PATRICK JOQUEL Sur ce site, mon agenda des manifestations, des animations ainsi que les dernières publications.

textes

Exercices du plus haut silence :
Les cairns m’ouvrent le chemin
Vallée de la Vésubie, 2005/2007
©Patrick Joquel

***
Je suis vivant
aujourd’hui
louange au soleil
liturgie du froid et de la fonte
psalmodie d’un pas de chamois si léger
transfiguration de l’effort en pur plaisir
la beauté me saisit

***
« Tu m’as fait peur avec ton silence » me souffle le chamois du col de Cerise avant de s’éloigner.

De me laisser face aux barbelés que l’Histoire ici a rouillés. Le vent vient y siffler son chant. Il me souffle que là-bas dans d’autres montagnes de frais barbelés déchirent en ce moment d’autres hommes…

Là contre le muret le banc de pierres contemple la vallée. Sa descente étroite et rapide vers la grande plaine du Pô. Il me semble emprunter d’autres regards. Ceux de ces hommes. Soldats postés là parce que ! …

Sentinelles d’un temps perdu. Guetteurs de vide. Leurs regards vers la plaine. Vers leurs villages… Et ceux qui fuyaient pour ne pas mourir, pour échapper aux camps, ceux-là aussi passaient par là. Le col de Cerise passeport pour vivre libre…

La brise de pente me chuchote à l’oreille… « Chaque pierre ici se souvient de leurs mains, de leurs voix, de leur attente et de leur ennui… de leur tristesse et de leurs espoirs » Plus loin les abris de guet gardent l’empreinte des corps tendus sous le soleil. Combien d’yeux se sont usés ici dans ce face à face entre deux immobilités ? Le baraquement est à présent ouvert aux vents. À la neige. Parfois un randonneur s’y abrite. Plus souvent chamois ou bouquetins y couchent leurs nuits. Drôle de contraste. Jolie revanche.

Je reprends mon itinéraire. Le pas chante sur les pierres et la pierre écoute. Je marche comme d’autres prient. Les cairns m’ouvrent le chemin. Le sentier semble naître à quelques pas. Juste en amont de ma présence.

Les cairns
guetteurs fragiles
me regardent

Mes pas
en écho de ceux qui m’ont précédé
je vais
simple nomade
dans la litanie des orants

Pierre et prière
est-ce une coïncidence
?

Se saisir d’une pierre
et d’une autre
monter un cairn
écrire un sentier
tracer un cheminement
pour aller plus haut
dans la louange et la montagne
un seul geste pour se rapprocher du ciel

Un caillou me roule sous le pied. Bondit et rebondit dans la pente. Claquements secs. Je viens de modifier l’équilibre du monde. J’attends…
Un avion me survole de sa bruyante élégance. Je me demande si son pilote m’a vu. S’il va me dénoncer à l’autorité compétente et attachée à la protection des pierriers ?

Un chamois me regarde. Mouvement silencieux au flanc du rocher. Il me regarde et demeure en son plus haut silence. De lui je n’ai rien à craindre.

Au plus haut de la cime du Mercantour, j’ajuste à mon tour une pierre au sommet du cairn. J’ajoute un peu de louange et de joie à celle des randonneurs d’hier. Combien d’entre eux ont osé un geste similaire ?

« Beaucoup, chuchote le Grand Cairn de la cime Mercantour. Beaucoup ! Mais pas tous. Certains ne veulent peser en rien sur la Terre. D’autres oublient. Simplement. Ne cherche pas à compter le nombre exact de mes pierres, il ne te dira rien de ceux qui sont montés ici. Ceux qui viennent ici ne se ressemblent pas autant que tu l’imagines. Chacun suit son désir. Chacun cherche son chemin. Et par les mêmes cols et sur les mêmes sommets, chacun trouve le sien… »

L’homme, cet animal qui camoufle d’intelligence toute son angoisse… Avec sa conscience de la perte… et son élan… Ce désir que rien ne s’arrête… Les dieux qu’il s’invente en ligne de mire… Cette espérance d’un monde meilleur qui le pousse en avant, du rituel de ses morts au compte à rebours de ses fusées…

A l’horizon la mer et tout mon pays de montagne et de bleu. Je me sens heureux. Mourir m’indiffère aujourd’hui. Je suis là. Je marche dans ce plus haut silence. Cela suffit. Des chocards à bec jaune me hèlent. Je les salue des yeux.
Parler serait
comment dire
ou alors le chant

Oui c’est vrai. Je ne sais pas chanter.
La marche est ma mélodie.

