je lui ai expliqué. Il dit qu’il ne connaît pas ta mère mais qu’il a entendu que des savants blancs étaient passés à Samba Dia. Peut-être ta mère était avec eux.

Marine voulut parler mais Moundor continuait.

- Il dit aussi qu’en allant à Samba Dia, tu t’arrêtes à Mbissel pour faire une offrande aux Esprits…
Voilà, tu le remercies pour tout et tu lui souhaites tout ce que tu veux et on file.

J’ai remercié, souhaité et on a filé. Sur le chemin du retour, j’ai demandé à Moundor pourquoi je devais faire une offrande aux Esprits ? Et, je n’y crois pas : il m’a répondu « C’est l’Afrique ». C’est drôle, depuis qu’on est arrivé, j’ai l’impression de vivre avec un nouveau Moundor. Il est pas tout à fait comme en France…
Moundor m’a récité ensuite un poème de Birago Diop, un poète Sénégalais. Je lui ai demandé de m’en copier le début.

Ecoute plus souvent
Les choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le souffle des Ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Ecoute plus souvent
Les choses que les Etres
La Voix du feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau…

Birago Diop
1906-1989
senegal
poésie d’afrique au sud du sahara 1945-1995
Actes Sud

Ça me fait un peu froid dans le dos !

J’ai encore plein de choses à écrire sur cette première journée, mais mes yeux se ferment… Je tourne une dernière fois le sablier… Bonne nuit maman.

21
- Bon, vous n’avez rien oublié ? demanda Siga.
- Alors en voiture les jeunes, fit Ndiogoy en tapant dans ses mains.

Ndiogoy avait 25 ans. Il était grand et mince. Aussi gentil que sa sœur. Avec Mark, il avait organisé l’expédition de recherche ; il l’avait même baptisée « Mission Sine Saloum ». Car, sans être vraiment pessimiste, Ndiogoy disait : « Il est marrant Moundor, le Sine Saloum, c’est quand même plus grand qu’un supermarché et y’a pas de comptoir pour les messages des enfants perdus… Enfin… On la trouvera bien, la blanche dame aux oiseaux ! ».

La veille, au repas, Moundor avait raconté ce que leur avait dit le vieux chef, et Ndiogoy avait approuvé :
- Oui, il a raison le Vieux. Il faut commencer par les Esprits.
- Tu crois vraiment ? avait demandé Mark.
- Oui, absolument oui ! approuva Siga.
- Après tout, capitula Mark. C’est votre pays.

Plus tard, Willy avait avoué à Marine que tout cela le dépassait. « Moi, je ne crois ni aux Esprits d’ici, ni à ceux des druides d’Irlande ; ni au Dieu de St Patrick, ni à aucun autre. Je suis libre sur cette terre. Le libre roi de mon âme. Tout ça, c’est du baratin. Quand on est mort, on est mort, point final ! Tu crois pas ? »

Marine avait déjà remarqué les brusques coups de blues de Willy. Ils la prenaient toujours par surprise. Mais là, elle avait réussi à lui murmurer « Je ne sais pas Willy, je ne sais pas » et à lui caresser les cheveux « mais t’es pas tout seul sur cette terre, t’es pas tout seul » et cela avait suffi à rallumer son sourire.

Kaolack lundi 17 février
21H00

J’écris ce soir sur le bureau de la chambre d’hôtel … Celui d’où ma mère m’avait écrit : j’ai trouvé le même papier à lettres dans le tiroir et du coup j’ai envoyé un petit mot à mon père.

Ça fait drôle d’être là, peut-être elle a dormi dans cette chambre… Le sable coule dans le sablier…

Les garçons sont dans leur chambre.
Je me sens toute petite dans ce pays. Papa m’avait dit « Ne sois pas trop déçue si tu ne la trouves pas ! »… Je, comment dire, je crois que…

Mais bon sang Marine Malinvern, ressaisis-toi ! Qu’est-ce que tu croyais ? Que tu allais la retrouver comme ça, en claquant des doigts ?! Tu rêves ! Ok, à Samba Dia, elle n’y est pas. Elle n’y est plus mais elle y est venue ! Les gens ne savent pas où elle est allée après, bon ; « Pas de problème, a dit Ndiogoy, on fait plan K : Kaolack. Là-bas, on trouvera leur trace ». Il a l’air si sûr de lui. Et ça marche : on a trouvé sa trace !

Je n’ai pas encore parlé de Ndiogoy, notre chauffeur, notre guide. Il est grand, pas loin des deux mètres je pense, tout en longueur, très fin, très beau quoi. Avec la peau aussi noire que celle de Moundor. Je regarde Moundor, je regarde son oncle : les mêmes, mais avec une dizaine d’années d’écart. Deux Seigneurs du Sine Saloum. Mais c’est le plus jeune des deux princes que je regarde le plus souvent…

Avant d’arriver à Kaolack, on s’est arrêté à Mbissel. Comme le vieux chef avait dit. Moundor et Ndiogoy étaient formels ! Pas question de ne pas obéir. C’est fou ça, moi, j’aurais filé : c’est pas les Esprits qu’on cherche, c’est ma mère ! Enfin, c’est comme ça et puis j’ai pas trop droit à la parole : ici, je suis l’invitée.

Mbissel donc. Quelques cases, des arbres, du sable… Le tout écrasé par la lumière et la chaleur de midi. J’avais faim. J’avais soif.

Nous sommes allés près du tombeau du roi. Une barrière de branches épineuses infranchissables défendait la terre sacrée. A l’intérieur se dressaient plusieurs baobabs dont un, immense. Là, l’atmosphère semblait différente. On n’entendait plus vraiment les oiseaux et la brise s’était comme suspendue… ! Un grand silence nous tenait bien dans sa main, mais sans nous serrer. Ce n’était pas une caresse, juste une étreinte.

- Pour un roi, c’est tout petit ! murmura Willy.
- Mais ce fut un grand homme : on pense que les ancêtres des Sérères sont venus d’Egypte, de l’Est de l’Afrique en tout cas, vers le 11e siècle. A cette époque, ils refusaient l’islam. Ils se seraient installés dans les vallées du Sine Saloum pour mieux résister et préserver leur identité. Vers le 14e siècle Mansa Wali Dione, un des leurs, vint à Mbissel.
Moundor dévisagea Marine, ébahi ! Il était bluffé ! Marine lui envoyait un sourire triomphant !
- Dis donc toi, comment tu sais tout cela ?
- Internet mon petit gars ! Internet !
- Et tu as tout appris par cœur !
- Je me suis dit qu’en voyage, il valait mieux porter sa tête que des papiers.
- Tu en sauras bientôt plus que moi sur mes ancêtres.
- Et je pense que Mansa Waly Dione a été enterré selon la tradition, debout, dans le tronc du plus vieux baobab. Ces arbres peuvent vivre plus de mille ans.
- Dear me ! Rester debout si longtemps… gémit Willy.
Marine demanda :
- Bon ! Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
- Je ne sais pas trop, avoua Moundor. Et toi Ndiogoy ?
- Tu sais, moi, je ne suis pas agrégé en tradition : le BTS commerce international de Cannes ne parle pas du tout de ces choses-là… Je pense que comme on est une équipe très métissée, chacun pourrait prier à sa façon, et les Esprits comprendront.

