PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

échos d’Ukraine

(c) Patrick Joquel

*
*j’aimerais tellement ne pas écrire ces textes en écho à l’actualité. Ils existent et je les offre via mon site. On peut les partager (m’en informer est sympa mais pas obligatoire). Que valent les mots des poètes s’ils restent lettre morte?


Loin de tout blabla
J écoute le vent parler
D un futur humain

(c)Patrick Joquel
en priorité échos d’Ukraine et plus loin, avant le 28 février, des échos à propos des migrants, demandeurs d’asile etc (une suite au livre Mots migrateurs aux éditions Corps Puce, quelques dizaines d’exemplaires encore disponibles chez moi).

*
en lisant le Monde du 18 septembre
Tu marches dans une forêt
tu marches sur des cadavres d’humains
des gens de ta ville
victimes de la guerre
bombardements
tortures
assassinats
victimes des envahisseurs
d’une barbarie qu’on aimerait voir obsolète
et qui dure et qui s’entête
qui tient au corps
qui brille dans des regards hallucinés
il y en a des centaines
des centaines de corps en décomposition
des centaines de vies jetées ici à la va-vite
dans la forêt
dans un silence
de mort

*
En lisant le Monde du 4 et 5 septembre 22

L’Histoire se répète
inlassablement
l’oppresseur opprime
et ré invente le camp
il a plusieurs noms ce camp
selon les époques
selon l’oppresseur
selon la langue qu’elle soit de bois ou de fer
ici aujourd’hui on l’appelle
camp de filtration
ailleurs et en cours camp de ré-éducation
autrefois camp de concentration
et j’en oublie
avec toujours les mêmes programmes
travail obligatoire
interrogatoires
humiliations et enfermements
terreur et tortures
fusillades ou autres moyens
l’imagination ne manque pour ces camps
terriblement
totalement
efficaces
ici dit la langue de bois ou de fer
le camp de filtration évalue les individus
celui qui montre patte blanche pourra en sortir intact
ou tout au moins en vie
c’est pas compliqué
*

En lisant le Monde du 2 septembre 22

Un pouvoir politique décide un génocide
c’est simplement quelques mots dans un bureau
puis une suite d’ordres qui descend les voies hiérarchiques
jusqu’aux maisons
jusqu’aux trottoirs
jusqu’aux gens
des gens qu’on emprisonne
qu’on torture
qu’on viole
qu’on nie
juste des corps
liquidation totale
tout doit disparaître avant l’inventaire final
on appelle ce pouvoir
une dictature
et
ce n’est pas si loin d’ici

*
En lisant le Monde du 26 août 22

six mois que le ciel leur tombe sur la tête
qu’il joue à
ce sera toi ou pas

six mois de sirènes
de descente aux caves
de repli derrière les murs
ce sera toi ou pas

six mois en miettes
six mois de résistance
ce sera toi ou pas

et pendant ce temps la Méditerranée
avec cette image redondante et occultée si souvent
celle d’une embarcation renversée
d’hommes
de femmes
et d’enfants
flottant plus ou moins dans la mer
au milieu de nulle part
ce sera toi ou pas

la panique des visages
la peur aux bouts des doigts accrochés à quelques débris de bouée
ce sera toi ou pas

une image de terreur
une image occultée si souvent derrière des titres de presse
naufrage
ce sera toi ou pas
des mots statistiques
disparus
ce sera toi ou pas
des personnes rescapées
ce sera toi ou moi

une routine à géographie variable
selon les jours
dans les pages du quotidien
*
en lisant le Monde du 9 août 22
des mois passés sous terre
à vivre dans une station de métro
sans sortir
ville bombardée
peur
ruines
survivre
ne pas voir
se cacher
lumière artificielle
vie en fourmilière
jamais seul
vie confinée
calfeutrée
rassurante entre sol et plafond
mur et mur
comment oser un jour sortir
se confronter à la réalité en ruines
à l’immense indifférence du ciel
?