***

La biche
un instant suspendue
en plein air
immobile et légère
un battement de paupières

***
Nous suivons la langue étroite du torrent
le sentier nous tient
il nous élève
abrupt

Nous allons cœur et souffle en prise avec le dénivelé. Les cuisses flambent l’altitude et nous nous élevons sans autre à coups que le poids du corps qui passe d’un pied sur l’autre.

Nos yeux s’arrêtent sur la falaise à l’affût d’une saxifrage à fleurs multiples. Il y en a deux. Hampes dressées dans l’ombre. Elles nous dominent
verticales
inaccessibles
patientes et tenaces

Nous calmons nos corps un instant. La sérénité du lac Autier les apaise et nous reprenons la marche les pieds allégés par le silence.

La brèche où nous devons porter nos poids nous appelle et le vaste pierrier qui la défend semble nous inviter à goûter sa minéralité tout en nous narguant de son chaos

La marche nous masse et nous vibrons sur la peau des pierres

Les cairns
dociles
déroulent
si lentement
le passage
que nous envions
l’agilité du chamois

D’un caillou à l’autre
l’œil aux aguets
la beauté des pierres

Je voudrais caresser le grain de leur peau
apprendre à lire leurs géographies intimes
déchiffrer leurs cartographies de lichens

Le lent démantèlement de la montagne par la glace et ces millions d’années d’érosion pour la rendre accessible aux randonneurs fous que nous sommes… car il s’agit bien de folie n’est-ce pas que de vouloir se confronter à ce chaos quand nos fauteuils sont si confortables les documentaires télés si remarquables

Nous nous posons sur la brèche du lac Autier
enfin

Là et jusqu’au Capelet nous ne serons plus que regard en mouvement

Du sommet
nous suivons l’étagement des lacs
vu de cette hauteur le trajet du glacier devient une évidence
son étreinte aussi
nous demeurons

suspendus à ce si haut silence
et nous touchons de tous nos yeux notre secrète présence au monde
être vivants pour nous
c’est respirer
ici

Une marmotte siffle sa présence
un aigle
la mort menace
et toujours
tenace
et toujours
emmêlée à la beauté

fragile éphémère

Que sommes-nous
chacun en notre espèce
que sommes-nous en ce vaste monde
sinon quelques kilos de chairs animées de petites étincelles
?
On en surprend parfois de ces étincelles au croisement des regards ou des mains
une impalpable chaleur se partage alors

La même chaleur tactile que les peaux caressées jusqu’à l’orgasme embrasent

***

Du caillou
de la pierre
du déchiqueté de rocs
montagne explosée

Au sommet du Clapier l’orage hier a signé de quelques flocons la fin du bel été
à cette altitude
des bouquets de marguerites naines effeuillent le ciel
se hâtent de monter en graine

Tout
sur terre
tellement éphémère

***

Plus haut que les brumes
je marche
je chevauche un cœur palpitant
je passe d’un rocher à l’autre
les pieds
les mains

J’ai déjà choisi le caillou que je poserai dans quelques battements sur le cairn sommital de la Madone des Fenestres

Suspendu à mes yeux autant qu’à mon centre de gravité un pied de chaque côté de la crevasse
je respire à ma joie

Ici le roc est démantelé par des siècles de gel et je pense
« mourir ici serait si simple et tellement banal »

Fermer les yeux sur la montagne et l’emporter dans une éternité si vide qu’elle y tiendrait toute entière et à l’aise
avec ses chamois
ses chocards
ses brouillards

***

Ce roc
énorme et rémanent
posé là par un glacier perdu
s’est fendu
sexe d’aériennes semences
muet
plaisir

***
Cet air venu du pôle est sans musique ou plutôt simplement porteur de ce blanc silence qui brûle aux oreilles

Un air immense où chaque bruit s’absente

Un air étincelant où le pas s’aiguise

On est là blotti dans sa propre chaleur et cet air que l’on siffle en marchant signe sur le sol notre allant

Nous foulons cet ancien fond marin que le plissement alpin a levé comme on brosse à grandes arabesques d’encre un paysage improbable. Pics. Falaises. Crêtes…

Ici et là comme autant de clins d’œil l’érosion tire de leurs longs sommeils de pierre quelques coquilles intactes. Aucun enfant ne les a jamais portées à son oreille. Les houles de cette mer demeurent figées dans notre imaginaire et tandis que nos pas nous portent d’un versant à l’autre de la crête nous ne sentons rien de ces forces souterraines.