Ils restèrent un moment debout, en silence, face aux arbres… Willy sortit son harmonica, souffla Time after time une fois encore… Comme prier, elle ne savait pas bien non plus, Marine a finalement murmuré «Faites que je la retrouve avant la fin du sablier… et qu’elle revienne aussi»… Ce que les garçons avaient demandé, elle ne le sut pas…

22
A Samba Dia, elle n’y était pas ; à Kaolack, elle n’y était plus. Le réceptionniste de l’hôtel leur apprit qu’elle était partie le samedi 15 pour Sokone. Le 15, Marine et ses chevaliers jouaient sur la plage de Mbodiène…

« Prochaine étape Sokone donc, déclara Ndiogoy. Demain on va au marché acheter de la nourriture pour notre expédition. Et on file !

Bien sûr, à Sokone, elle n’y était plus… « Ils ont loué une pirogue, c’est Dioquel, un jeune pêcheur qui connaît les îles mieux que sa main, qui les pilote. Mais je ne sais pas vers où ils allaient… » les informa le vieux missionnaire.

Où chercher maintenant ? Vers le Nord ? Vers le Sud ? Marine regardait la carte avec Ndiogoy : comment trouver une pirogue dans un tel labyrinthe …! « On ne la retrouvera jamais à temps ! Le sable coule trop vite dans le sablier… » pensait la jeune fille.

Mardi 18 février
Sokone 17H25

Ce soir, j’écris sur la plage. Devant ce n’est pas la mer, mais un des multiples bras du Saloum. Nous passerons la nuit dans une case que nous prête le curé de la Mission de Sokone, un vieux Suisse adorable. Ndiogoy a l’air de bien le connaître.

Tout à l’heure, à marée basse, Moundor et Willy m’ont emmenée cueillir des huîtres. Je n’en croyais pas mes yeux : accrochées aux troncs et aux branches basses des palétuviers, il y en avait des millions ! On en a cueillies plusieurs douzaines ! Pendant que je ramassais en pataugeant dans la vase, Willy m’a filmée un moment. Il prend son rôle de reporter très au sérieux.

- Quand je pense qu’en France, ça coûte des fortunes et qu’ici, on n’a qu’à se baisser !
- Tiens, m’a dit Moundor en me tendant une huître ouverte. Plus frais c’est impossible !

Moundor l’avait alors regardée longuement et Marine lui avait rendu le même regard. Avant de se noyer complètement dans ses yeux vifs, elle avait ri et s’était avancée vers lui, erreur fatale, elle avait glissé sur une racine ! S’était étalée ! De tout son long dans la vase !

Elle avait levé des yeux boueux vers Moundor, et elle s’était mise à rire, mais à rire ! Sans pouvoir ni s’arrêter, ni se relever ! Evidemment Willy, décidément très pro, avait d’abord tourné quelques images avant d’oser lui dire :
« Bon, tu te nettoies et tu me refais la chute ! ».
Il se fit fusiller du regard ! « Marine, I’m joking ! »…

Finalement ils allèrent se baigner. Une fois secs de larges coulées de sel zébraient la peau noire de Moundor et croûtaient celles des deux autres.
- C’est malin, les jeunes ! gronda Ndiogoy. Vous resterez salés jusqu’à demain ! On n’a pas assez d’eau douce pour se rincer !

Son sourire démentait sa colère.

23
Au matin, Ndiogoy annonça sa décision. « On va pousser vers le sud jusqu’à Missira. On a une tante mariée là-bas. On ira la saluer. »
- Je ne savais pas, a répondu Moundor. Je ne la connais pas. Qui est-ce ?
- Une cousine à ma mère. La seule fois où je l’ai vue c’était à son enterrement, j’avais ton âge… Elle sera contente de me revoir et de nous accueillir.
- Et ma mère ? dit Marine. Leurs histoires de famille au réveil, ça ne résolvait pas les siennes…
- Justement. Regarde la carte : on est ici ; si elle est allée au sud, elle se sera arrêtée à Toubakouta ou à Missira, pour l’eau douce.
- Sinon ?
- Sinon, il faudra remonter sur Djilor et Foundiougne, en coupant par la brousse… Ce sera plus compliqué…

Mercredi 19 février
Missira. 17H42
Et bien, ce sera compliqué parce qu’au sud, personne ne les a vus ! On s’est arrêté à chaque village : rien. Mauvaise pioche…

Je n’en pouvais plus de rouler, j’en avais assez d’être ballottée par les cahots, de me cogner la tête sur la vitre et j’étais toujours aussi salée qu’une cacahuète… J’étais fatiguée de chaleur, fatiguée de ce paysage plus plat que l’horizontale, de ce fleuve qui n’en est pas un, de ses mangroves, des palétuviers, des huîtres… J’en avais marre de la caméra ! Eux, ça les fait rire, l’expédition les amuse, moi non. J’avais envie de rentrer à la maison, de m’allonger sur mon lit et de pleurer.

Entre Toubakouta et Missira, la piste était vilaine. A peine praticable. Dans l’auto, personne ne parlait. Le silence pesait et le fond de caisse raclait parfois le sol. Je me disais que si on restait bloqué, posé sur une bosse, les roues dans le vide, ce serait parfait !

Et puis Moundor m’a pris la main, sans rien dire. Sans me regarder non plus. Ses doigts ont caressé mes doigts. Comme il a la peau douce… Puis ils se sont serrés. Autour. Très fort. Ça ne changeait rien au problème mais dans mon cœur et dans ma tête, oui. Je savais qu’à Missira on ne trouverait pas trace de ma mère mais j’étais prête.

On a été accueilli comme des rois, comme des dieux. Jamais je n’avais vu cela, je ne pensais même pas que ça pouvait exister ! On roulait encore que déjà les enfants, les petits plus nus les uns que les autres, et les plus grands vaguement couverts, nous entouraient. Ndiogoy a demandé son chemin. Un grand de sept huit ans si j’en crois ses dents, avec un short en lambeaux a dit en Français : « Si je monte, je t’amène ».
- Ok, a répondu notre chauffeur.

Il est monté à ma droite. Pendant tout le trajet, il m’a caressé du bout des doigts les cheveux et parfois le cou. J’étais pétrifiée. Et Moundor qui demande la caméra à Willy !