le Monde mercredi 22 juin 22
déni d’éducation pour les Afghanes
depuis ses douze ans elle ne voit plus aucun banc d’école
elle apprend en cachette
chez elle et comme elle peut
l’anglais en particulier
en cas de fuite et d’exil
en attendant
elle s’habille à l’ordre des diktats du ministère pour la protection de la vertu et la prévention du vice
avec la longue tunique noire et obligatoire etc.
elle résiste à la peur
elle chante en secret
elle ne sort jamais sans la compagnie d’un homme de la famille
elle vit entravée
elle rêve de partir
comment s’en étonner
?

en lisant le Monde du 18 juin 22
soudain
le silence
comme un souffle
soudain
partout
le silence
dans les rues
dans les jardins
dans les foyers
parmi les ruines
autour des morts
le silence
partout
plus personne
plus de soldats ennemis
plus d’obus
le silence
et depuis
lentement
reviennent les bruits enfuis
les bruits éteints
les bruits disparus
ils reviennent
lentement
tous ces bruits du quotidien
tous ces bruits de la vie
la vie parmi les ruines
une radio
un air de jazz par une fenêtre sans vitre
des bruits de réparation
de chantier de reconstruction déjà
on nettoie
on avance
on n’efface rien
on n’oublie rien
on s’étonne d’être en vie
on reconstruit en mémoire
on fait du bruit pour tenir debout
pour continuer à vivre
et à croire aux lents crépuscules paisibles du soir
aux promesses de l’aurore
aux jeux des enfants au jardin
au sens du travail
les bruits de la vie
*
en lisant le Monde du 8 juin 22
affamer le reste du monde avec du blé retenu en otage
folie de grandeur d’un individu et des milliers qui le suivent
des millions qui subissent
il paraît que l’homme est civilisé
?
il paraît que l’homme est humain ?
Est-ce qu’un animal agirait ainsi
?
l’homme est-il autre chose qu’un accident de l’évolution de la vie sur Terre
?

en lisant le Monde du 30 mai à Mouans-Sartoux
qui a envie d’être tué pour une guerre
?
personne
aucun soldat
aucun civil
ni aucun journaliste
personne
et pourtant à ce jeu de roulette hasard
on compte les corps
on renseigne la cause du décès
on les place dans des sacs mortuaires
avec un numéro
une date et quand on peut un nom
on enregistre tout ça
puis direction la fosse commune
ensuite les vivants fumeront une cigarette
ou croqueront un carré de chocolat
puis passeront à la suite
en lisant le Monde du23 mai à Mouans-Sartoux

une ville détruite
des habitants exilés
morts ou pour les derniers survivants
en état de survie plus que précaire
un nouveau temps pour conjuguer la vie humaine aujourd’hui à Marioupol
quelle fierté pour le « vainqueur » ?
quelle futur pour les résistants ?
Tant de questions aujourd’hui sans réponse
sinon celle des larmes dans les yeux
?

en lisant le Monde du 13 mai

un poème pour rien ou presque
pour accompagner de silence
chaque personne violée ces dernières semaines
femme
enfant
homme
un poème
juste pour exprimer une présence
l’horreur
ce mot devrait être banni de nos civilisations
il devrait
trop d’hommes le mettent à jour
un poème juste pour accompagner de silence
les prochains pas de chacune
les prochains pas de chacun
et les nôtres
et les miens
histoire de garder de l’horizon dans les yeux
en lisant le Monde du 8 mai, à Mouans-Sartoux
au soleil du week-end
les enfants jouent dans les parcs
dessinent à la craie sur le goudron des rues
les terrasses de café prennent le temps de vivre
et de parler
les stands du printemps des possibles accueillent les visiteurs
discutent de nouveaux mondes
inventent des futurs
quatre ukrainiennes proposent de croquer votre portrait
une boite invite à donner pour soutenir le pays en échange
nous échangeons en anglais
le printemps des possibles
un monde en pleine évolution
la paix/la guerre
la Terre et ses vies
le pouvoir des puissants et les désirs des petits
le fragile et l’éphémère
tout les contrastes se télescopent parme les ombres et le soleil de ce week-end
le monde entier est ici
dans ce parc du château
le passé le présent
on ne sait pas bien encore à quel futur nous serons croqués
en attendant
quelques portraits sur papier témoignent de la vie qui passe
qui échange
qui sourit