Seul un fragment éboulé du sentier nous rappelle que ce langage de pierre est lui aussi éphémère. Nous prenons alors brusquement conscience que notre passage aussi bref et léger soit-il modifie imperceptiblement les équilibres… Le caillou qui se dérobe sous le pied tire la cheville et son déplacement ouvre un nouveau chemin d’érosion…

Sur le Brec d’Utelle immobiles et silencieux nous devenons pierre… La montagne est déserte. Seuls les crottins pâturent. Un petit oiseau dont nous ne savons pas le nom vient picorer à portée de bras les miettes du repas. Complicité du vivant.

***
Bien calé dans le balancement rythmé piqué des bâtons nous croquons le dénivelé à pleine bouche et la pente épanouie élève à chaque enjambée un peu plus haut
nos corps
nos êtres

Car il s’agit bien de cela
être ici
en pleine action
en total plaisir

Marcher ici
à cette altitude
et dans la neige
en raquettes
nous réconcilie avec le monde

Et sa lumière inonde nos yeux

Sérénité

Deux chamois courent sur le névé
se jettent à plat ventre
et glissent
éclaboussant la neige
et leur joie
nous accompagne

Demain
leur humour moqueur
accompagnera mes bonjours

La tranquillité glacée du lac Mercantour
leur donnera
un sauvage éclat

Un mélèze au tronc foudroyé suspend la trace
cette violence aveugle nous interroge : entre un arbre éteint à jamais et celui dont la foudre a juste enrobé le tronc de sa balafre un saugrenu pourquoi nous ramène à notre condition d’homme
Et nos terrorismes
?
Nous reprenons l’ascension

En silence

Marcher ici me connecte à nouveau au grand silence de la création
à ce libre espace où je puise les mots comme d’autres leur eau

Solitaire un vieux chamois nous regarde et nous accepte

Respect de la distance et des cheminements distincts

Indifférent
?
Non
pas tout à fait
juste une question de tolérance
de juste distance

***
Sur le pont
mes yeux
je les remplis du bruit de l’eau vive et de son écume

Quelques chamois éparpillent le sous-bois
un tétras-lyre au loin caché dans son chant

Je laisse en aval le printemps pour rebrousser le temps
couler dans l’hiver

Au lac
beaucoup de silences
le minéral
le liquide
un feutré de pierres et d’eaux
un craqué de glace

Tout seul sur la cime du Mercantour
je le contemple ce monde

Dire que ça tourne

Dire qu’en bas les chantiers palpitent les feux rougissent les ordinateurs ronronnent les avions décollent les mendiants mendient

Ça pétille
ça bouge

Dire qu’il y a la Croisette diva sur divan projecteurs caméras moteurs

J’aime vivre en ce monde

J’ai tout lâché pour cette liberté
pour plus de liberté que possible
et la partager

Repos sommital

Je suis renoué à la terre
rechargé
en prise avec l’espace et son silence
avec cette vie démultipliée
insectes
araignées noires
oiseaux
lichens

En prise avec le temps
suspendu à la lumière

Le temps d’une sieste
et l’ombre m’alerte

On arrive ici
on croit pouvoir durer
les nuages ordonnent le retour

Plus bas
je me pétrifie
sept chamois sur un névé siestent à en devenir caillou

***
Dans les interstices du rochers
déjà
les silènes acaules fleurissent
si petites
si roses
si têtues

J’éprouve une grande tendresse pour ces minuscules jardins

Un lagopède s’envole
en pleine mue

Je reviens à la voiture
tout neuf

plus bas
« Souriez ! Vous êtes filmés ! »
je traverserai
sanglé à ma voiture
une commune
sous caméras automatiques
caméras de protection
automatique
bien sûr

©Patrick Joquel
www.patrick-joquel.com