- « Cool Marine, cool, a murmuré Willy dans mon dos. Il n’a sans doute jamais été aussi près d’une fille blanche. Il est juste curieux et très fier. Rien de mal. Reste cool. Ça m’est arrivé aussi et plus d’une fois, surtout avec mes cheveux roux ! …

Moundor continuait de filmer… Willy de parler : sa voix me rassurait… Au moins, je comprenais. Et quand le gosse est descendu en me plantant son sourire dans les yeux, j’ai même réussi non seulement à lui sourire mais à lui passer la main sur le crâne : il était sans doute rasé du jour car c’était tout doux.
« Je t’enverrai la photo » lui a promis Moundor.

La tante nous attendait dans sa cour. Salutations, palabres et tout et tout… Je n’y comprenais rien. Je me suis mise un peu à l’écart pour écrire.

La nuit tombe vite ici. Je n’y vois plus. J’arrête d’écrire. Je pense qu’on va bientôt manger.

23h16
La veillée est finie. Je suis dans la case des filles allongée sur une natte et j’écris encore, j’écris à la lueur de la lampe-tempête, j’écris parce que je ne veux rien oublier de cette soirée.

Il y a eu le repas. Tous autour d’un grand bol de riz au poisson. Avec une sauce tomate. Très bon. Mais j’ai eu du mal à manger avec la main. Mon riz dégringolait entre mes doigts. Tout le monde a ri. Gentiment. Ndiogoy m’a montré comment façonner la boulette de riz, en la serrant entre les doigts. Du coup toute l’huile d’arachide s’égoutte. Roule sur mon bras jusqu’au coude. Je ne suis pas très adroite. « T’inquiète pas, m’a dit Willy. Moi aussi je patauge encore dans l’huile. Mais je me suis vengé le jour où j’ai fait des spaghettis à l’oncle Ndiogoy. Tu te rappelles Mund ? ». Même Ndiogoy a ri à ce souvenir.

Après le repas, la tante a pris sa plus grosse marmite. Elle l’a posée à l’envers sur ses genoux et elle a commencé à taper. A chanter. Ses filles ont chanté avec elle en tapant des mains, dans le rythme et Willy a sorti son harmonica pour les accompagner. Il est vraiment doué ! C’était beau. Ce chant dans la nuit obscure. Pas de lune. Que des étoiles.

Une femme est sortie de l’obscurité et s’est assise dans le cercle. Puis d’autres, de tous les âges, hommes, femmes et enfants. Certains avaient amené de petits tam-tams. Ils ont joué. Chanté… Ça me prenait aux tripes. Comme si j’entendais enfin une musique que je croyais avoir perdue. Quelque chose comme un souvenir enfoui qui brusquement remonte à la surface.

Le rythme s’est accéléré et une femme s’est levée. Est entrée dans le cercle et s’est mise à danser. Puis une autre. Et encore une autre. Elles se relayaient. Des garçons aussi se sont levés et même Willy a dansé à son tour. Je ne savais pas qu’il dansait aussi bien. Il a levé Moundor. Qui a tenté de suivre. Hors sujet, lui et la musique… Et j’ai souri. Moundor s’est arrêté net. Toutes les percussions aussi.

- Oh toi qui souris, déclama Moundor. Toi qui as fait ce long voyage jusqu’à notre village si lointain, toi qui veilles avec nous sous la nuit tropicale, toi pour qui nous battons le tam-tam, toi pour qui nous chantons et dansons, entre dans le cercle ! Viens dans la musique !
- Oh non Moundor ! Non !
- Ah si Marine. Les gens ici te donnent et tu donnes aussi. C’est la vie. C’est l’amitié entre les peuples. Nous sommes tous de la même race et dans la nuit la danse est à tout le monde. Allez viens. Tu n’as rien à craindre.

Et il a mis sa main dans la main de Willy « Avec moi tu n’aurais aucune chance ». Marine hésita. Le silence l’impressionnait. Elle serra les doigts de Willy et tous les musiciens ont repris le rythme. D’abord lentement, le temps qu’elle comprenne les pas et de plus en plus vite et quand elle fut bien dans la danse, toutes les jeunes filles se levèrent, pour danser avec elle.

Une vieille femme a pris le relais sur un rythme plus lent mais encore endiablé. Elle n’a pas dansé longtemps, mais elle était belle en dansant. J’ai reçu cela comme un cadeau. Et j’étais heureuse.

A présent Missira s’endort. Tout en écoutant les bruits de la nuit africaine, je pense à mes copines qui passent leurs vacances dans les stations de ski, entre flocons de neige et poudre aux yeux, ou celles qui sont parties dans de lointains clubs de vacances, sous le soleil des tropiques aussi, mais protégées par les piscines, jacuzzi et gentils animateurs dragueurs… Je ne suis vraiment pas jalouse mais alors pas du tout !

Le sable coule dans le sablier, je n’ai pas encore retrouvé ma mère, mais ce soir, je m’endors quand même heureuse !

24
A Sokone, Diokel, le pêcheur qui connaît mieux les îles du Sine Saloum que sa main, les attendait à la Mission.
- Je les ai conduits jusqu’à Foundiougne. Hier matin, ils ont embarqué sur un beau voilier, le Ndangane, ils descendent le Saloum jusqu’à l’île du Diable. Moi, si vous voulez, je vous emmène.
- Ok, a dit Ndiogoy en dépliant la carte pour me montrer l’île. Mais pour gagner du temps, on file d’abord jusqu’à Foundiougne en voiture et là, on cherche une pirogue.
- On prendra celle de mon cousin alors et on n’aura qu’à se laisser descendre avec la marée.
- Il a un moteur quand même le cousin ?
- T’inquiète pas.

Vendredi 21 février Sokone again

Je suis tellement contente que je n’ose y croire. Que je ne sais plus quoi écrire. Tout me semble tellement dérisoire. Le sable coule dans le sablier…

Je baille. Je crois que pour la première fois depuis que je suis au Sénégal, je vais m’endormir sans ruminer. Ma mère est toute proche : dix fois, vingt fois, sur la carte, j’ai suivi le bleu de Foundiougne à l’île du Diable… A demain maman !

25
Samedi 22 février, sur une plage au bord du Saloum, « right in the middle of nowhere », comme a dit Willy en débarquant.

La nuit tombe vite ici. Le soleil semble se décrocher du ciel. Il reste haut tout le jour et brusquement il décroche. Perd de son intensité pour s’arrondir, énorme et orangé. Tout à l’heure pendant que la pirogue glissait emportée par les flots du jusant, j’ai pu observer cette chute. Il dégringole… La ligne de l’horizon le grignote un peu, puis le croque d’un coup de dents. Et c’est la nuit. Jour ! Nuit ! Comme on joue enfant, avec l’interrupteur de sa chambre.