en lisant le Monde du 3 mai 2022
devant la boulangerie
le platane
son écorce dévore un panneau d’interdiction de stationner installé au siècle précédent
les tables
les chaises
le soleil d’un matin de marché
un café
un croissant
un Monde
et cet homme
raconte l’envoyé spécial
cet homme qui regarde régulièrement le ciel
regard craintif
un tic après deux mois de déluge bombé
ici le ciel joue aux martinets
aux corneilles et aux pigeons
ici on achète des champignons
des salades des fruits de saison
une autre image jaillit des mots du reportage
un feu de bois dans une cour
une marmite
et autour des maisons plus ou moins détruites
une femme à la marmite
des enfants joueurs
ailleurs
des jeunes filles interdites d’école
de sorties dans un pays interdit de musique
ailleurs des informations à lavage de cerveau
ailleurs et ici des solidarités à l’œuvre
et comble de cynisme souvent différenciées entre migrants et réfugiés
ici à Mouans-Sartoux
des rencontres hier improbables
aujourd’hui vivantes
partout sur la Terre
un monde qu’on croyait impossible vient battre nos corps

en lisant le Monde du 30 avril 2022
la litanie des exilés
le voyage
les contrôles
des téléphones
des corps
des papiers
et le jeu de la roulette : passer ou être arrêté
la litanie des souvenirs
de tout ce qui est abandonné
des blessures
puis tout au bout
des femmes des hommes accueillants
de la chaleur
de la nourriture
des sourires et du silence
beaucoup de silence
beaucoup de chaleur

en lisant le Monde du 26 avril 2022

dans leurs yeux
la peur
dilatée
leurs corps
leurs vies cachées
derrière un camion anti-incendie
en attente
en suspension
le soleil brille et le ciel est bleu
pourtant
ici
les bruits des artilleries
les claquements des obus sur la ville
l’angoisse aux mâchoires

ils
elles
attendent le signal
pour rejoindre le bus pour évacuer

quitter
sa maison
l’espoir de la retrouver
intacte
comme son corps
un jour
dans un futur inconnu

ou bien rester dans sa maison
vivre en cave avec les moyens du bord
ou moins que ça
rester avec le risque
chaque jour
vers un futur inconnu

en lisant le Monde du 18avril 2022

tu erres parmi tes souvenirs détruits
par des rues dévastées
là ton atelier
ici la maison des amis
certains se sont exilés
d’autres ont disparu
toi tu es là
dans une terre d’un plus rien

et tu attends la fin des bombes
en balayant les gravats
histoire de frayer un chemin vers
tu ne sais même plus vers quoi vraiment
demain ?
Après demain ?
Et quels lendemains ?
En attendant entre deux alertes
tu essaies de rendre habitable cet aujourd’hui

en lisant le Monde du 15 avril 2022
la peur en boucle
dans la tête
dans les yeux
dans les oreilles
partout la peur
les peurs multipliées par le nombre des agresseurs
par leurs violences inhumaines
par le nombre des obus
des tirs
des poussières

la peur épuise
et pousse à fuir
à partir
à s’habiller du mot déplacé
du mot réfugié
du mot exilé
à vivre sans domicile
à vivre de charité
à vivre à vide
en attente
en suspension
avec la peur
toujours et l’inquiétude
pour ceux qui sont restés
pour ceux qui se battent
l’inquiétude pour les après
le quand des après et leur comment
le vide conjugué au futur
le vacant conjugué au présent
et les hiers conjugués à tous les antérieurs

En lisant le Monde du 13 avril 2022
les soldats sont partis vers l’Est
la capitale reprend des couleurs
après le silence
après les sirènes
après les explosions
après les semaines d’enfermement
les rues bruissent de moteurs
les terrasses offrent au soleil leurs cafés
les commerces rouvrent
on peut à nouveau acheter des fleurs
bien sûr des amis manquent à l’appel
exilés ou morts
bien sûr les hommes encore au front
et l’angoisse de celles qui les attendent
bien sûr le conflit continue
et un effet boomerang reste à craindre
bien sûr la solidarité humanitaire envers ceux qui résistent à l’Est
comme avec ceux qui en ville et alentour ont perdu leur maison
bien sûr tout cela toujours et au quotidien
mais sans les sirènes
sans les fumées
ici
vivre devient possible
ailleurs en Europe
les exilés apprennent de la langue de leur pays d’accueil
cherchent à travailler
gardent contact via les réseaux avec ceux qui sont restés
tremblent chaque matin en allumant leur téléphone
et sourient quand l’interlocuteur aimé répond
que tout va bien