Hier soir, je croyais que je n’étais qu’à quelques heures de ma mère, j’avais oublié la lenteur du pays.

Le temps de quitter Sokone… Le temps de rouler jusqu’à Foundiougne…

J’avais l’impression que nous roulerions ainsi, jusqu’à la fin des temps sans jamais atteindre aucun bout de ce vaste monde, sans jamais retrouver ma mère. Je me disais que l’essentiel était d’aller de l’avant, sans s’arrêter. De croire qu’on la retrouverait. L’horizon semblait si loin. Tellement inaccessible. Dans cette plaine de sable, d’étroits et longs rôniers semblaient guetter d’improbables voyageurs…

Je les imaginais brusquement frémir en dénichant parmi tout cet immobile notre ombre mouvante et communiquer la nouvelle d’un bruissement de palmes aux esprits de la brousse. Je me demandais s’ils nous seraient enfin favorables…

Le temps de palabrer pour la pirogue du cousin… Le temps de la charger…

Du sable, beaucoup de sable, avait coulé dans le sablier…

Mais en fin d’après-midi, emportée par le courant de la marée descendante, la pirogue filait enfin vers l’océan. En silence. Chacun restait dans ses pensées, regardait ce paysage d’eau, de sables et de mangroves. Des oiseaux cherchaient leur nourriture dans les terrains que découvraient les eaux. Fouillaient les vases… C’était étrange et beau comme un premier soir du monde… Liquide et intemporel.

- On va prendre le petit bras à bâbord, cria brusquement Diokel au moment où le soleil commençait à disparaître. Je connais un endroit sec pour la nuit.

Il dirigea la pirogue vers une plage, et l’échoua. Chacun se redressa, plutôt ankylosé par les heures de pirogue. Moundor s’étira longuement et Marine partit le long de la plage : elle avait besoin d’être seule et de marcher…

Pendant ce temps là, Willy filmait l’installation du bivouac. Il avait déjà fait des images pendant la navigation. « Marine : Profil gauche, Marine : profil droit, de face, de dos… Les yeux en l’air…en bas… »

Et il la grondait, « Sois donc naturelle, oublie moi. »
- Facile à dire : tu me balances ta caméra sous le nez…
- Pas facile de jouer à la star.

Si à Missira, Marine s’était sentie au bout du monde, là, sur ce petit coin de grève, elle était encore plus loin. Dans le temps. Tous les cinq autour du feu, ils avaient mangé à la main et dans le même bol du riz blanc, des huîtres grillées et de la pastèque. Il faisait belle nuit au-dessus de leurs têtes, plein d’étoiles et là-bas, la Croix du Sud. Ils écoutaient les animaux nocturnes. Parlaient. Peu. Buvaient le thé. Willy soufflait des airs de blues dans son harmonica… Personne n’avait peur : ils avaient le feu. La parole et la musique. Ils étaient les hommes…

Le sable coule depuis si longtemps dans le sablier du monde…

- Bonne nuit, murmura Ndiogoy.
Diokel dormait déjà. Moundor aussi. Marine finit par oser poser sa tête sur son épaule et tout en écoutant l’harmonica, elle s’endormit les yeux ouverts sous les étoiles…

26
ils ne bougèrent pas de te la nuit. Ni l’un, ni l’autre… Au petit jour, l’odeur du poisson grillé la réveilla. Elle ouvrit les yeux. Willy guettait son réveil pour enclencher sa caméra.

- Non, je suis toute décoiffée ! Willy, tu m’enquiquines !
- Justement, faut être naturelle !

Dimanche 23 février, en pirogue

Du poisson grillé au petit déjeuner… Si ma mère m’en avait préparé au barbecue à Mouans-Sartoux, j’aurais pas desserré les dents ! Mais là, j’avais faim ! Vraiment faim ! Le grand air frais de la nuit avait chassé bien loin le souvenir des huîtres et du riz. J’ai dévoré.

Moteur lancé, la pirogue remontait le courant. Diokel debout à l’arrière tenait la barre. « Il est beau, lui aussi, pensait Marine. Plus râblé que Moundor ! Plus trapu ! Mais il dégage une force ! »
- Oh Moundor, tu es bien silencieux ce matin, remarqua Willy en souriant. Où es-tu ? Dans quel rêve étrange finis-tu ta nuit ?
Moundor haussa les épaules et ne répondit pas.
- Dear me, quand Moundor hausse une épaule, rien n’est perdu… Mais les deux à la fois, attention ! Ne pas déranger : il plane. Comme l’aigle pêcheur, là-haut…

- Ne bougez plus. Il a vu quelque chose, prévint Diokel.
Il tournoyait lentement. Ils pouvaient voir les plumes de ses ailes et de sa queue bouger pour maintenir équilibre et vitesse. Il décrocha d’un trait. Effleura l’eau et déjà reprenait de l’altitude, un poisson entre ses serres.

- Il va le manger sur un arbre. C’est un bel oiseau n’est-ce pas ?

Willy visionnait déjà les images sur le petit écran de contrôle.

- J’ai le début, la fin. Bien. Mais pas le milieu. Diokel rappelle-le, s’il te plait !

Le barreur porta son oreille au bois de la pirogue et après un moment d’écoute, il déclara très sérieusement :

- Grève surprise chez les aigles du Saloum. Ils réclament un meilleur salaire pour se laisser filmer par les toubabs. Je suis chargé de négocier avec les cinéastes.

Willy l’a regardé en riant et il a dit :
- Ok ! Moi, je veux faire des films. Je viendrai te voir chaque fois qu’on sera à Mbodiène. Promis. Et tu m’emmèneras et je filmerai. Le monde entier connaîtra Diokel, du Sine Saloum ! On finira bien par coincer l’aigle à nouveau.
- Alors je peindrai ma pirogue avec beaucoup de couleurs. Pour qu’elle ait pas honte d’aller au cinéma.

- Toi, depuis que t’as la caméra, tu t’y crois vraiment, fit Moundor. T’es rigolo hein ! On lui donne un jouet et ça y est, Willy décolle !

- Mound, répondit Willy doucement, tu te venges là. Alors on s’arrête ok ? j’taquine plus, ok ? Drapeau blanc, Moundor !

- Willy, interrompit Marine qui venait de comprendre qu’elle était peut-être à la source de la soudaine tension entre les deux. Ton héroïne a chaud, elle a faim, elle a soif. Fais quelque chose ! Sinon je fais comme l’aigle : grève !
Willy la regarda d’un air ahuri.
- Il y a des bouteilles d’eau et des fruits, prends-les, Moundor please, a demandé Ndiogoy. Et protégez-vous du soleil ! Il cogne dur sur la peau ! Surtout toi Willy !

Ndiogoy lui-même enfila sa longue tunique échancrée.

Un peu plus tard le flux de la marée se fit enfin sentir. Le Saloum se vidait. Ronronnait sous la pirogue et l’emportait, moteur coupé, dans son étrange fuite.

- Woho !

Diokel à l’arrière gardait la pirogue bien dans l’axe. De temps à autre, il donnait quelques coups de pagaie, Moundor et Ndiogoy, à genoux en proue, avaient saisi chacun une pagaie et ramaient aussi de temps à autre. Le paysage défilait. Willy filmait. La mangrove bruissait de gargouillis d’eau, de cris de perroquets. Parfois un singe leur faisait signe. Trois pélicans les accompagnèrent un moment de leur vol lent et majestueux : ils planent et perdent de l’altitude et au moment où on croit qu’ils vont toucher l’eau, quelques coups d’ailes les remontent… Ensuite, ils reprennent leur plané et recommencent à glisser…

- N’oubliez pas votre prière !
- Pourquoi dis-tu cela, Diokel ?
- On va bientôt voir les îles du Diable.

« JE VAIS SURTOUT VOIR MA MERE » se répétait Marine.

27
Mardi 25 février. 10H17

L’île du Diable. J’écris allongée dans la pirogue échouée. Elle me fait comme un berceau. Très haut dans le ciel planent les milans… Maman est partie à l’intérieur de l’île et comme je n’ai pas de vêtements assez épais pour crapahuter dans les broussailles, je l’attends. Et je repasse le film dans ma tête…

Les îles du Diable… Les îles de Mireille Malinvern, oui ! Bientôt sept mois que Marine ne l’avait pas vue… Plus ils approchaient, plus elle se taisait. Elle regardait la côte défiler sans la capter, l’écume de l’étrave sans la voir. Ses yeux regardaient à l’envers. En dedans. Et ce qu’ils voyaient c’était un silence un peu tremblotant avec un grand voile gris tendu autour qui l’oppressait. Ce n’était pas la peur. La peur, ça te prend, ça te traverse, puis ça te laisse. Là, ça durait. La peur, c’est la cousine de la surprise. Là, non.

Elle l’accompagnait depuis le début : c’était l’angoisse. Tapie au creux du ventre. Au fur et à mesure du voyage cette main froide lui avait serré le cœur de plus en plus fort pour en presser tout le sang et le laisser exsangue comme une éponge essorée. Sec de chez sec. Comme une rose des sables. Elle attendait la voix de sa mère. Comme une naissance. Une renaissance.

Elle avait l’impression d’étouffer. Elle essayait de garder le contrôle. De ne pas se noyer.

Une main la ferra et la ramena dans le présent de la pirogue. Willy ne filmait plus, il lui tenait la main. Elle tira ses yeux de l’écume et plongea son regard dans le sien.
- J’ai l’angoisse !

Il ne répondit rien d’autre que son sourire. Lumineux. Avec ses tâches de rousseur et ses cheveux roux, son visage brillait comme une galaxie !


Ils sont bien frères de cœur ces deux-là, mes deux amis ! Lumière neige noire avec éclat d’ivoire pour l’un ; soleil braise bleue avec éclair boréal pour l’autre ! L’un qui ramait pour me rapprocher de ma mère, et l’autre qui me tenait la main pour que je ne saute pas par-dessus bord au dernier moment. J’ai de la chance !

Mais comme j’angoissais !

Willy se mit à chanter à mi-voix. Il chantonnait Greensleaves. En Anglais. Mélancolique et apaisant. Au bout d’un moment Marine le rejoignit dans le chant. Valait mieux chanter que se laisser envahir par le malaise. Elle chantait de toute sa voix, sans lui lâcher la main. Fallait pas perdre pied. Fallait rester accrochée. Elle allait bientôt revoir sa mère. Fallait pas qu’elle arrive trop en vrac.

- Moundor, cria Willy, filme ! Sac à tourbe, filme !

La première île du Diable apparut.
- On la laisse à tribord ! cria Diokel. Moteur. Il faut sortir du courant principal, passer entre les deux îles. C’est là-bas qu’est le mouillage. Avec une plage pour le bivouac.

Malgré les remous la pirogue glissa sa pointe sur le bon cap. Marine sentit son mollet se tendre jusqu’à la crampe. Elle était comme la corde d’un arc ! Son regard accrocha le voilier !

- Le Ndangane ?

Elle respira un grand coup. Ils étaient trop loin pour reconnaître quelqu’un parmi les silhouettes qui s’agitaient sur le pont.

- Are you all right, sister ? demanda Willy.
- Ça va aller, mon gars, faut que ça le fasse ! Avec vous pas trop loin ça va aller !

Et l’un après l’autre, ils tapèrent dans sa main ! « Yeah » !

- Regarde, ils vont sur la plage. Pour le repas. On n’aura même pas à préparer le feu. Le temps qu’on arrive, tout sera prêt ; on aura juste à débarquer nos poissons ! fit Mundor.

Ils virent leur annexe tirer un tout droit au moteur et venir s’échouer sur la plage. Et bientôt la fumée de leur feu s’éleva dans le crépuscule.

- Diokel, j’aimerais qu’on débarque un tout petit peu en aval d’eux.
- Comme ça ils nous prennent pour des brigands et ils sortent les fusils. Non, non. On se pose juste à côté d’eux et on descend le poisson. Ici, c’est comme ça.

Marine distinguait à présent cinq personnes sur la plage. Trois blanches et deux noires. L’une des trois était sa mère…

– Tu la vois, demanda Mundor.
- Non.
- Moi oui.
- Tu ne la connais pas.
- Les trois-là ! Il y a une femme ! Une seule ! Alors, je sais que forcément c’est elle. Tu la vois ?

Elle la voyait. Elle la voyait bien. Trop bien. Elle ne voyait plus qu’elle. C’était bien elle. Sa mère. Elle sentit ses yeux se brouiller. Vite se ressaisir ! Respirer ! Elle lança un coup d’œil à Willy et passa la main dans les cheveux crépus de Moundor ! Respirer encore un grand coup !

28
La pirogue en glissant sur son erre racla le sable de la plage. Sans un mot. Marine se leva et mit un premier pied sur le sable. Puis un second. Puis quand elle souleva le premier pour avancer, il laissa son empreinte. Le second aussi. Les empreintes la suivaient. La poussaient en avant.