un sentiment d’unité échappe aux frontières
aux nationalités
et si l’on regrette qu’il faille passer par la guerre pour le découvrir
on ne peut que se réjouir de son existence

en lisant le Monde du 7 avril 2022

à vélo
avec un petit drapeau du pays dans ta sacoche
un talisman protecteur
tu roules dans ta ville bombardée
avec une énorme douleur au cœur
dans chacune de tes oreilles
les détonations des missiles résonnent

bombardements incessants depuis des jours
et des jours
tu en perds le compte
autant que tu perds celui des bâtiments détruits
écoles
hôpitaux
jardins d’enfants
immeubles d’habitation
et combien de morts sans sépultures
combien
?
tu roules à travers la ville
avec cette douleur au ventre

tu n’as plus peur de rien
ni de l’armée ennemie
ni de la mort
tu es au-delà de la peur

vivant aujourd’hui ce présent
tu tentes
avec les autres
de vivre et de survivre
tous volontaires et solidaires

beaucoup ont quitté leur appartement détruit
pour une vie souterraine
dans les couloirs et les stations du métro
dans les wagons à quai
des matelas
des couvertures
des familles

l’un joue de son accordéon
l’autre somnole
les enfants jouent ou dessinent
certains sortent fumer dehors
ou bien parcourent la ville à la recherche de nourriture
ou pour aider ceux qui sont encore chez eux
sans gaz
sans électricité
sans eau

quel écart
entre ce 21e siècle
et cette réalité

*
en lisant le Monde du 5 avril

dans la rue de Boutcha
dans cet énorme silence
tu égrènes les corps comme un chapelet d’horreurs
au-delà de toute prière
tu marches
dans cet énorme silence
dans un désert de mots
un à un et seuls des corps t’accompagnent
de tout leur poids
de tout leur silence
tu les comptes
un photographe les garde en mémoire
les survivants n’oublieront rien
n’oublieront jamais

tant de projets envolés en fumée
de rires éteints

la rue a été anéantie
seuls ces corps témoignent en silence d’un avant
ces corps et les maisons qu’ils habitaient
maisons pulvérisées
tu égrènes ces corps comme un chapelet d’horreurs

*en lisant la Croix du 4 avril 2022
Stoyanka

dans les ruines de leur maison
une famille
sidère son présent

entre hier et aujourd’hui
quinze jours d’exil loin des combats
loin de l’occupation du village
loin des agresseurs

les soldats sont partis vers l’Est
retour au village
retour à la maison

impossible d’assembler
le puzzle des souvenirs d’avant la guerre
et l’aujourd’hui

plus rien ne coïncide
plus rien ne s’ajuste

tout est en ruines

les soldats ont tout saccagé
ils ont déchiré tous les instants de bonheur
éparpillé toutes les chaussettes
brûlé tous les cahiers des enfants
cassé tous les jouets
plus rien n’est d’aplomb
tout est en ruines

ils ont torturé puis tué des gars du village
là dans le jardin
oublié les corps dans la cave
les soldats sont partis
le village est dévasté

la vie continue

*
en lisant le Monde du 29 mars 22
hier
tu étais étudiant
en droit peut-être ou bien en sciences
peu importe le domaine
le diplôme approchait
une vie nouvelle avec projet professionnel
désir d’enfant
aujourd’hui
ta compagne est réfugiée en France
et toi
tu gardes un checkpoint devant l’opéra d’Odessa
armé
silencieux
tu regardes l’objectif du photographe
et tu te demandes si une autre vie existe vraiment derrière
ailleurs
dans un autre pays
des hommes interdisent aux filles l’accès aux études
elles aussi parfois rencontrent un photographe
ce n’est pas facile dans ce pays de sortir
quant on est fille et de rencontrer un photographe
de fixer son objectif
et de croire en un autre horizon
un autre possible
elles aussi
visage figé
regard tendu
regard vivace

ailleurs ou peut-être au même endroit
le pouvoir interdit toute presse indépendante
contrôle total sur l’information
une seule vérité
le mensonge d’état