Je les vois encore, tout au moins les plus hautes car les premières ont été effacées par les marées… Je les écoute : elles me racontent la suite…

Ma mère était debout derrière le feu, figée, la bouche ouverte. Tout s’était immobilisé autour de nous. Je crois que même les vagues s’étaient arrêtées. Comme dans un film qu’on passe au ralenti. J’étais la seule à bouger. Lentement. Bien droite sous mon foulard et dans mon pagne noué en paréo. Un pas après l’autre. Je sentais dans mon dos les regards chaleureux de mes compagnons. Un pas après l’autre. Je me rapprochais de ma mère. Un pas après l’autre. J’avançai jusqu’au feu et je me suis arrêtée. J’avais le cœur qui battait. A grands coups. J’étais au bord de l’implosion. Je manquais d’air. Et puis elle a parlé. Elle a réussi à parler :
« Ma… Marine, mais… c’est pas possible… Qu’est-ce… Qu’est-ce que tu fais là ? »

On fait ce qu’on peut. Alors plutôt que de continuer à ne rien pouvoir dire, j’ai sauté le feu et je me suis jetée dans ses bras. Et j’ai pleuré. A gros sanglots. Je ne pensais plus au monde qui nous entourait. Je ne pensais plus à rien et toutes les larmes ravalées depuis sept mois se déversaient sans retenues dans les bras de ma maman.

« Viens ».
Elle m’a entraînée. Nous nous sommes éloignées du groupe. Nous avons marché jusqu’au bout de la plage et nous sommes revenues. Nous avons dépassé la pirogue pour aller jusqu’à l’autre bout et cela, nous l’avons fait plusieurs fois. A chaque passage, ma mère et moi lancions un petit signe de la main à nos compagnons, mais nous ne pouvions pas encore nous arrêter. Nous avions tant de choses à nous dire, à nous raconter. A mettre au point.

Elle m’a dit… Comment écrire ici tout ce que nous nous sommes dits… Par quoi commencer ?

Par sa vie… Elle m’a raconté… Tout… « Tout ce qu’une fille doit savoir de sa mère… » Comme elle dit parce qu’il y a une part secrète « et celle-là, tu ne la connaîtras jamais »…

Elle m’a raconté leur rencontre… Au plus profond de la forêt amazonienne… Elle travaillait là-bas depuis deux ans avec toute une équipe de chercheurs internationaux : relevés de la faune et de la flore, recherches de nouvelles espèces, étude de l’écosystème… ça m’a séchée : je ne savais pas qu’elle avait travaillé à ce niveau-là ! Elle, sa spécialité, c’était bien sûr les oiseaux…
« C’était passionnant, Marine ! je réalisais mon rêve ! »… Elle a tout quitté pour mon père. « Sans regrets. J’étais amoureuse… ». Elle avait deux rêves en un : fonder une famille : un mari avec de l’amour à partager, des enfants et réussir professionnellement… « J’étais jeune… Je croyais qu’on pouvait tout mener de front… ».

Et puis au fil des années qui passaient, coincée entre le comptoir de « Plumes du monde » et le plan de travail de sa cuisine, elle m’a avoué qu’elle s’était sentie rabougrir, rétrécir… Elle étouffait… Et moi qui ne voyais rien, n’entendait rien, ne sentait rien…

Elle m’a expliqué avec des mots qui ressemblent à ceux-là : « Je ne regrette pas vraiment la carrière scientifique : au début, « Plumes du monde » c’était un peu comme mon laboratoire, j’ai poursuivi quelques recherches, j’ai continué à me tenir au courant, à garder le contact… à publier quelques articles dans des revues, et de temps en temps je participais à des colloques universitaires… »
Je ne m’en souviens pas, j’étais trop petite.
Seulement voilà, elle n’était plus sur le terrain. « Le magasin devenait de plus en plus prenant et petit à petit j’ai perdu le fil… Je me consacrais à toi, à ton père, au travail et enfin à mes recherches… Dans cet ordre-là ! La vie est éphémère, Marine, crois-moi. Ça passe… et on se retrouve comme moi à bientôt quarante ans à compter ses premiers cheveux blancs et face à un avenir tout ridé…».

Et bien moi, maman, je ne te crois pas ! Je ne crois pas que la vie et l’amour passent comme ça. Je suis peut-être romantique comme on l’est toutes à quinze ans… Mais quand même, quand je vois Mark et Siga-Marianne, j’y crois à l’amour ! Eux, ils ne se sont pas lassés l’un de l’autre ! Au contraire ! Pourtant eux aussi, ils travaillent ensemble toute la journée… Alors c’est bien qu’il existe un secret, un petit quelque chose qui permet que l’amour et les rêves durent, non ?

Mes parents, faut que je sois lucide et que je ne me voile pas les yeux, ces dernières années, ils ne s’aimaient plus comme avant. Ils ne vivaient plus comme on vit quand on est amoureux…

Je me souviens de nos vacances, autour du quinze août, tous les étés de ma vie (sauf le dernier…)… On allait dans les Alpes… Quand j’étais petite, on se promenait dans la montagne : maman m’apprenait à reconnaître les oiseaux à leurs chants… On allait à la piscine, on visitait… Toujours ensemble, tous les trois… Mais ces dernières années. Papa ne nous accompagnait plus et, m’a-t-elle révélé, ce n’était pas juste à cause du magasin…

Ils cachaient bien leur jeu… En fait, je crois que je ne voulais pas voir ni comprendre… malgré les cris et les disputes… de plus en plus fréquentes… Cela empirait. L’hiver dernier, c’était avis de tempête quotidien… Invivable ! C’est sûr ! Mais moi, je ne suis pas partie ! J’ai bien pensé … à faire une fugue… ça n’aurait fait qu’empirer les choses.

Et je lui en ai posées des questions !… Est-ce que le fait de ne plus s’aimer donne le droit de partir comme ça ? Est-ce que c’est une raison suffisante pour disparaître de la circulation sans laisser d’adresse ? Est-ce qu’une mère a le droit d’abandonner sa fille ? Et de laisser un mari complètement dépassé par le séisme ? Avec autant de silence après ?

Et je lui en ai jetés des mots ; j’en avais pour des mois en stock ! Je lui ai affirmé que moi, dans tout ça, j’y étais pour rien ! Ou alors fallait qu’on m’explique ! J’ai rien demandé, moi ! J’ai même pas demandé à vivre et voilà bonjour le cadeau ! Merci pour tout ! On ne donne pas la vie pour la gâcher !
Et même si je sais que les enfants ne choisissent rien de leur vie, je ne suis pas d’accord, maman ! Tu ne peux pas me laisser derrière toi avec pour solde de tout compte le pouvoir de reconnaître le chant des oiseaux ! Non ! Tu ne peux pas !
Il fallait qu’elle le réalise : je ne suis plus une petite fille : il y a des choses que je peux comprendre. Je peux comprendre le fait qu’ils s’aiment moins qu’avant… Je peux comprendre son désir de changer de vie… Quand on est malheureux, forcément qu’on a envie que ça change ! Mais est-ce que fuir comme ça résout quelque chose ?