ailleurs aussi
le mot migrant poursuit son évolution
migrant devenu réfugié
évolue en invité voire en voisin
face à l’abondance
il est nécessaire de mettre un peu d’ordre
n’est-ce pas
dans nos décisions de refoulement ou d’accueil
toutes les précarités n’ont pas la même valeur
valeur économique
?
valeur boursière
?
valeur politique
?
et en valeur humaine ça donne quoi
 ?
*
en lisant le Monde du 23 mars 22
Tu vivais de mille et un désirs
de dizaines de rêves
quand je serai grand je…
demain je…
et puis j’aimerais…
demain se conjugue au passé
demain a été pulvérisé comme un théâtre bombé
aujourd’hui
tu veux juste marcher sans crainte
dans une rue
avec des terrasses de café
des tables à l’ombre des arbres
des enfants en train de suivre la ligne du trottoir
tu veux juste une vie
tu te souviens de cette vie
que tu trouvais parfois si banale
voire ennuyeuse
cette vie où tu rêvais tes dizaines de
quand je serai
quand j’aurai
comme j’aimerais
etc
aujourd’hui
tu veux juste retrouver ta vie d’avant
ta vie banale
ta vie de tous les jours
*
aurore du 24 mars 22
lors du Printemps poétique de la Suze/Sarthe un enfant m’a dit
« dans les Alpes Maritimes, avec la montagne et la mer, tu es toujours en vacances »
il n’a pas tort
mais n’a pas tout à fait raison
question de regard et de choix du comment vivre ici
par exemple

ce matin
aube au Moure Rouge à Cannes
silence orangé
quelques glaneurs d’aurore
joggers/bikers/photographes and walkers
et puis

tout au bout du port
ce joueur d’accordéon
music is the air
face à la mer
face au soleil levant

et je pense alors
à celles et ceux qui chantent ou bien jouent ce matin
face aux décombres d’une nuit bombée
à celles et ceux
personnages obligatoires d’un matin de guerre
qui fouillent les ruines à la recherche de survivants ou de cadavres
à celles et ceux qui balaient les gravats
à celles ou ceux qui mijotent en plein air un prochain repas à partager
à tous ces acteurs d’humanité
à tous ces gens quotidiens qui
face aux barbaries
gardent l’humanité vivante
*
en lisant le Monde du 15 mars
on se tient au-delà de toute compréhension
hagards
sidérés
comment un individu peut-il ordonner ce saccage
?
comment d’’autres individus réussissent-ils à obéir à ses ordres
?
à détruire ainsi
?
où sont leurs sentiments
?
leurs questionnements
?
comment peut-on lessiver ainsi autant de libre-arbitres 
?
un individu suivi par des milliers d’autres et le monde régresse
la civilisation est si fragile
l’aventure humaine si frêle
aujourd’hui la ville est méconnaissable
la vie réduite
plus de bâtiments
plus de centre commercial
plus d’électricité
plus de communication
plus de transports
plus d’eau
plus rien
que des humains
blessés
hagards
sidérés
qui se tiennent au-delà de toute compréhension

en lisant le Monde du 14 mars 2022
Le jour d’avant partageait les réseaux sociaux
regardait les séries du moment
le jour d’avant riait
en présentiel ou sur écran
le jour d’avant imaginait des lendemains joyeux
des futurs multipliés
le jour d’avant

le lendemain matin
c’était 15 minutes à boucler un sac
une valise à roulettes
et partir sous le fracas
terreur aux paupières
sans bien comprendre où menait le mot fuir
sur la rive en face
oui bien sûr
de l’autre côté de la frontière
mais
le jour d’après sous tente
rêves pulvérisés
sans repères
sous famille tronquée
sans certitude
comment les imaginer avant hier
?
comment penser à demain
quand l’aujourd’hui s’absente
?
© Patrick Joquel
et d’autres textes sur https://www.patrick-joquel.com/textes/mots-migrateurs/
*
En lisant le Monde du 10 mars 2022

l’escalier desservait plusieurs étages
plusieurs appartements
chacun rentrait chez lui
comme en un cocon familier
ou bien en sortait
pour vivre l’aventure du jour

le vent l’emprunte à présent
au deuxième étage le mur a disparu
le vent pénètre aussi les appartements
vitres brisées
le vent
le froid
la peur

sur les murs encore intacts
quelqu’un
un enfant peut-être
a dessiné des dizaines de points d’interrogation
quelqu’un les a dessinés avec son pinceau brosse
et des gouaches de plusieurs couleurs

peut-être quelqu’un aura une réponse
avant qu’ils ne s’effacent
peut-être
?

sur la grand place
nous sommes là
face aux soldats
à leurs blindés
certains tirent en l’air
nous ne bougeons pas
nous avons nos téléphones pour filmer
nos voix pour chanter
nos visages pour sourire
d’autres avancent pour nous donner de la nourriture
nous leur tournons le dos
nous ne voulons rien d’eux
sauf leur départ
qu’ils rentrent chez eux
*
en lisant le monde du 9 mars
un migrant
pourtant blanc
pourtant européen
pourtant chrétien
pourtant éduqué
bref un réfugié quoi
refoulé à une frontière européenne
ça n’existe pas
ça n’existe pas
et pourtant oui
faute de visa
liberté de circuler entravée
une frontière
c’est du sérieux
patte blanche obligatoire
et sourire oblitéré
passeport composté
sinon
passage interdit
une frontière
c’est du sérieux
ça se contrôle
question de protection intérieure
question d’humanité à variabilité aléatoire
aux bons soins de l’élu responsable du pays
et sans majuscule

*
mars 9 en lisant le Monde
tu apprends les sons d’un nouveau vocabulaire
missile obus roquette etc
des mots que jamais tu n’as cherché
des mots à ranger à présent en ordre alphabétique
et au garde à toi
chaque index à son tympan
tu apprends les formes d’une écriture jusque là inconnue
véhicules carcassés
bâtiments éventrés
ponts effondrés
corps cadavrés
des lettres mortes à épingler au tableau noir des voix perdues
chaque main à son œil
tu apprends les odeurs d’un temps émietté
fumées
poussières
puanteurs
flottent sur ta ville
lancer après lancer
tu sautes d’un enfer à l’autre
gigantesque marelle à ciel ouvert
un minuscule caillou lisse en poche
© Patrick Joquel

*
mars 8
seul
dans la foule
attendre un train
pour quelque part paisible
un sac et dix mille souvenirs pour laisser-passer
seuls par milliers
un point d’interrogation pour horizon
les poings serrés sur la poignée d’un sac dérisoire
un train
une vie exilée
migrant pour les uns
réfugié pour les autres
seul avec son humanité
seul avec son corps errant
sur un quai aux pas perdus
seul en attente d’un train
*
mars 8
ici
là-bas
la mer
le ressac tranquille en météo paisible et solaire
soleil hivernal
la plage
ici trois pigeons picorent les grains de sable
et là-bas corbeaux et goélands picorent des grains de peau
ici
trois voiliers
un pointu et son filet
là-bas un navire de guerre et ses missiles
quelqu’un marche sur la promenade et compte les corps alanguis sur leur serviette de bain
là-bas quelqu’un marche sur la promenade éventrée et compte les corps sans vie et sans suaire

même planète
même heure am gmt
simultanéité d’univers si différents
chacun tête dans les mains pleure
*
mars 7
une question tremblante au bord des lèvres
un pourquoi ? Incompréhensible
inhumain

l’instant d’avant
la peur
celui d’après
le cri
vie béante
espace effondré
temps interdit
le cri
la survie
fuir
emporter de quoi tenir
de quoi s’ancrer à la vie
du pain
un cartable
un doudou
une lampe
fuir
suivre son cri vers un
on ne sait quoi de réel
de solide
un cri comme un fil tendu
comme un horizon à refermer derrière soi
pour toujours
*
Mars 6
5.38 am
premier merle au noyer
un peu de jaune au noir de la nuit encore étale
quelques trilles
en écho
aux sons des bombes là-bas
je sais
facile d’écrire en écoutant un merle
et en buvant un sencha
est-ce que là-bas les merles appellent aussi la lumière
 ?
le jour
?
avec ses livreurs de journaux
ses fours de boulangeries chauds de pain frais
ou bien
est-ce que tout est frappé
stupeur à tous les étages
et peur
haine et désir de résister
?
un peu de jaune au noir des armes létales
en pluie haute parmi les rues des villes sans lumières
dans la nuit fracassée d’impacts et d’incendies

juste des mots-migrateurs
comme on tient dans ses mains parfois
une bougie solidaire à la flamme en prière
si peu
si rien
si présent