Et puis, j’existe ! Je lui ai dit « Tu es partie comme si je ne comptais plus pour toi ! »
Elle n’a pas répondu tout de suite. Il y a eu un long… très long silence et puis… et puis elle m’a parlé avec des mots très doux… Des mots que je garde au fond de mon cœur, au secret. C’était pas que des mots, ça disait plus que les mots…

Elle m’a ensuite un peu expliqué sa vie ici. Et en l’écoutant me parler de ses protocoles d’observation, des registres, des baguages, des balises Argos et tout le reste… j’ai enfin compris ce que je n’avais jamais saisi jusque-là. C’est pas un passe-temps les oiseaux pour elle. C’est pas juste un travail non plus. C’est beaucoup plus ! C’est fort ! Très fort ! Je ne sais pas pourquoi.
« Alors tu vois, quand le professeur Cabres m’a proposé de l’accompagner… » Oui. Je vois : ce n’était pas vraiment une fuite… Maintenant que tu m’as expliqué maman, je peux comprendre qu’au bout de seize ans de « Plumes du monde, sans autre horizon que les cages et les disputes, tu aies explosé. Je ne t’excuse pas. Pas encore. Je commence juste à comprendre.

C’est sans doute là qu’ils se sont loupés dans leur amour mes parents. Quand ils se sont enfermés avec leurs précieux oiseaux…

Nous avons parlé de nos présents, le sien, le mien… De comment elle commençait à imaginer nos futurs possibles…
« Tout n’est peut-être pas perdu avec papa, maman, » je lui ai dit… Elle m’a souri… Je ne sais pas trop ce que son sourire voulait dire mais je vais m’y accrocher… L’espoir, ça nourrit davantage que la colère.

En fait, durant tous ces allers retours, j’ai pu lui dire tout ce que j’avais sur le cœur et elle, elle a su me répondre ! Elle a su trouver les mots qu’il fallait pour me rassurer sur l’essentiel : elle m’aime encore et toujours.
Je n’ai plus aucun doute sur ce point. Je respire. Enfin ! Je n’ai pas fait le voyage pour rien.
Maintenant, je peux vivre à nouveau ! Je me suis promise que je ne lui ferai aucun chantage du genre « puisque tu m’aimes, tu reviens à la maison ». C’est sûr, j’aimerais tant qu’elle revienne. Les enfants, je crois, veulent toujours voir leurs parents ensemble… Mais bon, on ne choisit pas sa vie…

Puisque je sais que chacun de mes parents m’aime, si je dois vivre coupée en deux parce qu’ils n’arrivent plus à vivre ensemble, j’y arriverai ! Je ne serai pas la première ni la dernière à vivre entre deux maisons… En revanche, je me jure aujourd’hui et ici, sur cette île du Diable, que je ferai tout pour que mes enfants ne vivent pas cela.

Ce que je veux absolument et je le lui ai dit ! C’est qu’elle mette rapidement les choses au clair avec papa. Parce qu’on ne peut pas rester comme ça. A l’arrêt. Faut qu’on avance. Et qu’on avance tous les trois. Pas forcément ensemble, ça c’est leur histoire et je peux rien y faire, mais faut qu’ils avancent ! Elle m’a promis de le contacter dès son retour à Kaolack et de rentrer avec les premières pluies pour qu’ils fassent le point. Cela me suffit. Pour le moment.

La mère et la fille revenaient en se tenant la main. Willy enclencha la caméra. Mundor lui chuchota à l’oreille « Mission accomplie boy ! »

- Alors, voyons… dit la mère. Celui-ci, c’est Mundor n’est-ce pas ? fit-elle en tendant la main à Willy.

Tout le monde a éclaté de rire. La vie pouvait reprendre son cours.


Le lendemain et jusqu’à maintenant, je suis restée dans l’ombre de maman, à lui raconter tout et rien, à la regarder travailler, à l’aider… On a tellement de sable à rattraper dans ce sablier…

Je n’ai pas dû dire plus de trois mots à Cabres et lui se tient à distance. Il se fait discret ! Il a raison !

Demain, je l’accompagne un peu plus bas vers l’embouchure avec le voilier… N’importe où, du moment que je suis avec elle. Il n’y aura que le pilote avec nous. On aura enfin une journée presque rien qu’à nous… Ma maman et moi toutes seules à l’embouchure du Saloum, comme au début d’une nouvelle vie !…

Et le soir, on reviendra ici retrouver la bande à Ndiogoy comme elle dit ! et sa bande à elle : Cabres and cie…
Le sablier nous attendra pour se retourner !

29
Jeudi 27 février Foundiougne
J’ai laissé ma mère sur son voilier. Le courant de la marée montante nous a emportés. Je n’ai pas voulu regarder en arrière ni la voir diminuer puis disparaître de ma vue. J’ai regardé droit devant. Vers l’avenir. Je ne suis plus une petite fille. J’ai l’impression d’avoir passé un cap ; quelque chose a changé en moi. Je suis venue ici pour retrouver ma mère et c’est comme si je m’étais trouvée moi. Adulte ou presque. Presque à égalité avec elle. De femme à femme. Rien ne sera plus comme avant désormais. Toute mon enfance, je l’ai laissée sur cette île du Diable. Drôle d’endroit pour laisser son enfance. Maintenant place au paradis ? On verra bien. En tout cas, ce que je sais, c’est que j’ai de vrais et de bons amis ! Ça suffit pour vivre.

Nous voici à nouveau à Foundiougne. Nous avons laissé Diokel des projets plein les yeux…

- C’est vrai ton histoire de film Willy ? Parce que tu comprends, si c’est vrai, faut que je trouve l’argent pour la peinture ! Que la pirogue soit belle !
- T’inquiète pas pour la peinture, a répondu Mundor après avoir jeté un clin d’œil à Willy. Nous viendrons tout mettre au point à notre prochain séjour, à Pâques ou au pire durant l’hivernage, n’est-ce pas Willy ?
- Oui. Tous les frais sont pris en charge par la Grogan and Faye Company Junior. La GFCJ. Compte sur moi Diokel. Donne-moi ton portable !

Le pêcheur les quitta comme un dieu, debout sur la pirogue, avec sa grande perche en main !

- Pour le nom, on changera Willy ! Il est hors de question que ton nom passe avant le mien, tu te prends pour un Patron Toubab ?
- Ok ! Te fâche pas mon frère ! On fera un brain storming quand on aura le temps…
- Tape-là !


Tout à l’heure, je me suis éloignée toute seule le long du Saloum. J’avais besoin de silence. De solitude. Ici, on n’est jamais seule. On a toujours quelqu’un avec. Ou plusieurs. On vit en communauté. Pas comme chez nous. Le chacun sa vie, chacun son problème, ici on connaît pas, on comprend pas. Toujours ensemble, mais avec tellement de respect !