*
mars 3
nuit paisible ici
nuit bombée là-bas souffrance
je silence ici

ciel gris
lumière grise
pas d’ombre
quartier figé
comme en attente

espoir d’un cessez le feu
là-bas
d’une trêve
mon écran flamme cet espoir
les images pleurent
le plaisir de destruction m’échappe

ici
le ciel est vide
plus aucun étourneau
ils sont partis
ils ont migré vers le Nord
chassé par cette première lune de printemps

migration
réfugiés
une pie se moque de ma réflexion

partir
échapper à la chaleur
à la mort
devenir voyageur
devenir errant
réduit à sa plus simple expression d’être humain
un corps en mouvement
un regard
une voix
un souffle
juste un souffle sans toit
sans rien que sa peau sur les os
quelques vêtements sur sa peau nue

devenir migrant
chercher un refuge
un refuge où poser son exil
le poser un moment
un moment aux avenirs incertains
juste un refuge
*
28 février22

on ne maîtrise rien ou si peu
à peine la théière
alors théions au jour qui se lève
à l’indifférence du soleil
aux merles toujours en vie
et à ce parfum de froid encore hivernal
pas de sucre merci
je voudrais être assez doux pour accueillir en paix
le jour et ces habitants

restons humains ensemble
et
partageons l’instant
en trinquant nos mugs et nos tasses
nos gobelets et nos bols
que nos bruits soient légers

là-bas le jour s’est déjà levé

sur quels décombres
?
avec quels cris
quelles explosions
en boucle aux oreilles
?
visions de façades éventrées
de maisons effondrées
de silhouettes sidérées
de silhouettes actives
de silhouettes en fuite

ici
de chics costumes cravate pérorent aux écrans de nos cafés
« Nous allons accueillir ces réfugiés, bien sûr, c’est notre devoir humanitaire
ils sont européens n’est-ce pas
intellectuels de surcroît » etc etc
nous voilà rassurés
à vot’bon coeur m’sieursdams
l’humanité est en marche vers des lendemains
patati patata
tous les lendemains ne chanteront pas
car
certains cependant s’opposent déjà
« des réfugiés en plus des migrants
impossible
on n’a plus de place
on en a déjà trop
ça déborde
quand la tasse de thé est pleine
comment y ajouter un nuage de lait
?
un peu de sérieux
quand c’est plein c’est plein »

hier ou avant hier
et aux mêmes heures des mêmes écrans
les mêmes costumes cravates parlaient d’autres peuples en fuite
et utilisaient pour eux d’autres mots
« migrants envahisseurs
sans bagages
terroristes en puissance »
et beaucoup applaudissaient des deux mains
avant de les ramener autour de leur tasse
une gorgée paisible
un air de « ouf sauvé »
nos lendemains chanteront
patati patata
ou ne chanteront pas

sur les écrans de nos repas
entrée plat dessert
déluge de bombes et de paroles expertes
« des gens en fuite
des migrants des réfugiés
des réfugiés des migrants »
vertige
on ne sait plus qui est qui
ni qui fait quoi
ou quoi fait qui

des corps d’humains
tous âges et tous sexes
des peaux et des dieux différents ou pas
des statuts figés par des mots
chacun dans sa case comme un jeu de l’oie
et si certaines cases comptent double
d’autres passent leur tour
ou entrent en prison
ou bien retournent encore à la case départ

vocabulaire et météo variables
de part et d’autre des écrans

où sont passés les mots
égalité
solidarité
liberté
ou bien ceux comme
respect
fraternité
?
autour d’un feu de mémoire ancienne
partageons ce qui nous reste d’humanité
tant qu’il en est encore temps
tant que nous sommes encore humain
tentons d’atteindre un lendemain
partagé

© Patrick Joquel

https://www.patrick-joquel.com/textes/mots-migrateurs/