Je marchais sur la grève. Je me sentais bizarre. Ni triste, ni gaie, entre deux… Mélancolie, je crois qu’on appelle ce sentiment étrange où tout flotte…

Et Willy est venu me rejoindre.

- Don’t worry, sister. Be happy…
- Je ne suis pas triste.
- Si. Tu penses à ta mère.
- Oui. C’est compliqué quand même.
- Tu as de la chance, Marine…
- Drôle de chance !
- Moi, mes parents, j’ai si peu de souvenirs… Je me souviens juste de la voix de ma mère… Même plus des paroles, juste la voix. Elle me chantait comme ça.

Il avait mis ses mains sur ses épaules et se berçait en fredonnant bouche fermée la chanson de sa maman, celle qu’elle devait lui chanter pour l’endormir… Puis il changea pour un lent blues… Son visage était lisse et ses yeux n’avaient plus d’âge, c’étaient ses yeux : justes !
Marine comprit tout à coup l’amour de Willy pour la musique blues… Elle attendit qu’il finisse pour parler.

- Tu as raison Willy, j’ai de la chance. Même si elle ne revient pas vivre à la maison, je sais où elle est et comment la rejoindre. Mais toi, t’es pas tout seul ! Je suis là. On est tous là et on t’aime.

30
Ndiogoy ramena son petit monde sain et sauf jusqu’à Mbodiène. Mark et Siga se réjouirent avec Marine… Regardèrent les prises de vues des deux garçons :

- Oui, nota Mark, il faudra qu’on pense à la mangrove : c’est un bon sujet ! Les oiseaux du Saloum aussi… Faudra que je vois ta mère, Marine, et que j’en discute avec elle… Je lui laisserai un message à son hôtel…

Ils écoutèrent bien sûr le récit enthousiaste et détaillé de leurs aventures, demandèrent parfois des précisions à Ndiogoy…

Le lendemain, Siga leur rappela qu’il fallait commencer à penser au retour… Les mines s’allongèrent aussitôt… Mais Mark les réconforta en leur annonçant la surprise qu’avec Siga, ils préparaient depuis plusieurs mois :

- Ndiogoy prendra l’avion avec vous trois. Il intègre la Bôlon company ! Il a enfin accepté de s’occuper de l’édition de cartes postales et de livres photos que nous voulons créer en complément des films. Tous les papiers sont faits. Y’a plus qu’à… et ce sera ton boulot Ndiogoy.
- Avec celui de vous surveiller tous les deux ! ajouta Siga-Marianne.
- Comment ça de nous surveiller tous les deux ? demanda Willy.
- Oui, Willy, tu quittes le collège de Valbonne : tu iras avec Moundor à la Chênaie ; j’ai tout réglé par le net. On prend le risque de vous mettre dans la même classe… Ce sera plus simple au quotidien pour tout le monde.
Moundor tu rentres aussi à la maison avec eux ; Lucie est déjà au courant, je l’ai appelée. Elle vous attendra tous les quatre à l’aéroport.
- Génial ! Ndiogoy avec nous deux en France ! Willy, on va faire des spaghettis tous les jours !!! Tu te rends compte !
- Aux prochaines vacances, continua Siga-Marianne, nous voulons vous voir tous ici. Oui, toi aussi Marine. Ton père est déjà prévenu. Il a accepté. Et qui sait s’il ne viendra pas aussi ? Mark lui a suggéré de trouver quelqu’un pour s’occuper de la boutique et de venir voir…

Marine la regardait bouche bée. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Mais déjà Mark enchaînait :

- Attention, mettons-nous bien d’accord : ce ne sera pas vraiment des vacances ! Il y aura du boulot pour tout le monde… Des repérages, des prises de vue et des recherches : musiques, témoignages… Chacun aura son carnet de route !

- D’ailleurs Willy, j’ai commandé pour toi une kora au monastère de Keurmoussa : nous souhaitons, si tu veux bien, que tu prennes de plus en plus en charge la partie son des docs.

Les yeux de Willy s’arrondirent, sa bouche aussi ! Une kora ! Sa kora… Il restait sans voix… La joie, parfois, ça se joue en silence.
- Moi, je le savais… lui murmura Moundor.

- Et toi Moundor qui sais si bien écouter les autres, tu te chargeras en particulier des interviews des gens et de l’écriture des scripts. Ça vous va ?
Bien sûr, qu’ils étaient d’accord !

Samedi 29 Mbodiène

Mon père va en faire une attaque ! Je pars avec un noir, je reviens avec deux ! Entre ma mère et mes amis, faudra que j’y aille doucement avec lui…

J’espère qu’elle va tenir sa promesse lui téléphoner et venir, au moins pour parler avec lui. Remarque, s’il vient ici… Y’a d’l’espoir…
Après, on verra bien… « C’est la vie » comme dirait Siga. Moi, faut que j’accepte : je peux rien y faire…

C’est quand même fou de péter les plombs comme ça, d’un coup. Quand ça va pas, il faut causer, chercher à améliorer au lieu de se taire et d’attendre l’explosion. Je ne comprends pas les adultes. Qu’est-ce qu’ils font comme dégâts ! Bêtement ! Enfin, c’est pas à moi de juger mais quand même… faudrait qu’ils se calment ! Faudra que j’enquête un peu dans la classe, pour voir combien on est à vivre avec des parents en vrac…

31
- Tu crois qu’on pourra présenter Ndiogoy à Lucie ? demanda Marine à ses deux compagnons le dernier soir.

Ils marchaient tous les trois le long de l’immense plage en regardant la lune jouer sur l’Atlantique…

- Lucie et Ndiogoy… Qu’est-ce que tu en dis Willy ?
- Simple Mound : quand tu vas prendre tes affaires chez elle, tu lui demandes de te conduire à la maison et on s’arrange pour les laisser boire l’apéro tranquille… Ensuite, on leur donne à manger des spaghettis bolognaises : Ndiogoy assurera le spectacle et Lucie va tellement rire qu’on n’aura plus qu’à laisser l’autre, là, comment il s’appelle déjà, tu sais celui qui a son arc ?
- Cupidon !

« Il faut qu’on lui ramène du sable de Mbodiène aussi » ajouta Marine.
Alors Willy a sorti deux petites bouteilles en plastique de sa poche et les lui a tendues.
- Tiens, celle-ci c’est pour Lucie. Pur sable de Mbodiène. L’autre, pour toi.

L’autre était pleine de sable gris. Marine leva les yeux en point d’interrogation.
- C’est du sable de l’île du Diable. Si tu vois ce que je veux dire !
- Tu es vraiment… Je ne sais pas quoi dire
- Ne dis rien alors, a rigolé Moundor en la prenant par l’épaule. Mais n’en perds pas un grain !

Mbodiène 1982/1983 – Mouans-Sartoux 2012